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Chapitre 1

PLUMKETT. — Mon cher Loti, on dit que les bêtes ont une âme : donc, vous et moi devons avoir quelque chose dans ce genre-là.
Nos deux âmes, — puisqu’il est admis que nous en possédons chacun une, — ne sont pas sœurs, mais cousines germaines par l’ennui ; ce n’est pas d’hier, vous le savez, que nous avons découvert cette parenté.

L’idée me vient d’organiser une petite réunion de famille, et de faire un petit bouquet de votre ennui et du mien : je vous enverrai des œillets d’Inde, et vous y répondrez par des pissenlits. — (Quant aux pensées, ce sont des fleurs que nous ne connaissons plus guère.) — Cela vous va-t-il ?

Moi, je me débiterai en aphorismes, instructifs pour la masse ; vous, vous ferez ce que vous pourrez : vous écrirez d’une manière quelconque des choses quelconques, n’importe quoi ; vous conterez vos rêves si vous voulez. Un sage de l’antiquité a émis cet axiome : « Il est bien difficile d’être plus bête que les autres. » Pénétrez-vous de cette vérité, et allez-y de confiance !

LOTI. — Je commence par un rêve :

J’étais tout en haut du clocher du Creizker ; Yves était assis près de moi, sur la tête d’une gargouille de granit. Les lointaines (lointains) vagues du pays de Léon se déroulaient en bas sous nos pieds, dans le demi-jour plein de mystère qui éclaire les visions du sommeil.

C’était l’hiver et la lande bretonne était noire. — A l’horizon, on voyait la « mer brumeuse » et les rochers de Roscoff s’étageant comme dans les fonds peints par le Vinci.

Je disais à Yves : « Il me semble que le clocher du Creizker a tremblé. »

Yves répondait : « Mon bon frère, comment voulez-vous que cela soit ? » Et il regardait en souriant dans le vide.

J’avais le vertige, et je me serrais contre cette dentelle de granit qui nous soutenait dans l’air. Autour de nous il y avait de merveilleuses découpures de pierre, et des gargouilles à figure de gnome, auxquelles des lichens jaunes, — ceux qui dorent tous les vieux clochers de Bretagne, — faisaient des huppes et des barbiches de chèvre. Et la base du clocher se perdait, en fuyants indécis, en lignes confuses, dans l’obscurité de la terre.

Yves me paraissait plus grand que de coutume, ses épaules plus larges encore et plus athlétiques.

« Yves, disais-je, je t’assure que le Creizker a tremblé. »

… En effet, le vieux clocher des légendes bretonnes chancelait sur sa base, nous le sentions s’abîmer ; l’antique dentelle de granit se désagrégeait doucement, s’émiettait dans l’air, et les débris tombaient. C’étaient des chutes lentes et molles, comme des chutes d’objets n’ayant pas de poids, et nous tombions nous-mêmes, en cherchant à nous cramponner à des choses qui tombaient aussi.

… Maintenant nous errions par terre, au milieu de décombres qui continuaient de s’émietter et de disparaître. — En tombant, nous ne nous étions fait aucun mal, — mais nous éprouvions une angoisse, parce que le Creizker n’existait plus.

Nous songions au temps où nous naviguions, Yves et moi, sur la « mer brumeuse » : en passant au large, ballottés par les grandes houles d’ouest, mouillés par les embruns et la pluie, les jours sombres d’hiver, à la tombée froide et sinistre des crépuscules, — souvent dans les nuées grises nous apercevions de loin les deux clochers de l’église de Saint-Pol et le Creizker, posé près d’eux sur la falaise, les dominant de toute sa haute stature de granit. — Quand la nuit s’annonçait mauvaise, nous aimions à voir cet antique guetteur de mer, qui semblait veiller sur nous du haut de la falaise bretonne. A présent, c’était fini, et jamais nous ne le verrions plus.

Yves surtout ne pouvait se consoler de ce que son clocher fût tombé. — Moi, je lui disais : « On le rebâtira » ; mais j’avais conscience de l’irrémédiable de cet anéantissement : il était semé sur la terre en débris aussi nombreux que les galets des plages. — L’œuvre merveilleuse des siècles passés était détruite, et cela me paraissait un signe fatal des temps ; la fin de ce géant des clochers bretons me paraissait le commencement de la fin de toutes choses, — et je me résignais à voir tout finir, j’étais comme recueilli dans une attente apocalyptique du chaos.

Autour de nous il n’y avait déjà plus aucune trace de la vieille cité de Saint-Pol, ni de la maison où Yves est né. Nous étions au milieu de la lande sombre et déserte, parmi les genêts et les bruyères : la terre reprenait sa physionomie des époques primitives, avant de s’anéantir, et l’obscurité dernière s’épaississait autour de nous.

Alors Yves me dit, avec l’intonation d’une frayeur d’enfant : « Frère, regardez-moi, est-ce qu’il ne vous semble pas que je suis devenu plus grand que de coutume ?… » — Et je répondis : « Non », — pour ne pas lui faire peur ; mais je voyais bien qu’il était plus grand que nature, et maintenant il était vêtu comme un Celte, avec des peaux de loup jetées sur ses épaules. Autour de nous, il y avait des formes de larves qui s’agitaient dans l’obscurité toujours plus profonde, et je comprenais que déjà tous les deux nous étions morts…

… Puis le rêve se termina par des conceptions sinistres, confuses, qui s’éteignaient graduellement…

– Il n’existe plus de suites de mots qui puissent traduire ces choses mystérieuses.

· · ·

PLUMKETT. — Mon cher Loti, je crois avoir trouvé l’explication de votre rêve : Vous étiez couché avec votre frère Yvon sur la table de quelque cabaret de basse Bretagne ; vous aviez bu du cidre et de l’eau-de-vie de grain ; vous étiez complètement gris, et vous aviez roulé sous la table. C’était là votre chute molle, dans laquelle fort heureusement vous ne vous êtes rien cassé : Yvon était peut-être tombé le premier et vous par-dessus. Le clocher du Creizker, ce devait être quelque grande bouteille vide que vous aurez fini par faire chavirer. Quant aux choses qui tombaient aussi, c’étaient des verres qui s’émiettaient sous vos pieds par terre, et les larves, c’étaient la cabaretière et les maritornes de l’établissement, occupées à réparer tout le désordre que vous aviez produit.

Il n’y a rien dans tout cela que de très naturel, seulement vous vous livrez, sur le commencement de la fin des choses, à des réflexions qui sont hors de propos. Songez donc, mon cher Loti, qu’il ne s’agit que de la fin d’une bouteille ; et encore cette bouteille que vous preniez pour un clocher n’était vide que parce que vous l’aviez bue ; or, il n’est pas raisonnable d’exiger que les flacons auxquels on boit ne se vident pas.

Au commencement de la vie, toutes les coupes sont pleines : buvez lentement, si vous voulez qu’il vous reste quelque chose sur le tard. Ne buvez pas trop les vins capiteux, car alors, vous ne sauriez plus sentir, les saveurs douces et saines…

LOTI. — Mon cher Plumkett, votre explication de mon rêve est idiote. Vous savez bien que je suis aux trois quarts musulman, et que je n’ai été gris qu’une fois dans ma vie : c’était à New-York, un soir où j’avais été convié à un banquet d’une société de tempérance. Les policemen m’avaient rapporté à mon bord.

PLUMKETT. — N’interrompez pas, Loti, pour dire des inepties, quand par hasard je dis des choses graves. C’est vrai, je suis tombé par malheur sur le seul défaut que vous n’ayez pas ; mais je parlais par images, comme ces orientaux que vous aimez. Il est d’autres ivresses plus dangereuses que celles du vin, et celles-là Loti, vous les connaissez…

· · ·

Maintenant les coupes sont vides, les fleurs de la table sont fanées. Les convives ont disparu : les uns ont succombé à l’ivresse ; d’autres en ont eu peur, et se sont enfuis. Vous restez seul à une table chargée de débris : vous avez encore soif. Que ferez-vous ? Après un tel festin, en irez-vous chercher d’autres ? Non ; ils vous donneraient la nausée. Tout s’obscurcit autour de vous ; vous ne distinguez plus rien, et vous dites : « C’est le commencement de la fin. » — De quelle fin ? de la fin de toutes choses ? — Non ; ce n’est que votre festin à vous qui est fini.

Ainsi vous voyez que, même dans vos rêves, vos réflexions n’ont pas le sens commun.

LOTI. — Il n’est pas gai, Plumkett, ce premier œillet d’Inde que vous m’envoyez.

Et puis, comparer la vie à un banquet, comme c’est usé ! Vous auriez pu m’appeler aussi : infortuné convive, c’eût été encore très nouveau. C’est même une fleur fort commune que votre œillet, Plumkett, et vous l’aurez cueillie sans doute dans le jardinet de votre concierge, en passant.

Moi, j’ai longtemps cherché ce que je pourrais bien dire cette fois, pour que vous n’y preniez pas sujet de me faire une morale bête.

Je crois avoir trouvé la chose ; je vais vous conter une histoire d’un temps où, certes, je ne m’étais encore grisé avec rien du tout.

C’est une histoire de mai. J’étais tout petit, tout petit enfant ; ce n’était peut-être pas le premier printemps auquel j’assistais sur la terre, mais c’était peut-être le second, ou tout au plus le troisième…

On venait de me promener ; c’était le soir.

Quand je fus rentré dans ma maison, que vous connaissez, et que je me trouvai dans la cour, j’éprouvai une mélancolie vague, parce qu’il commençait à faire noir ; mélancolie très douce parce qu’il faisait admirablement beau : c’était une de ces longues soirées de printemps, au crépuscule tiède et limpide ; autour de moi, cela embaumait le jasmin et le chèvrefeuille.

J’étais habillé d’une petite robe rose que je vois encore ; c’est le seul costume d’enfant qui me soit resté dans la mémoire, celui que je portais ce soir-là. N’est-ce pas que c’est drôle, de se revoir en petite robe rose de bébé ?… Et puis au moins c’est bien honnête et bien innocent d’évoquer de pareils souvenirs.

Et quelle chose bizarre, se dire qu’à une époque encore peu éloignée, on assistait en nouveau venu aux choses de la terre, on ouvrait de grands yeux devant son premier printemps… Déjà on avait une intelligence capable de beaucoup comprendre, une petite tête capable de recevoir, dans le vague un peu, il est vrai, des impressions très compliquées ; et on n’avait encore rien vu ; on ne savait encore rien du tout, ni de l’évolution humaine commencée depuis cinquante siècles, ni du retour éternellement immuable des renouveaux de la nature… On regardait tout cela avec une sorte d’étonnement réfléchi, on y mêlait comme des resouvenirs troubles et pleins de mystères de choses antérieures… D’où venait-on ?… Y avait-il eu un avant, un en deçà ?... Plus tard, j’ai eu des instants dans ma vie où j’en ai été persuadé. Mais, alors, il y aurait un au delà aussi, et il est bien ténébreux cet au delà, et il me fait frémir.

Je suis très loin de la petite histoire que je vous contais, et je vais y revenir. Mais convenez que c’est singulier : quand on s’est promené par le monde, qu’on a tout vu dans le présent ; tout deviné dans les profondeurs du passé ; quand on a tout compris et tout ressassé… se dire qu’il y a trente ans à peine, on venait d’arriver, et qu’on s’étonnait de voir les soirées devenir longues et tièdes, les roses blanches fleurir sur les vieux murs, la fête du printemps commencer…

Vous connaissez, Plumkett, cette cour dont je veux parler, la cour de ma maison : une sorte d’avenue de verdure et de fleurs aboutissant à un fond très ombreux. — Dans ce fond, un fouillis de feuillage ; d’un côté de hauts murs tapissés de lierre, d’où pendent des vignes, des glycines, des roses, de grandes branches de toute espèce de plantes ; de l’autre côté, au midi, des murs très bas, enfouis sous des touffes, sous des bouillées de jasmins et de chèvrefeuilles. — Les jardins des voisins sont derrière, et au-dessus s’ouvre la grande échappée large et claire du ciel.

Ce soir dont je parle, cette échappée de ciel au midi et au couchant était d’un beau jaune limpide ; en haut, sur ma tête, c’était d’un bleu vert, très lumineux encore, et les branches pendantes se détachaient là-dessus en fines découpures noires. Je jetai un regard d’inquiétude vers quelque chose qui se dessinait très loin sur le ciel, au-dessus du mur, parmi des têtes d’arbres fruitiers. Cela occupait pourtant une bien petite place dans le lointain, ce quelque chose, mais c’était une silhouette extraordinaire : le pignon d’une vieille maison, avec une espèce de cheminée démolie, le tout ayant un profil d’animal, une ressemblance de loup. — Je l’ai vue pendant bien des années, cette forme de bête ; je ne la retrouvais que le soir, quand elle se découpait en chose obscure sur le fond doré du couchant, c’était les soirs d’été surtout, quand je rentrais de la promenade. Elle avait l’air triste, cette forme de bête, et sa tournure a été mêlée à toutes les mélancolies, à toutes les frayeurs de mes soirées d’enfant…

Plusieurs années plus tard, je me rappelle l’avoir encore cherchée dans ce coin de ciel, cette silhouette de loup, — un soir que je revenais au foyer après une longue campagne en Polynésie ; je l’aurais saluée à ce moment-là comme un vieux souvenir aimé d’autrefois ; mais elle n’y était plus : — en mon absence on avait démoli la vieille maison. — Par-dessus les folles branches des jasmins et des rosiers, je ne vis plus que des têtes de poiriers, et les bouquets de fleurs rouges d’un grand grenadier du jardin voisin.

· · ·

Je vous fais mille excuses, Plumkett, de m’être encore lancé dans des digressions de cette longueur.

Je vous disais donc qu’un certain soir de mai, rentrant chez moi en petite robe rose, je m’étonnais beaucoup de voir combien, en quelques jours, tout était devenu vert et touffu. — C’était extraordinaire comme toutes ces masses de plantes qui retombaient des murs étaient maintenant épaisses et feuillues ; au-dessus de ma tête, cela faisait l’ombre plus dense, cela jetait une obscurité tiède, pleine d’odeurs douces. — Et ce grand berceau de jasmin de la Virginie, — je me rappelais très bien avoir vu, quelque temps avant, une lune d’hiver dessiner en petites lignes noires sur le sol tous les enlacements compliqués de ses branches. A présent, c’était un dôme compact tout vert et tout fleuri, sous lequel il faisait noir, et, à l’abri de cette voûte, il y avait des milliers de moucherons qui dansaient.

Moi, je me promenais là-dessous, les mains derrière le dos (ce qui est, vous savez, l’attitude des bébés quand ils ont des méditations profondes) et je cherchais à comprendre…

Et puis ces jours qui allongeaient, qui allongeaient, qui se traînaient en demi-obscurités limpides, et toutes ces fleurs qui poussaient partout, et cette augmentation de chaleur et de lumière, cette splendeur qui arrivait… Oui, tout cela m’apportait bien la notion confuse de quelque chose d’inconnu qui, allait commencer : l’été ! mon premier été !… je ne me rappelais pas celui d’avant, mais celui-là troublait ma petite tête et me charmait beaucoup.

Maintenant voici tout de bon où commence mon histoire :

Il y avait, ce jour-là, dans un coin de la cour, une caisse à fleurs pleine de sable. Toute la journée je m’étais amusé à remuer ce sable ; d’abord j’avais fait des petits pâtés avec une pelle ; et puis après j’avais aplani le tout et tracé une allée, le long de laquelle j’avais mis des petits vases et des brins de clématite recourbés en berceau.

Tout en me promenant à petits pas, dans mon attitude contemplative, je me rappelai ce jardin que j’avais construit dans le jour, et j’allai le regarder.

Ça sentait très bon, le soir, toute cette clématite. Les brins couvraient entièrement la caisse et retombaient autour ; toutes les fleurettes se voyaient encore, parce qu’elles étaient blanches, mais elles semblaient si légères. dans cette demi-obscurité qu’on eût dit des plumes. Je vois encore tout cela.

J’avais très grande envie d’entrer dans ce jardin : on devait être tout à fait bien là, assis dans l’allée en miniature du milieu, et tapi sous cette clématite.

Mais c’était beaucoup trop petit, bien que ce fût un jardin ; je comprenais cela parfaitement : c’était trop petit pour me contenir…

Il était possible d’essayer pourtant… Après avoir réfléchi et fait appel à toutes mes connaissances sur les proportions des choses, je posai un pied sur le bord, et j’essayai de m’enlever pour monter.

Hélas ! la caisse chavira ; le sable, les petits vases, les fleurs, tout dégringola, — et moi aussi, — à la renverse, sur mon derrière, Plumkett. Je me fis du mal et je me mis à pousser des cris affreux.

Alors ma bonne m’emporta, en me faisant sauter pour me consoler, sauter en mesure sur un vieil air très gai du pays qui s’appelle la Pêche aux moules.

Plus tard, dans le courant de ma vie, chaque fois que j’ai fait des chutes cruelles pour avoir tenté des choses impossibles, si j’avais eu près de moi quelqu’un pour me prendre et me faire sauter la Pêche aux moules, j’aurais peut-être moins souffert…

PLUMKETT. — A quel état de sensiblerie mièvre, voisine du ramollissement, êtes-vous tombé, mon pauvre Loti ! — Vous auriez bien mieux fait de courir après votre cerceau comme une petite brute, que de commencer de si bonne heure à rêvasser de cette manière.

Mon Dieu, comme c’est ennuyeux et endormant, vos souvenirs d’enfance !

LOTI. — Attendez, Plumkett, je me rappelle encore ceci, qui se passait, je crois bien, dans la même soirée, — ou peut-être un an plus tard… Peut-être que je confonds ensemble deux printemps, mais peu importe !

Je voyais voler en l’air des espèces de choses noires, comme de grands papillons qui passaient très vite, sans faire de bruit, et je demandais à ma bonne :

– Dis, Zette, qu’est-ce qui vole comme ça ?

Ma bonne s’appelait Suzette. Elle était assise au bord d’une banquette de pierres moussues ; sous la retombée des chèvrefeuilles qui la mettaient dans l’ombre, je ne distinguais plus guère que le grand pointu blanc de sa coiffe de paysanne,

– Ça, c’est des souris-chaudes, répondit-elle. (Dans mon pays, c’est le nom des chauves-souris.)

– Et dis, qu’est-ce que c’est, des souris-chaudes ?

– Ah ! dame… (Elle était très calme, la vieille Suzette, et cherchait toujours fort tranquillement ses réponses.) Dame, des souris-chaudes, — c’est des souris qui ont des ailes. Quand vient le printemps, ça vole comme ça sur le soir, pour attraper les mouches et les hannetons qui n’ont pas voulu aller se coucher…

Des souris-chaudes ! cela me jetait dans des méditations profondes ; des souris qui volaient !… et puis d’abord, pourquoi étaient-elles chaudes, ces souris ? Elles me faisaient bien l’effet d’avoir une vague affinité avec le diable, personnage dont la physionomie probable me préoccupait beaucoup dans ce temps-là…

Un autre souvenir de chauves-souris me revient encore ; — laissez-moi écouler le stock de mes souvenirs de chauves-souris, Plumkett.

C’était plus tard ; j’avais bien dix ans. J’étais, un soir d’été, dans le jardin d’un domaine de campagne qui s’appelle la Limoise, et dont je vous reparlerai dans la suite. A lui tout seul, ce nom de Limoise a le pouvoir encore de réveiller pour moi un monde endormi d’images et d’impressions d’enfant : des bois de chênes, des bruyères, une campagne pierreuse ayant un bon air pastoral d’autrefois ; des moutons et des odeurs de serpolet… J’écrirais des volumes sur ce recoin de la terre, que je ne parviendrais pas à traduire par des mots le charme qu’il a exercé sur mon imagination d’enfant ; quelquefois, par instants fugitifs, je retrouve encore ce charme quand je reviens là ; — mais il s’obscurcit avec les changements et les années, et il s’effacera, en demeurant inexprimable…

Le grand jardin, très vieux comme la maison, était alors un peu abandonné ; il y avait des endroits dans ce pauvre vieux jardin qui retournaient positivement à l’état sauvage, et c’étaient les endroits que j’aimais le plus.

Les midis brûlants de juillet, j’allais souvent me percher à un certain point de prédilection sur le vieux mur ; je restais là tout seul, assis dans le lierre où l’on étouffait de chaleur ; au milieu de toute sorte de bourdonnements de mouches, j’écoutais les chansons des sauterelles ; je regardais les bruyères et les bois de chênes, accablés de soleil, les lointains de la campagne chaude et silencieuse. Et je chantais tout bas, tout bas, de petits hymnes que je composais à l’été et aux arbres ; je rêvais des forêts tropicales et des solitudes d’Afrique qui, de très bonne heure, ont hanté mon imagination d’enfant, et que j’avais deviné bien avant de les avoir vues… — Donc, un certain soir d’été, il y avait dans ce jardin une quantité inaccoutumée de chauves-souris qui volaient. C’était un soir chaud, lourd et calme ; du côté où s’était couché le soleil, on voyait encore, longtemps après, ces nuances d’un brun rouge qui sont particulières aux grandes chaleurs de l’été. On était très isolé dans cette campagne ; autour, il y avait des bois. Il nous arrivait, comme de très loin, un tintement de cloche ; un peu triste, un peu fêlé, ce pauvre son de cloche, mais il nous était familier et nous l’aurions reconnu entre mille. C’était l’Angélus qui sonnait là-bas, dans la vieille église du village d’Échillais…

Je courais dans ce jardin avec une jeune fille que j’aimais comme une grande sœur, et dont la mémoire, déjà lointaine, est mêlée pour moi à ce charme inexprimé des bois de la Limoise.

Elle était bien enfant, alors surtout.

– Veux-tu voir arriver toutes les chauves-souris autour de nous ? dit-elle. Je sais comment on fait pour les appeler.

Alors elle grimpa sur les branches basses d’un vieux poirier, et se mit à agiter son mouchoir en l’air.

En effet, elles arrivèrent toutes, effarées, pour voir ce que c’était que cette chose blanche qu’on leur faisait danser dans l’obscurité. Elles venaient même si près, que la peur nous prit de les voir nous tomber dessus, et nous nous sauvâmes en courant dans la maison…

· · ·

Chauves-souris, pauvres bestioles, objet d’horreur pour tout le monde ; pour moi, bêtes des soirs d’été, ne volant que dans l’air chaud des beaux jours… Je leur pardonne leur laideur et je les admets, parce qu’elles ont déployé leur vol fantastique dans l’air pur de mes belles soirées d’autrefois, et que je les retrouve mêlées aux souvenirs des étés de mon enfance…

· · ·

Plus tard, à Paris, j’habitais, au quartier Latin, une petite chambre d’étudiant, froide et grise, encombrée de livres classiques et de cahiers. Un tableau noir et de la craie, des choses laides et tristes.

J’avais dix-sept ans. Après un hiver d’études, longue saison d’ennui, de premières fatigues, de premiers écœurements, il arriva que le printemps fit son apparition, comme c’est la loi de nature.

Un soir de mai, le temps étant devenu tiède, j’étais resté accoudé à ma fenêtre haut perchée, — rêvant de m’en aller… J’avais là des perspectives mélancoliques de cheminées, de vieux toits noirs, le clocher de Saint-Étienne du Mont, le clocher de Sainte-Geneviève. Cette belle soirée me semblait étrange, tombant sur toutes ces choses maussades ; je m’étais figuré qu’à Paris le printemps ne reviendrait jamais.

Il était venu tout de même ; la soirée était douce et j’apercevais en bas, sur une fenêtre, de pauvres lilas fleuris.

La nuit tombait. Et tout à coup je vis deux chauves-souris qui décrivaient des courbes folles sous ma fenêtre… Avec quel plaisir je les saluai, ces deux pauvres vilaines bêtes ! C’était pour moi plus que les premières hirondelles, ces deux premières chauves-souris : vraies messagères de l’été, messagères des vacances, du départ et de la liberté.

Sans compter que j’espérais bien ne pas y revenir dans ce gîte noir… Et, en effet, je n’y revins pas : on me donna ma volée pour ailleurs, et je pris un grand vol qui me mena très loin ; on ne me revit plus au Quartier…

Vous savez, Plumkett, que, si je n’ai jamais été enfermé dans un lycée, je n’ai pas non plus beaucoup langui au quartier Latin. Je n’y ai guère passé qu’un an, juste assez pour en avoir une idée. Je traînais tout autant que les autres, mon Dieu, dans les divers établissements de la rive gauche ; mais j’y avais les allures inégales, —brusques ou timides, — effarées, d’un oiseau qu’on aurait pris déjà grand pour le mettre en cage ; j’y ai éprouvé bien des étonnements ; j’en ai emporté des souvenirs de choses fades, écœurantes, malsaines. Il y a des gens qui ont chanté cette vie-là ; moi, je n’ai jamais compris la poésie de la mansarde, ni de la grisette, ni de l’estaminet.

… Une dernière chauve-souris me repasse en tête, amenée par les autres, mais elle est grosse celle-ci, par exemple ; elle appartient à l’espèce énorme et affreuse des roussettes, qui habitent les régions toujours chaudes de la terre.

Je connaissais à la côte de Guinée un vieux forban qu’on appelait le père Barez (c’était beaucoup plus tard ceci ; j’avais environ vingt-trois ans, et déjà j’avais couru les cinq parties du monde).

C’était un vieil homme bizarre que le père Barez, fort connu dans les comptoirs de la côte : type d’une espèce aujourd’hui perdue, mulâtre de je ne sais où, ex-pirate et négrier ; revendant, quand il en avait assez, ses négresses avec les enfants qu’il leur avait faits, le tout en bloc, au plus offrant ; trafiquant de tout, et fourrant toujours dedans son monde.

Brave homme au demeurant, il disait avec un gros rire, en montrant ses dents blanches : « Mes amis, quand j’avalerai ma gaffe, je pourrai au moins dire que j’ai vécu ! » Et c’était vrai, il avait vécu, de la vie excentrique et tourmentée des anciens forbans ; il avait eu même son heure de fortune et de splendeur : on montrait encore, dans un coin du pays mandingue, les restes d’un palais fantastique qu’il s’était autrefois fait construire pour y donner d’étranges fêtes.

Sur ses derniers jours, s’étant fait ermite, il avait obtenu du gouvernement français le commandement de la rivière Ponga. Et il s’en tirait à merveille, grâce aux alliances qu’il s’était depuis longtemps ménagées avec les chefs noirs ; il était tout à fait l’homme de la situation.

Un jour, nous apprîmes que le père Barez était mort, et nous nous rendîmes au plus tôt dans la rivière Ponga, qui se trouvait, par suite de cet événement, livrée aux factions et à l’anarchie.

Quand nous arrivâmes, la case du vieux pirate, à l’ombre de ses grands arbres exotiques, était verrouillée et barricadée ; personne n’y était entré depuis que le mort en était sorti, et on nous attendait pour le partage.

Il s’échappa de là dedans, quand on ouvrit, une chaleur concentrée, un air irrespirable. Des objets extraordinaires étaient éparpillés partout en fouillis inquiétants, et il y avait, plaquée au mur, une roussette brune, qui dormait la tête en bas comme c’est l’habitude des chauves-souris. Elle s’éveilla effarée quand elle vit pénétrer la lumière, et, déployant ses membranes chauves, elle se mit à voler à tire-d’aile, en se heurtant partout comme une folle.

Un matelot breton, qui avait peur, l’abattit d’un coup de bâton, en disant : « C’est l’âme du vieux ! «

Moi, je fus tout de suite de l’avis de ce brave garçon, cela ne pouvait être en effet que l’âme du vieux : n’ayant pas su monter plus haut, elle était venue, sous forme de bête horrible, se coller au mur.

Je l’ai encore chez moi, cette roussette, — dans un cabinet qui est voué aux choses invraisemblables et aux souvenirs empaillés de mes promenades par le monde. — Elle est confite dans un bocal d’esprit-de-vin, la tête de côté, tirant la langue, et, comme elle n’est pas belle à voir, je l’ai légèrement dissimulée derrière un caïman. Il y a sur le flacon une étiquette, un peu jaunie par ses voyages en mer, mais où l’on peut lire : Ame du père Bavez.

De son vivant, le vieux négrier avait coutume de dire que le diable hériterait de son âme ; il se trompait, et c’est moi qui l’ai eue…

PLUMKETT. — C’est tout un. Mais, que voulez-vous ! il l’avait bien mérité, après tout, ce vieux, de finir entre vos mains.

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