‹ Fleurs champêtresChapitre 7 sur 18 · Chapitre 6 Chanson de la mère Petit

Chapitre 6 Chanson de la mère Petit

Laissez-moi chanter sur ce mariage,

Sur ce bon repas, sur ce doux breuvage,

Et parlez en même temps,

Vous deux jeunes amants.

Vous vous êtes aimés, aimez-vous encor ;

Dieu sera charmé de vos doux accords.

Ceux qui s’marient sans s’aimer,

Souvent meurent sans se r’gretter.

Vous, jeunes garçons, qui r’cherchez les belles,

Veillez sagement et soyez-leur fidèles,

Car vous pourriez être enfin

Accablés d’un grand chagrin.

C’est assez parlé sur ce mariage,

Venez me verser de ce doux breuvage,

Que je boive à la santé

De ces nouveaux mariés.

Après les chansons qui ont fait couler quelques larmes d’attendrissement, on se lève de table. Il est déjà assez tard et en attendant que la nappe soit enlevée on court danser chez le voisin. C’est ainsi que la journée s’écoule et que l’on arrive au soir, où le bal commence pour tout de bon.

Catherine a changé sa toilette pour une fraîche robe à fond blanc, et la suivante qui ne veut pas rester en arrière, a mis son beau garibaldi de mousseline fleurie.

La jeunesse des alentours arrive en grandes bandes et est accueillie par de joyeuses acclamations.

Déjà on entend les grincements de l’archet sur les chanterelles : ce sont les violonneux qui mettent leurs instruments d’accord. Chacun prend sa place sur les bancs disposés autour de l’appartement et laisse le milieu de la salle libre aux danseurs.

C’est ici que les fonctions de garçon et de demoiselle d’honneur ne deviennent plus une sinécure.

Au lieu de laisser à chaque cavalier le soin de choisir son partenaire, c’est le suivant qui va « prier », – pour nous servir de l’expression consacrée, – ceux qui doivent figurer dans la prochaine danse. La suivante en fait autant de son côté, et aux premières notes, l’un d’eux frappant dans ses mains, s’écrie : les gens priés, en place !

On se lève alors et chacun s’ajuste comme il le peut. Il s’agit de contenter tout le monde, de déployer toute la diplomatie et le tact possible, de savoir s’oublier quelquefois, pour que tous aient leur tour et qu’il n’y ait pas dans le choix de préférence trop marquée, autrement les murmures ne tarderaient pas à se manifester.

La première danse, cela va sans dire, est ouverte par le marié, la mariée, le garçon et la demoiselle d’honneur. Les ménétriers, qui battent la mesure avec leurs pieds, font un tapage assourdissant qui couvre presque entièrement le son de leurs méchants violons.

Les reels, les casse-reels, les cotillons, les rondes se succèdent avec un entrain sans pareil. La gigue est encore la danse la plus appréciée, car elle est une occasion pour les beaux danseurs de déployer tout leur savoir-faire.

Des exclamations admiratives partent de tous les coins de la salle, où l’on s’est groupé pour mieux les voir :

— Regarde donc les beaux frottements ! Y en a pas comme Jos pour battre une aile de pigeon ; et la grande Sophie ! c’est elle qui glisse sur le plancher comme une catin (poupée) !

— Croix de St. Louis ! dit la mère Petit dans son coin, tout ça ne vaut pas le menuet, et si mon défunt était de ce monde, vous verriez comment on savait danser dans not’e jeunesse.

Pendant ce temps les hommes mariés jasent sur le perron, en fumant une touche de tabac canadien.

— Alle est ben tombée, dit un des parents de Jacques. C’est point pour vanter mon neveu, mais c’est un bon garçon fini.

— Catherine est point manchotte non plus, reprend un autre. Alle a bon pied, bon oeil et point déplaisante en toute. Pour des bons partis, alle pouvait choisir ; tous les dimanches après les vêpres, on voyait autant de voitures icite, comme à la porte de l’église.

— C’est une fière belle noce, conclut un troisième, du monde en masse et pas un seul sourvenant !

Quelle veillée ! on s’en souviendra longtemps, et qui sait ? si quelques autres couples ne commenceront pas à dater leur bonheur des noces de Jacques et de Catherine ?

Il est quatre heures du matin, quand on songe à se séparer ; les lumières ont pâli devant l’aube naissante ; dans les encoignures, sur des petites tablettes, les chandelles, fichées dans des bouteilles en guise de chandeliers, achèvent de brûler leurs mèches fumeuses, après avoir dégouliné leur suif sur maintes toilettes.

Chacun renouvelle ses souhaits de bonheur, avant de prendre congé des jeunes époux qui, lorsqu’ils ne dansaient pas, se sont tenus assis sur la même chaise en se donnant la main.

La mère Petit s’avance une des dernières et leur dit à son tour, avec une révérence :

— Croix de St. Louis, mes enfants ! dans le mariage, on fait un noeud avec sa langue qu’on n’défait pas avec les doigts !

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