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Chapitre 7 Alleluia !

L’aube naissante colore à peine le fond de l’Orient et une clarté pâle et tremblante, avant-coureur du jour, dissipe lentement les brouillards de la nuit.
C’est un frémissant matin d’avril, pur et frais comme le printemps qu’il ramène.

Dans l’air, courent des frissons étranges. La nature est émue ; l’écorce des arbres se gonfle et la sève abondante pleure de grosses larmes par tous les pores. Partout et sur tout on sent qu’un souffle régénérateur a passé, et que la vie a surgi victorieuse des étreintes de la mort.

Aucun bruit ne vient troubler le silence de cette campagne close.

Aucun bruit ? Une porte cependant vient de s’ouvrir doucement, et sur le seuil paraît la brune Mina, les paupières encore alourdies par le sommeil de la nuit.

Sur sa robe à demi-agrafée au corsage, elle a jeté un épais manteau et son bonnet de laine retient à grand’peine les mèches frisonnantes qui s’échappent de ses cheveux embroussaillés.

D’un coup d’oeil rapide elle interroge l’horizon, et devant cette promesse d’un jour brillant sa poitrine se soulève et laisse échapper un soupir de soulagement.

Pourtant, tous ces apprêts de fête, toute cette beauté lumineuse ne dissipent pas le nuage qui assombrit son front.

Depuis quelques semaines, une douleur aiguë, une inquiétude profonde la mordent au coeur et d’affreux cauchemars hantent son sommeil.

Il y a quelques semaines, Jean-Louis, le beau gars Jean-Louis, était monté avec son père, pour la saison des sucres.

Mina l’avait vu partir assez gaiement ; ce qui les consolait tous deux, c’était la perspective de tout un jour passé ensemble à propos d’un gala gigantesque donné, à la sucrerie même, aux parents et aux amis.

Mina se souvenait bien du beau temps qu’ils avaient eu l’an dernier à pareille époque.

Ils avaient couru en se tenant par la main à travers la vaste érablière, buvant au même vaisseau l’eau limpide et sucrée, gais et joyeux, le sourire aux lèvres, une chanson dans le coeur.

Puis les mets alléchants qu’il avait préparés à cette fine gourmande : la trempette, les toques, les cornets de sucre qu’avaient mordu ses blanches quenottes. Même elle avait conservé intact, un superbe coeur tout enjolivé de sculptures symboliques, oeuvre d’art rustique auquel elle n’eût pas voulu toucher pour un empire.

Il reposait là, ce souvenir d’amitié, dans la haute armoire de chêne, soigneusement enveloppé, dissimulé aux regards indiscrets, derrière les pièces de laine et de toile tissées pendant les après-midi d’hiver pour le trousseau de Mina.

Le jour même qu’on avait fixé pour une autre réjouissance aussi belle avait vu redescendre Jean-Louis, plus pâle qu’un suaire, étendu sur une dure civière de branches de sapin.

Un arbre qu’il voulait abattre était tombé sur sa jambe et l’avait sérieusement blessé.

Un frémissement secoua tout son être à la pensée de cette plaie profonde, de ces chairs brisées et affreusement tuméfiées.

Et depuis ? Que de craintes, que de douloureuses incertitudes, et comme la guérison semblait éloignée !

Hier encore, en pansant la blessure de Jean-Louis, la mère Lessard, la rebouteuse, avait gravement hoché la tête et Mina, dont le coeur se serrait comme dans un étau, s’était sauvée, fermant des deux mains ses oreilles pour ne pas entendre le mot : amputation.

Une seule chance de salut restait. Oh ! forte et vivace celle-là.

Pendant ces longs jours de souffrances, elle avait impatiemment attendu que Pâques parût enfin pour aller chercher cette eau qui, comme le veut la naïve croyance, puisée au rebours du courant, avant le lever du soleil, devient une eau miraculeuse et guérit de tous maux.

L’air est bon, si plein de promesses, la clarté se fait de moment en moment si lumineuse que ses rayons pénètrent jusqu’à l’âme de Mina y faisant entrer l’espérance.

Quand tout, autour d’elle, parlait de résurrection et de vie ; quand la terre semblait renaître de ses cendres, ce jeune chêne languissant retrouverait aussi, – qui pourrait en douter ? – la sève bienfaisante qui constituait sa force et sa vigueur.

Mais il n’y avait pas un instant à perdre, ou l’eau merveilleuse perdrait sa vertu. Serrant son manteau plus étroitement autour de sa taille, Mina descendit rapidement les quelques marches du perron et se dirigea vers la petite rivière qui bruissait là-bas entre ses rives glacées.

Le courant roulait avec assez de force le long du côteau, entraînant avec lui les petits cailloux blancs qui tapissaient son lit.

Que de fois, au temps de la fenaison, Mina avait baigné ses pieds dans les ondes fraîches et limpides qui réflétaient le ciel et où s’était si souvent miré son grand oeil noir !

Mina s’agenouilla sur la berge, et prenant de ses deux mains la cruche de grès qu’elle avait apportée avec elle, après une prière, elle la plongea dans les eaux glacées « au rebours du courant. »

L’eau s’y engouffra avec un léger bouillonnement ; des bulles d’air s’échappèrent à la surface, puis le glou-glou cessa : la cruche était remplie.

Elle reprit plus lentement le sentier de la maison ; ce poids qu’elle tenait suspendu à son bras rendait sa démarche plus pesante. De temps en temps, la neige, cédant sous son pas, rendait son pèlerinage plus pénible.

Mais que lui importaient les fatigues et les meurtrissures ! Elle cheminait maintenant plus heureuse et plus légère parce que sa douleur lui semblait moins amère.

Déjà elle se voyait auprès du malade, lavant doucement la chair livide, qui, au contact de cette eau des miracles, prendrait un ton plus ferme et une couleur plus naturelle.

Les chants de Pâques tintaient à ses oreilles ; il lui semblait entendre les chants de triomphe, les sons de cloche à grande volée éclatant sous les voûtes sonores de l’église paroissiale.

Ce matin, à la grand’messe, ses parents offraient à leur tour le pain bénit, composé d’énormes galettes à la croûte appétissante et mordorée, superposées en étages et flanquées de petites banderolles bleues, blanches et rouges.

On en ferait les parts aussi larges que possible ; les parents et les amis, ayant tous les privilèges de l’affection, recevraient, eux, des « cousins », gâteaux plus petits et de forme particulière.

Mina se promettait de réserver le plus beau pour Jean-Louis et de le lui porter elle-même, enveloppé dans un grand mouchoir, bien blanc, bien propre, repassé la veille dans cette intention.

À mesure que ses pensées s’attachaient à ce dimanche de Pâques, à ses touchantes coutumes, à sa grandiose solennité, une consolante espérance remplissait son âme et en chassait les ombres, comme le soleil, qui commençait à diaprer la nue, dissipait les buées diaphanes de cette heure matinale.

Debout, encore une fois, sur les marches qui conduisaient à sa demeure, regardant l’astre étincelant s’élever lentement derrière l’horizon, Mina se souvient de l’antique superstition qui veut que, dans son allégresse de la résurrection du Christ, ses rayons dansent à travers l’espace…

Enfin, « le roi brillant de gloire » paraît dans toute son éblouissante splendeur ; le firmament qu’il embrase de ses feux n’est plus qu’une grande féerie dont les irradiations prêtent des jets de lumière au clocher svelte et droit, aux toits rouges, et jusque dans les champs dénudés.

Et pour que la fête soit plus complète, pour qu’il ne manque aucune note à l’hymne de la nature, là-haut, sur la branche du peuplier voisin, un merle, ce héraut du printemps, entonne la fanfare éclatante de l’Alleluia triomphal…

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