Chapitre 2 Troisième œillet d’Inde.
On n’est jamais bien qu’ailleurs, mon cher Loti, vu qu’on s’ennuie partout. Donc, il n’est pas mauvais, de temps à autre, de s’en aller de partout où l’on est. Un certain nulle part fait d’inconscience universelle et d’anéantissement absolu, ce serait beau ! Qu’il existe ou non, ce néant, éternel sommeil sans rêves, plus doux que tous les rêves, je l’aime…
Que nous serions donc heureux si nous pouvions laisser dans quelque coin cette défroque de chair et d’os, destinée à faire de l’humus pour les générations futures. Songez qu’il nous faut la nourrir, la vêtir, la présenter convenablement dans le monde, et que, pour nous récompenser il n’est pas de sottises auxquelles elle ne nous entraîne.
Comme il doit être bon, le moment où notre âme s’envole comme un léger papillon aux ailes d’or, bien loin, bien loin de cette grossière chrysalide ! (Excusez, mon cher ami, cette image du papillon aux ailes d’or qui n’est peut-être pas bien neuve.)
Et si ce qui s’envole de la chrysalide, c’est rien, — cela n’en vaudra que mieux !
On pourrait essayer ce saut dans l’inconnu ; mais sera-ce un vol, une chute, ou encore rien ?… Et puis notre manque d’habitude de la chose (vu qu’elle n’arrive jamais qu’une fois) nous arrête toujours, et retarde sans cesse le plus beau jour de la vie, qui est celui de la mort.
En attendant donc que ce moment heureux vienne par la force destructive du temps ou des événements, allons nous promener tous les deux. — Voulez-vous ?
Si chacun de nous laissait de lui-même avant de partir tout ce qui est bon à laisser, il ne resterait rien. Alors personne ne partirait ; il n’y aurait donc pas de promenade, et par suite pas de récit, pas d’œillet d’Inde. De simples pages blanches. Or, le public capable d’apprécier une semblable littérature n’existe guère dans nos pays, dont la civilisation est encore relativement en enfance. Je ne vois guère qu’en Orient, chez ces peuples millénaires arrivés au summum de la sagesse par les contemplations perpétuelles dans lesquelles ils laissent si heureusement tomber leurs vagues pensées, un public capable de trouver plus d’intérêt à des pages blanches qu’à toute autre chose, et encore faudrait-il le chercher surtout parmi les fakirs et les derviches.
Non, chez nous, il faut que ces pages soient couvertes de petits caractères noirs, alignés et ponctués. Donc, sacrifions au faux goût du jour comme tant d’autres l’ont fait avant nous : qu’il y ait un récit, deux voyageurs, et un quelque part où ils se promèneront.
Où irons-nous ? Voilà la question. Que ferons-nous ? Que dirons-nous ? Ne réfléchissons pas trop, car nous ne partirions pas. Ne songeons pas à ce que nous allons faire, car nous ne ferions rien ; à ce que nous allons dire, car il vaut toujours mieux se taire que parler. Rien vaut toujours mieux que quelque chose.
Vous croyez peut-être, ô Loti si naïf et si rusé, que je vais vous emmener dans ce que les clercs d’avoués appellent les « hautes sphères de l’idéal ».
Non, vraiment : l’idéal, c’est trop bête à la fin ! Et trop commun aussi, puisque tout le monde se mêle d’en avoir.
Donc, c’est sur terre que je vous emmène, et en Chine, pour nous reposer de votre Polynésie, et de vos pays musulmans, qui sont usés au possible…
Mais, attendez donc, il faut ménager la vraisemblance de ce récit de promenade en commun. Il est évident que nous n’avons pas pu combiner tranquillement ce voyage, comme deux bons compagnons qui se préparent à cheminer côte à côte en échangeant des impressions heureuses et humoristiques ; car, suivant nos habitudes, nous nous serions querellés avant le départ, et finalement nous ne serions pas partis.
– « Dieu qu’il est dur, ce départ ! Partiront-ils ou ne partiront-ils pas, ces deux voyageurs ? » se demande le lecteur avec inquiétude.
– « Oui, monsieur ; un peu de patience comme vous savez en avoir quand vous vous embarquez dans quelque omnibus de campagne qui a toujours de nouvelles commissions à prendre avant de se mettre en route. Un peu de patience, nous allons partir au lever de l’aurore, qui sera même une aurore boréale. Êtes-vous content ? »
– Voyons, arrangeons vite quelque chose de vraisemblable : nous nous sommes rencontrés par hasard dans un de ces endroits fréquentés et banals où tout le monde se retrouve, comme, par exemple, sur la glace de la baie du Pé-tchili, à une heure du matin, une nuit d’hiver.
J’étais, moi, vêtu d’un sayon en poil de chameau avec force peaux de bêtes par-dessus. Longs cheveux blancs postiches, tombant sur les épaules, longue barbe blanche postiche ; une besace sur l’épaule et cinq sous dans la main. — Vous, la taille serrée dans un élégant justaucorps de velours garni de fourrures, vous étiez drapé dans un grand manteau tout à fait romantique ; sur le front, un « signe fatal », et sur la tête une jolie barrette avec une aigrette rouge.
Nous avions eu l’idée de nous accoutrer ainsi, vous comprenez bien pourquoi : afin de ne pas nous reconnaître au cas où nous nous serions rencontrés promenant notre ennui sur quelque même point de cette planète, — qui a toujours été trop petite pour nous deux, puisque l’un n’a jamais pu aller nulle part sans y trouver l’autre.
De cette manière vous voyez que la conjonction a lieu par hasard, et le premier abord mutuel pourra être satisfaisant.
… La plaine de glace s’étend de tous côtés à perte de vue. La fantastique lumière de l’aurore boréale, promise au lecteur patient, embrase et colore superbement…
LOTI. — Laissez-moi faire cette aurore, Plumkett : cela m’amusera. J’en ai tant vu dans les mers du Nord, pendant mes nuits de quart, que je saurai bien en raconter une.
Vous disiez :
« La lumière boréale embrase et colore superbement… » cette nuit et ce désert. A travers le cristal étincelant des glaçons qui nous entourent, les reflets d’en haut se décomposent en tant d’arcs-en-ciel, que nous croyons marcher au milieu d’un monde fait tout entier de gemmes précieuses.
Au-dessus de nos têtes, les nuages qui planent sont d’un rouge sombre, d’une couleur intense de sang.
Et de grands rayons pâles traversent le ciel comme des queues de comètes ; il y en a des milliers et des milliers, qui divergent tous d’une sorte de centre mystérieux, perdu au fond de l’immensité noire : le pôle magnétique. Des faisceaux, des gerbes de rayons s’élancent et se déforment, reparaissent et puis s’éteignent. Cette étrange magnificence change et remue.
C’est la splendeur de cette force insaisissable, inconnue, qu’on a appelée magnétisme. Cette puissance occulte se donne ce soir une grande fête, par cette nuit d’hiver, là-bas dans les régions hyperborées. Elle rayonne, elle éblouit, elle inquiète, elle jette son épouvante de chose inexpliquée, incompréhensible, spectrale.
Une sorte de tremblement continu agite toute cette lumière. On croit l’entendre bruire et crépiter ; — on écoute, — rien… Ce n’est qu’une grande fantasmagorie silencieuse. Ce feu est froid et mort ; dans ce ciel et surcette mer gelée, c’est le silence absolu.
PLUMKETT. — C’est bien cela. Ce milieu grandiose agissant sur nos nerfs, nous voici, Loti et moi, dégagés de toute entrave banale, ce qui facilite encore le bon accueil que nous nous faisons l’un à l’autre.
Le premier, je vous interpelle : « Je suis Ahasvérus, dit le Juif errant, ayant vingt-cinq centimes dans ma poche, et le tour du monde à faire jusqu’au Jugement dernier, sans autres ressources pécuniaires, depuis mille huit cent quarante-neuf ans. Et toi, jeune homme, qui as dû entendre raconter ma piteuse légende, qui es-tu ? »
Vous répondez : « Je suis Childe-Harold. J’ai bu à toutes les coupes ; je me suis enivré de tous les nectars et j’ai aussi senti l’âcreté de tous les fiels. J’ai respiré tous les parfums et tous les miasmes pestilentiels, quoique jeune encore. Je porte au front un signe fatal que tu peux y voir, vieillard ; tiens, là, entre les deux yeux. Et, repu de tout, blasé sur tout, je cherche autre chose que tout.
Ahasvérus : « Tes discours ne me semblent pas clairs, jeune homme, mais c’est égal : tu me plais ! Vas-tu au nord ou au midi ? »
Childe-Harold : « Je vais où le vent chasse la feuille détachée de son rameau.
Ahasvérus : « Eh bien, justement, moi aussi, je vais là. Viens avec moi, et mon âge mûr pourra tempérer les ardeurs de tes passions, qui me semblent un peu déréglées ; mon expérience, dix-neuf fois séculaire, guidera ta jeunesse… »
Et nous voilà donc, cheminant côte à côte sur la glace, moi en Juif errant et vous en héros byronien.
LOTI. — Ahasvérus et Childe-Harold sont démodés, mon pauvre Plumkett, et votre petite histoire est d’un rococo complet.
PLUMKETT. — Nous échangeons des propos fort intéressants. Je vous parle de mes mille huit cent quarante-neuf années de voyages ; dans mes récits, je vous montre un ailleurs perpétuel, et je vous tiens ainsi sous le charme de ma conversation.
Vous, croyant me raconter du nouveau, vous me confiez des idylles dont les héroïnes, appartenant à toutes les races humaines connues, ont les mœurs les plus étranges. Et, dans vos discours, les mots parfums exotiques, charme oriental, calme tiède, chaleur énervante, sables brûlants, immensité plate ou platitude immense, et autres propos semblables reviennent très souvent ; — le tout accompagné de beaucoup de désespérance et d’amertume…
Cependant, de la ligne droite de l’horizon, nous voyons devant nous surgir de petits points noirs…
LOTI. — Permettez, Plumkett, il faut aussi songer à éteindre notre aurore boréale, car la nuit s’avance, je suppose, et le jour va bientôt paraître.
Les nuages, qui d’abord ressemblaient à du sang vu par transparence, ont peu à peu changé de couleur. Les uns sont devenus d’un rouge sombre, les autres, d’un rose triste et mourant.
Les grands yeux pâles s’en vont à la débandade dans le ciel immense ; on dirait qu’ils ont perdu leur centre ; on dirait qu’on les en a détachés en les tranchant : du côté du pôle, leurs sections sont nettes comme des sections faites à coups de ciseaux.
Seulement ils se tiennent encore entre eux, les rayons pâles, juxtaposés en longues séries mouvantes et tremblantes. Cela semble des bandes d’une gaze lumineuse plissée à petits plis.
Des souffles mystérieux, qu’on ne sent pas sur terre, des souffles magnétiques, agitent doucement ces étoffes de feu blême ; elles s’enroulent en spirales légères, ou se déploient comme des banderoles impalpables, en s’éteignant toujours.
De dernières rougeurs, presque livides, paraissent encore çà et là sur les nuages.
De derniers lambeaux de cette gaze lumineuse traînent au hasard dans l’espace, en tremblant toujours. Ils deviennent de plus en plus diaphanes. Ils sont si vagues, qu’on a peine à les suivre. Ils sont si ténus, que l’œil les perd. Ils ne sont plus rien. La lumière polaire est éteinte. L’aurore boréale vient de mourir.
La nuit noire et glacée nous enveloppe et nous n’y voyons plus, au milieu de ce chaos déchiqueté qui est une mer figée.
· · ·
PLUMKETT. — Pardon ; nos yeux sont habitués à l’obscurité, mon cher Loti, et nous pouvons encore parfaitement nous diriger. D’ailleurs voici la première clarté indécise du jour d’hiver qui se lève. Devant nous, comme je vous le disais, nous voyons surgir sur la ligne d’horizon des petits points noirs, qui deviennent des masses, qui, insensiblement, montent, montent, à mesure que nous nous en rapprochons, et s’élèvent enfin rapidement au-dessus de la surface polie et réfléchissante du golfe gelé. Une ligne brunâtre vient ensuite réunir tous ces petits îlots épars qui prennent à nos yeux des aspects formidablement guerriers : c’est la côte du Pé-tchili, c’est l’entrée du Pé-ho ou rivière du Nord, ce sont les forts de Ta-hou, c’est la Chine !
Nous nous engageons au milieu de divers ouvrages en terre, et découvrons l’embouchure étroite et tortueuse du fleuve. Ici la glace est opaque et d’un jaune terreux : ce n’est plus de l’eau, c’est de la vase gelée.
Lentement le jour se lève.
Sur chaque berge se dresse une formidable citadelle, flanquée d’énormes bastions à l’européenne, avec des embrasures qui laissent paraître des canons Armstrong.
Sur chacune de ces citadelles flotte un long pavillon jaune, sorte de banderole dentelée sur laquelle on voit un dragon vert cherchant à prendre avec les dents une grosse boule, blanche qui représente la lune. C’est le pavillon du Tien-tze ou Fils du Ciel, souverain de ce Tchoung-kouéou empire du Milieu, au sein duquel nous pénétrons.
Des hommes se montrent aux remparts. Ils sont vêtus de larges casaques noires bordées de galons rouges ; ils ont sur le ventre une boule rouge et portent dans le dos les deux caractères Tang-ping qui signifient soldat (nous reconnaissons à ces signes leur position sociale).
Ils sont coiffés de petits turbans noirs autour desquels s’enroule leur chevelure tressée en queue.
Nous examinons ces faces patibulaires de bandits. Elles ont des expressions cruelles et niaises, féroces et riantes ; nez courts, épatés et busqués, petits yeux obliques, bouches largement fendues, mentons renfoncés.
Tous gesticulent, se démènent et crient à la vue des deux étrangers voyageurs qui arrivent. Et s’ils pouvaient se douter de ce qui se passe dans leur tête ! Leur cervelle de Chinois éclaterait !
Une plaine marécageuse qui n’en finit plus, plaquée çà et là d’étendues luisantes, qui sont des flaques d’eau gelée.
Un grand village, amas de petites cabanes en terre dont la couleur se confond avec celle du sol. Puis un autre village, toujours de la même couleur terreuse, puis un autre, et un autre encore. Et des gens couverts de peaux de bêtes comme des Esquimaux, avec de longues queues toujours et des yeux de travers, qui grouillent, qui vont et viennent comme des fourmis, qui s’arrêtent sur les berges, qui s’attroupent, écarquillent leurs petits yeux sournois, et, en nous voyant crient à tue-tête : Koué-tsé ! Koué-tsé ! (Fils de diables !)
Sur la place, un grand va-et-vient de charrettes, de traîneaux, d’hommes montés sur des ânes, de piétons, tous ronds comme des boules, sous leurs amas de peaux de bêtes.
Sur les berges, là où il n’y a pas de maisons, d’interminables alignements de jonques halées à sec, peintes en couleurs éclatantes, avec des proues représentant des gueules de monstres.
Puis encore des villages en terre, encore des jonques, encore des fourmis humaines, encore des traîneaux sur la glace, encore de grands forts bastionnés avec des bannières et des banderoles jaunes ; encore des Tang-ping, avec leurs boules rouges sur leur ventre noir. Et du monde s’égosillant, hurlant : Koué-tsé ! Koué-tsé ! Koué-tsé !
– « Nous allons louer ce char qui passe, dit Ahasvérus-Plumkett, et nous serons, dans trois jours, arrivés à Péking. Si vous saviez, Childe-Harold, tout le monde de pensées qui s’éveille en moi, à simplement considérer cette charrette à deux mules que nous allons prendre. Songez, mon cher ami, que, six cents ans avant notre ère, le sage Koung-Fou-Tsé voyageait comme nous, dans une charrette exactement pareille à celle-ci, à travers cet immense empire, qui alors ressemblait fort à ce qu’il est aujourd’hui. Les charrettes chinoises, ô Childe-Harold, n’ont pas évolué d’après la loi de Darwin ; leur espèce est restée stationnaire. »
Childe-Harold-Loti : « Mais, je ne me trompe pas !… Ces discours emphatiques et détraqués, cette parade de science moderne mal digérée !… Ce n’est pas Ahasvérus, c’est — Plumkett ! »
Le faux Ahasvérus arrache sa perruque, sa barbe et son nez postiches. Loti efface son signe fatal, tracé à l’encre sur son front ; il enlève l’aigrette rouge de sa barrette qui a tout bonnement l’air d’une simple toque anglaise, et son justaucorps regardé attentivement semble ne plus être qu’un petit veston de gommeux. Ils se précipitent dans les bras l’un de l’autre, et le plaisir de se retrouver leur fait oublier pour un moment l’ennui mutuel qu’ils se procurent d’ordinaire.
En routé pour Pé-king ! Clic ! clac !… « Ta ta ta ta ! » crie notre cocher à queue, et les voilà parties au trot, nos deux mules maigres.
Notre véhicule est monté sur une paire d’énormes roues, et recouvert d’une toile bleue destinée à nous protéger contre le vent poussiéreux du nord. Nos mules ont d’inébranlables principes qui leur interdisent de faire plus de quarante lis à l’heure (quatre kilomètres en style français).
Le paysage que nous avons sous les yeux consiste en un nuage de poussière, venu tout exprès de Mongolie pour nous faire enrager ; il enveloppe tout ; ne prenez donc pas la peine de regarder dehors, Loti, car vous ne verriez rien. Ne me parlez pas, car, en ouvrant la bouche, vous en avaleriez des kilogrammes, de cette poussière. Tenez-vous tranquille, emmitouflé comme un Groenlandais, et ne dormez pas surtout, car vous risqueriez de geler sous vos fourrures.
Du reste, cela ne durera que trois jours, ce petit voyage, et nous aurons pour distraction la vue de notre muletier, affreux chenapan chinois, malpropre de la tête aux pieds, et rond comme un poussah, sous ses sept ou huit manteaux en peau de bique.
Quand la voiture est bien en route, c’est-à-dire quand les deux grosses roues sont bien enfoncées dans les ornières qui représentent les railways chinois, il s’endort d’un œil. Les mules s’endorment aussi, et prennent des allures de somnambule.
Il y a par instants des passages difficiles, comme, par exemple, la traversée du Pé-ho. Cela commence par une dangereuse dégringolade, depuis le haut de la berge jusque sur la glace de la rivière. Des cahots, des heurts violents sur des amoncellements de boue et d’immondices gelés. Après, il y a l’ascension sur l’autre rive : la mule de tête vient d’elle-même, d’un air très entendu, se ranger du côté de la roue gauche : « Ta ta ta ! » râle le muletier, hors de lui, ses petits yeux obliques lui sortant de la tête ; l’intelligente bête s’élance, contracte ses jambes grêles : « Ta ta ta ! » nous voilà regrimpés sur la terre ferme, continuant notre route dans la plaine interminable.
Encore le Pé-ho à repasser ! Il le fait exprès, ce fleuve, de nous barrer le chemin. Mais cette fois il y a un pont en arc de cercle. Même manœuvre : « Ta ta ta !» et la charrette ascensionne le point culminant, pour rouler sur l’autre versant avec une vitesse inquiétante, en pourchassant devant elle les deux malheureuses rosses affolées.
Et toujours, toujours, de grandes plaines nues. De temps à autre, des alignements de cercueils, en bois, ou quelques silhouettes mélancoliques d’arbres sans feuilles, dont le vent tord les branchages échevelés. Tout cela entrevu entre deux avalanches de poussière rousse, sous un brumeux crépuscule d’hiver…
Notre pensée se fait trombe de poussière ; elle se fait « Ta ta ta ! » ; elle se fait bruits de clochettes, bruits de cahots, grincements de roues dans l’ornière, hurlements du vent qui souffle avec furie…
Un temps qui échappe à toute mesure se passe ainsi, dans cette incessante monotonie froide et bruyante. A l’entrée de la nuit, tout cela tourne en vision de dormeur éveillé ; nous tombons dans une sorte d’abrutissant cauchemar ; nous sommes hantés par ces deux hideuses haridelles, qui se trémoussent dans l’atmosphère sombre et poussiéreuse, comme des bêtes d’enfer…..
· · ·
Vers le soir du second jour, paraît à notre horizon une vieille muraille grise crénelée, avec des bastions espacés les uns des autres d’une portée de flèche.
C’est Tien-Tsin-Fou, la ville de la Pureté céleste, où vivent neuf cent mille êtres humains, ayant en général desqueues derrière la tête et des yeux de travers. C’est là que nous allons passer la nuit, pour nous remettre en route au petit jour.
Dans le flanc de ce long rempart gris, s’ouvre un trou noir, béant, en forme d’arcade, où viennent mourir les sinuosités des deux ornières parallèles qui marquent la route.
Et nous nous engouffrons dans ce trou, sorte de long tunnel d’aspect sinistre : il semble, quand on entre là, qu’on n’en sortira plus.
Des exhalaisons fétides nous montent au nez. Nous nous mouvons, lourdement cahotés, sur d’énormes dalles dénivelées et brisées, au sein d’un grouillement confus, dans une lugubre demi-obscurité. Ce monde, cette foule qui est autour de nous, ce sont d’immondes penailleux, demi-nus ; hommes ébouriffés ; femmes à petits pieds enveloppés de sordides bandelettes, au teint livide, avec des nourrissons aux trois quarts morts ; gens grelotants et claquant des dents, tapis contre des bornes afin d’avoir moins froid ; peaux jaunes à demi trouées par les os, carcasses humaines couvertes de vermine ; des infirmes, vrais ou faux, pitoyables ou menaçants ; qui cul-de-jatte, se traînant sur des mains en forme de pieds ; qui sans yeux ; qui bancroches, lépreux, idiots, pustulés, épileptiques, dartreux, fous couverts d’ulcères, n’ayant plus face de Chinois. Quelques-uns psalmodiant de lamentables complaintes et entourant notre charrette pour implorer notre charité, nous appelant Si-ta-lao-yéh (grands seigneurs d’Occident) ; d’autres ricanant lugubrement et faisant mine d’arrêter nos mules ; d’autres enfin restant immobiles, plongés dans une morne prostration, proche voisine de la mort… Le muletier, pratique de ces sortes de milieux, disperse cette « Égypte chinoise » en sanglant de vigoureux coups de fouet les misérables figures des plus audacieux, et nous pénétrons dans la ville de la Pureté céleste poursuivis par des malédictions enragées.
La charrette continue d’avancer lentement au milieu d’une foule compacte, qui gesticule et grimace. Des gens du peuple, vêtus de peaux de mouton, encombrent de petites rues sinueuses bordées de maisons en brique grise. Parfois nous passons devant des portes monumentales, recouvertes de toitures compliquées, qui sont des entrées d’hôtels de riches. Mais le plus souvent nous ne voyons que des murs mal alignés et à demi croulants, des quartiers tristes, qui ont des aspects de vieillesse et de misère.
Au détour d’une petite rue, brusquement tout change de figure, et nous voici en plein bazar :
Une longue avenue droite offrant une surprenante perspective d’enseignes de toutes les couleurs. Des enseignes qui traversent d’un toit à l’autre, descendent verticalement de chaque côté de la chaussée, le long des boutiques, et se succèdent toujours comme une série de décors entourant un étroit tableau dont le fond se prolongerait à l’infini. Il y en a de rouges, de vertes, de jaunes, portant d’énormes caractères dorés.
Marchands enveloppés dans des fourrures et des bonnets à poil ; boutiques d’étoffes de soie et de satin broché ; maisons-de-thé d’où partent des odeurs d’opium, des sons de guitares et de flûtes ; boucheries où l’on vend du porc et du chien ; fourrures précieuses de Sibérie et de Mongolie ; pipes et chandelles ; objets d’arts en porcelaine ; éventails ; meubles en laque ; montres en cuivre et en bronze…
Des ménagères, titubant sous leurs pieds trop petits, font leur marché pour le repas du soir, appuyées, pour ne pas tomber, sur la tête de quelque enfant vêtu de rouge et de vert.
Et toute cette ruche humaine s’agite, papillote à nos yeux, au hasard des lanternes de papier avoisinantes, dans des coins d’atmosphères rouge, verte, jaune, bleue, orangée, dans les clairs-obscurs les plus changeants et les plus baroques.
Nous voici, après mille tours et détours à travers des labyrinthes de rues, devant un haut mur percé d’une porte cochère.
C’est l’auberge.
Le muletier descend, fait un grand vacarme avec le marteau de la porte, en hurlant, sur un ton de vive indignation : Kai-men ! Kai-men ! (Ouvrez la porte !)
La porte s’ouvre, après de longs pourparlers, et nous entrons dans la cour au grand trot de nos mules, en faisant sonner les clochettes bien fort, ce qui est bon genre : en Chine, on est estimé suivant qu’on fait plus ou moins de bruit.
Cour fangeuse, entourée de constructions basses, couche de fumier gelé, charrettes dételées levant leurs brancards vers le ciel semé d’étoiles, mules faméliques errant avec mélancolie à la recherche de quelque pâture.
Tout autour s’ouvrent des portes et des fenêtres en papier collé sur des treillages de bois.
Des odeurs d’opium, des exhalaisons de crasse humaine, chauffée à des foyers fumeux dont nous apercevons la lueur à travers des papiers crevés ; des chants de rouliers chinois en goguette, accompagnés de guitares stridentes ; le bruit du vent du nord qui siffle, et l’écho assourdi des scènes de la rue.
Comme nous crions beaucoup, injuriant et bousculant tout le monde sans distinction, gens de l’auberge ou voyageurs comme nous, on nous prend au sérieux.
L’hôtelier, gros homme en casaque ouatée, la tête dans une capeline à poil, nous fait de grands tchin-tchin (ce que, dans votre Orient, Loti, vous appelez des salamalecs), et nous mène lui-même dans notre chambre à coucher.
Nous entrons dans une sorte de chenil dont les murailles ont dû être blanchies à la chaux lors du passage de Gengis-Khan ou de quelqu’un de ses capitaines. Les angles sont décorés de dentelles légères, en manière d’encoignures, œuvres patientes d’industrieuses araignées.
Pour meubles, une table et des escabeaux en bois, n’ayant plus que trois pieds chacun. Pour plancher, la terre battue.
Comme couchette, nous avons le kang, sorte de terrasse en briques, à l’intérieur de laquelle se trouve un four pour brûler de la paille.
Le kang et le brasero, voilà le seul chauffage connu en Chine ; il ne vous préserve pas du froid, mais en revanche il vous procure d’affreux maux de tête.
Nous avons apporté nos matelas avec nous, et on les étend sur le kang. Ensuite nous disposons notre nécessaire de table, comme font les Anglais voyageant par le rapide de Paris à Menton, et je commande diverses choses qui vont être très nécessaires pour nous réconforter :
– « Kai-choui nalé ! (Apportez de l’eau chaude !) Tcha, mien-tio, fann nalé ! (Apportez du thé, de la galette, du riz) » Et j’ajoute, pour activer le mouvement : « Kouékoué ! kouékoué ! kouékoué ! » (Vite ! vite ! vite !) en roulant des yeux de possédé, en gesticulant des quatre membres, et distribuant force poussées et bousculades à tous les gens qui passent à portée.
Une nauséabonde chandelle, à éclats intermittents, jette sa lueur vacillante sur cette scène d’intérieur. L’âcre fumée du kang et du brasero se mêle aux vapeurs de l’eau chaude qui va nous débarbouiller de notre masque de poussière, aux spires odorantes qui s’élèvent de nos tasses de thé. Nous voilà dans un nuage épais, à moitié asphyxiés, mais jouissant malgré tout d’un bien-être particulier, qui est celui du chez-soi plébéien chinois, et auquel à la longue, l’opium aidant, on s’habituerait peut-être…
Nos pensées reprennent, dans ce repos relatif, un cours plus normal. Vous alors, mon cher Loti, vous ne comprenez plus très bien pourquoi je vous emmène à Péking. La première effusion, toujours inséparable de nos rencontres, est passée depuis hier, et légèrement désappointé de n’avoir pas eu affaire au véritable Ahasvérus pour lequel vous éprouviez un certain sentiment d’intérêt sympathique mêlé de curiosité, vous vous rappelez subitement que vous avez un rendez-vous prochain avec une jeune princesse du pays des Gangarides : vous m’annoncez donc que vous me quitterez demain matin, et que je continuerai seul ma route vers la grande capitale du Nord. C’est entendu, nous nous séparerons au petit jour, en nous promettant de nous emmener mutuellement tout au fond de notre cœur et de notre pensée.
Cependant notre arrivée à l’auberge a mis tout le monde en émoi. Une grande effervescence de curiosité règne autour de nous. Notre taudis est envahi par des gens malpropres qui échangent leurs réflexions sur notre compte. De mauvais garnements nous adressent des quolibets d’un goût déplorable qui consistent à manifester les intentions les plus immoralement outrageantes sur nos plus proches ascendants. D’autres passent l’inspection de notre matériel, d’une manière indiscrète et importune, et se demandent si nous sommes des Ya-mé-li-kien, des In-ki-lis ou des Fou-gan-si. En tout cas, on ne se fait pas faute de nous traiter de Koutsé.
Pour ne pas être en reste de bonnes manières, nous faisons une ample distribution de coups de pied dans le derrière à ceux qui fourrent leurs doigts dans nos chemises ou se piquent la langue avec nos fourchettes. Et vous, Loti, vous mettez à profit vos talents de savatier, qui sont fort appréciés.
Nous avons réussi à chasser cette plèbe immonde.
Kai-choui sur la figure, tcha-mien-to-fann dans l’estomac, couchons-nous sur nos kang. Refusons les offres de service de personnes des deux sexes qui nous proposent des distractions nocturnes admises par la morale large et indulgente des peuples d’extrême Orient, mais incompatibles avec notre barbarie occidentale, — et dormons. Nous l’avons bien mérité…
· · ·
Nous voici tombés dans l’inconscience absolue. Des pages blanches à l’usage des intelligents fakirs et des délicats derviches peuvent seules exprimer la suite immédiate de nos aventures…
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Mon cher ami, si vous le voulez bien, vous reprendrez la plume pour le moment, et je continuerai une autre fois : cette histoire m’a horriblement fatigué, et écœuré surtout.
Tâchez de trouver quelque récit qui nous repose de ces odeurs d’opium, de cette pouillerie jaune et de cette fumée.
LOTI. — Quelque chose qui ne sente ni l’opium, ni la paille brûlée du kang ?… Tenez, je me souviens d’un certain matin où j’étais au milieu d’une solitude de pierre, en compagnie d’une chèvre noire.
A l’ouest, de gigantesques éboulements de roches grises dévalaient vers la Dalmatie, et du côté de l’orient, la vue planait à vol d’oiseau sur la sombre Herzégovine.
C’était à la frontière, au point culminant des montagnes. Il faisait froid à ces hauteurs ; on respirait le grand air pur des espaces sans bornes.
Nulle part on ne voyait aucune verdure. Le soleil, qui venait de se lever, mettait partout de grandes oppositions de lumières et d’ombres, dans ce chaos de pierres.
En bas, dans la vapeur du matin, l’Herzégovine désolée s’éclairait de lueurs blanches.
La Dalmatie était encore dans l’ombre de ses hautes montagnes. On la devinait là-bas, tout au loin, au bout de cette tourmente de rochers, à de grandes profondeurs, — encore endormie dans son atmosphère plus chaude, dans ses senteurs de myrtes et d’orangers.
Ayant très grand’faim, je possédais pour mon déjeuner trois poignées de figues dorées recuites au soleil, que je partageais avec la chèvre noire.
Et la chèvre, — effrontée, l’air cabri et lutin, avec une mèche retombant sur le museau, à la Capoul, — ne se contentait pas des figues que je lui donnais ; elle se tenait tout debout, et sautait pour me disputer jusque dans ma bouche celles que je gardais pour moi…
Quelle patrie funèbre, l’Herzégovine !
D’abord on descend dans des régions qui font songer aux pays de la lune.
Des pierres, des pierres. Pas d’arbres, pas de verdure, une uniformité grise.
De grandes coulées de pierre, tout unies comme des lacs morts, — et puis des houles de pierre, des soulèvements et d’effrayantes montagnes de pierre.
Une rivière, la Trébinitza, à laquelle le vieux Styx devait ressembler, coulant dans un lit de pierre au milieu d’une plaine de pierre. Aucune végétation sur ses bords, comme si son limon était maudit, — et puis elle s’engouffre et disparaît dans les abîmes souterrains.
Par-ci, par-là, de petites menthes à fleurs blanches ou des tapis de cyclamens roses ; — et, en l’air, au-dessus de ces choses mornes, des hiboux qui tournoient sans bruit.
En avançant encore, on arrive à la région des arbres. — Des broussailles rabougries d’abord, — et puis on entre en forêt : une forêt comme on n’en voit qu’en Herzégovine, toute hérissée d’aiguilles de pierre. Entre chaque arbre, une pointe qui se dresse, comme un autre arbre pétrifié.
De loin en loin, de petits hameaux effondrés, brûlés, sinistres. — Cinq années d’une guerre d’extermination ont passé là-dessus. Des montagnards slaves sortent des ruines de leurs maisons et se postent, d’un air de méfiance, pour vous regarder passer. Ils sont grands et blonds ; ils ont des poignards et des coutelas plein leur ceinture.
Après la forêt, une plaine, et le pays changé. Des champs de blé, des cultures du Nord ; tout cela dévasté, abandonné, désert.
Et puis la vieille capitale apparaît, nid de hiboux, avec son minaret dépassant ses murailles grises. — Vieux pont-levis, vieux remparts, — avec des touffes de campanules étalant partout sur les pierres leurs fleurs fraîches, d’un violet admirable.
Trébigne, un fantôme de ville : les restes d’un bazar d’Orient où se parlent encore le turc et le slave ; tout le quartier musulman en ruine, vide, les habitants partis. Dans la mosquée, quelques pauvres Turcs accroupis, — des vieillards qui sont restés, — marmottant encore, le front dans la poussière, les prières de Mahomet.
La nouvelle garnison autrichienne logée au hasard parmi ces débris.
Dans une masure, une espèce de table d’hôte très comique où l’on parle allemand. Les officiers du corps d’occupation y prennent de piètres repas, en compagnie de Gretchens descendues du Nord.
Ils regrettent d’être venus, les Autrichiens. Ce maigre pays ne vaut pas la peine qu’ils ont eue pour le soumettre, ni leur argent, ni leurs hommes perdus ; sans compter les surprises encore à redouter dans la campagne, et les escarmouches sanglantes, et les gens qu’on leur tue la nuit dans les coins.
Les Slaves, de leur côté, avouent qu’ils aimaient encore mieux la domination fantasque mais nonchalante des Turcs. Dans ce temps-là, on faisait tout de même bien plus ce qu’on voulait, quand on savait s’y prendre.
Pourtant les Autrichiens leur resteront. Ils ont commencé leur installation par le plus pressé : choisir pour le service de l’État un certain nombre de monuments et d’objets ; les numéroter ; les peindre de cet arlequinage jaune et noir qui distingue dans la métropole les dépendances de la couronne ; et écrire dessus ce que c’est, même quand on l’eût deviné fort bien, en faisant précéder toujours de deux K le nom de la chose. Abréviation de Kaiserlischen et Kœnigslischen : « Impériale et royale chose. »
KK porte, KK banc, KK pont, KK caserne. Il y a déjà de tout cela à Trébigne, absolument comme en Autriche, et cet étiquetage y jette la seule note gaie qu’on y rencontre.
Au centre de la ville, contre une place, un grand carré mystérieux est renfermé dans des murs de vingt pieds de haut. Des murs sans fenêtres, tout neufs, tout blancs, égayés, comme par ironie, d’une fresque orientale jaune et verte. Rien qu’une petite porte basse pour entrer là dedans ; encore donne-t-elle de côté sur une traverse, avec un air de vouloir tourner le dos au public.
C’est la plaisanterie d’un mahométan qui est resté quand même (un des anciens riches du pays). Pour ne plus voir ce qui se passera dans Trébigne, il a ainsi muré sa maison, son harem et ses richesses.
Ce Turc et moi, nous étions faits pour nous entendre.
Du haut du minaret, où le muezzin ne chante plus, on domine un ensemble de maisons éventrées, de toits crevés, de ruines. Dans les rues, quelques passants, encore en costume oriental, circulent la tête basse.
Au delà des vieux remparts, tout violets de campanules, la campagne s’étend, mélancolique, avec ses rideaux de frêles peupliers, ses champs qu’on a négligé de labourer, ses hameaux détruits. Au loin, la forêt. Et puis la région des pierres qui commence : à l’horizon, ou dirait les lames énormes d’un océan gris, soulevées jusque dans le ciel par le vent des cataclysmes primitifs.
On songe à la destinée de ce petit peuple, qui donnait en 1875 le signal de la grande croisade des Slaves contre l’islam. A cette époque, les journaux étaient pleins du nom de cette Herzégovine, où la révolte était commencée dans la montagne.
Les seuls de tous ces Slaves, ils se sont conduits loyalement vis-à-vis de l’ennemi héréditaire, montrant tout le temps leur haine franche et farouche. Ils ont perdu leurs jeunes hommes, leurs moissons, leurs villages ; et à présent ils sont tombés épuisés sous le joug d’un autre maître, qui les a étiquetés et réglementés à la manière germanique…
J’ai fini ma petite histoire. Contez-m’en une, Plumkett.
PLUMKETT. — Mon cher Loti, je craindrais qu’elle ne fût encore plus fastidieuse que la vôtre.
D’ailleurs mon terrain à moi n’a jamais été bien fleuri ; c’est une espèce d’Herzégovine. Jadis c’était une lave ardente ; aujourd’hui c’est une grande lande jonchée de pierres ponces en ce moment-ci, rien n’y pousse, — pas même une fleur jaune.
Reprenez donc la parole, je vous prie, — et tâchez une bonne fois de trouver des héros qui ne soient ni Turcs, ni Slaves, ni vous surtout ; car toujours la même chose, cela finit par agacer à la longue.
LOTI. — Allons, c’est bon. Je continue.
Je pense, en ce moment, à une rencontre de baleines que je fis, il y aura tantôt dix ans, à cent milles Sud-Ouest des îles Malouines. Je vais vous décrire cette entrevue.
Vous les connaissez comme moi, ces parages australs, où l’on trouve les grandes houles. Quand on y trouve aussi des baleines, rien de plus naturel ; mais cette troupe dont je parle était si nombreuse, qu’on eût dit une véritable migration.
La scène se passait par 55∘ de latitude sud. C’était un matin d’hiver, peu après le soleil levé. Il faisait froid assurément, le thermomètre marquait zéro ; mais le temps était si calme, qu’on n’en souffrait pas. Il n’y avait aucun souffle dans l’air, et les voiles pendaient avec mille plis, comme des rideaux mal tendus, — et cette grande fraîcheur salée était saine et exquise à respirer.
La grande houle, presque éternelle dans ces régions, était molle, et s’en allait comme en mourant. C’étaient de longues montagnes d’eau, aux formes douces et arrondies pareilles à des ondulations lourdes de mercure, ou des coulées de métal qui se refroidissent. Elles nous soulevaient lentement, comme caressantes, et puis nous laissaient glisser, et nous retombions. Elles passaient, et il en venait toujours. Sous le ciel embrumé, elles étaient d’une couleur d’argent pâle, elles avaient des nuances indécises de miroir terni.
De grandes pannes de brouillard, immobiles, vagues, sans contours, pesaient sur l’horizon qui était noir. Et des traînées de soleil mettaient çà et là des luisants humides, des bandes éclatantes, comme si, par places, ces lames de métal eussent été brunies.
C’était un de ces moments rares où il semble qu’on ait la perception complète et comme l’inquiétude de l’immensité de la mer. Les deux continents, l’ancien et le nouveau s’avançaient bien là-bas, au nord, comme deux caps gigantesques venant s’abîmer au milieu des eaux ; mais nous les avions dépassés, ils étaient loin derrière nous, et il n’y avait plus rien maintenant que ce sombre désert, liquide et mouvant, étendant jusqu’au pôle d’en dessous sa courbure infinie.
Et on avait conscience d’être seul et perdu, au milieu de puissances terribles, qui par hasard étaient au repos.
Les pléiades d’oiseaux de mer qui peuplent l’hémisphère austral, subissaient, comme toujours, ce calme des choses. Au lieu de tournoyer par milliers, en criant comme des poulies qui grincent, ils étaient tous assis sur l’eau, se taisant et se laissant bercer ; on rencontrait des familles d’albatros, de malamochs, de pétrels gris, de damiers blancs et noirs, qui flottaient à la dérive ; ils étaient posés et ils dormaient.
Voici, mon cher Plumkett, un souvenir de pleine mer. Vous y trouverez une odeur saine qui achèvera de vous remettre de notre voyage chinois.
Je faisais mon quart de midship, et n’avais guère qu’à flâner, en regardant le ciel.
A côté de moi, un timonier promenait sa longue-vue sur l’horizon, — je ne sais pourquoi, car on est toujours seul dans ces parages.
– Il y a des baleines dans l’ouest, me dit-il.
En effet, très loin dans l’ouest, on apercevait plusieurs de ces jets d’eau que lancent les gros souffleurs par leurs évents : des gerbes blanches qui brillaient sur le fond obscur des lointains.
Elles se rapprochaient vite, les baleines. Sans doute elles avaient deviné que nous n’étions pas venus là pour leur faire la chasse ; elles n’avaient pas peur de nous, et voulaient nous voir.
Au milieu de cette immensité morne, et pâle, et grise, elles gambadaient follement, les grosses bêtes. Il y en avait d’énormes, et aussi de toutes jeunes, qui faisaient mille tours et mille plongeons auprès des mamans, avec des airs enfantins.
Et toute cette troupe sautait, se poursuivait, évoluait, avec de puissantes gaîtés de monstres et des vitesses prodigieuses ; — et les évents de tout ce monde soufflaient de l’eau de droite et de gauche ; c’étaient de grandes fusées qui luisaient au soleil, et s’entre-croisaient comme les jets d’une pièce d’eau changeante et compliquée.
Elles nous regardaient et nous les regardions. Tous les matelots s’étaient rangés le long des bastingages, se poussant pour les mieux voir.
Elles nous regardaient, nous, masse inerte prise par le calme. Incapables de nous démener comme elles, nous devions leur sembler très ridicules.
Le maître d’équipage, qui avait autrefois couru la grande pêche sur les baleiniers américains, grinçait les dents de les voir si confiantes et de ne pouvoir les attraper. Il avait fait monter de la cale les gros harpons pour prendre les requins ; il avait rallié ses plus fidèles, une dizaine de gabiers prêts à tout, et demandait, les mains jointes, qu’on voulût bien mettre les canots à la mer.
Mais les baleines, jugeant qu’elles s’étaient assez longtemps oubliées, avaient reformé leur colonne et repris leur course vers le sud, piquant dans les lames molles, filant, filant comme des flèches. Sans doute elles avaient affaire dans les terres antarctiques, et elles durent y arriver le soir même, du train dont elles allaient.
Elles se perdirent bientôt dans les infinis sombres des brumes et de la houle, dans la direction du pôle. Sous ce ciel ténébreux, on eût dit une scène reconstituée de la paléontologie, — une de ces bandes de bêtes rudimentaires et monstrueuses comme il en passait jadis sur la mer sans rivage de l’époque silurienne…
Eh bien ! imaginez cela, Plumkett, — c’est en vous parlant tout à l’heure de l’Herzégovine que j’ai réveillé ce souvenir des mers du Sud.
J’ai passé du petit au grand, des houles de pierre grise qui couvrent quelques lieues de pays, aux vraies, aux houles sans fin, qui fond en rond leur promenade éternelle autour de l’hémisphère austral.
En vérité, je vous l’ai peinte beaucoup trop étrange et trop fantastique, cette Herzégovine ; c’est sans doute après coup que je l’aurai revue ainsi, la nuit, en rêve. — Somme toute, elle est à deux pas de nous, cette petite province ; y va qui veut. Les « bienfaits de la civilisation » qu’on lui offre en ce moment la rendront prochainement très sortable, et aussi douce à habiter que la banlieue de Paris, où les épiciers font leurs villas.
Que voulez-vous ! mon imagination quelquefois agrandit les choses et les situations ordinaires, tandis qu’elle ne s’étonne plus de celles qui sont réellement démesurées ou terribles. — Je n’ai plus la notion bien exacte de rien, par suite d’avoir trop vu, et, dans ma tête comme dans mon cœur, cela tourne au fouillis. — Si je pouvais recommencer ma vie, je tâcherais de la faire aussi simple qu’elle a été compliquée.
Je vois bien aussi, hélas ! que mes impressions vont s’éteignant, parce qu’elles ont été au début trop nombreuses et trop diverses. — Je n’en retrouve plus de bien vibrantes que dans mes souvenirs lointains…
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