‹ Fleurs d’ennuiChapitre 3 sur 94 · Chapitre 3 Cinquième œillet d’Inde.

Chapitre 3 Cinquième œillet d’Inde.

PLUMKETT. — Mon cher Loti, la fleur jaune que je viens de recevoir signifie, entre les lignes, — que vous vous ennuyez en ce moment ; que ce n’est pas la première fois ; que vous croyez que ce ne sera pas la dernière, et qu’enfin vous considérez l’ennui comme incorporé à vous-même. (Vous donnez votre sentiment à partager au lecteur, ce qui rentre bien dans notre programme.)

Si parfois vous rencontrez une de ces heureuses périodes où la vie se réveille en jouissances douces à propos des moindres riens, vous vous dites : « Je sais ce que c’est, cela ne durera pas longtemps, c’est un petit intermède après lequel mes pensées retomberont dans ce fond sombre qui est devenu mon état dominant et normal. »

Cela prouve qu’il vous manque tout ce qui n’existe pas.et que, ne trouvant pas dans ce qui existe l’attrait qui fait vivre les gens intelligents et raisonnables, vous vous renfermez dans votre personnalité d’halluciné, et vivez ainsi aux dépens de vous-même, — plus ou moins bien, — au hasard des phénomènes compliqués qui s’élaborent en vous.

Qu’est-ce que vous êtes ? — Qu’est-ce que nous sommes tous ? — Des machines. — La machine humaine se compose d’une charpente osseuse, recouverte de muscles ; au dedans se trouvent divers viscères, organes digestifs et respiratoires, — et une pompe foulante appelée cœur (dont les poètes parlent souvent) qui distribue dans l’organisme un liquide rouge. La machine est actionnée par un ganglion de substance blanche ou grisâtre fort bonne à manger au vin blanc, ou même aux beignets (Voir la Maison rustique des dames) ; duquel ganglion se détachent des espèces de petits vermicelles qui aboutissent aux organes sensitifs et aux divers muscles.

Lorsqu’un mouvement venu du monde externe se communique à l’un des organes de la machine humaine, il est transmis, par un nerf sensitif, à une certaine cellule nerveuse située dans le cerveau. De cette cellule part le nerf moteur qui aboutit à un muscle. Lorsque le mouvement s’est propagé jusqu’au muscle, il a pour effet de le faire se contracter ; en se contractant, le muscle agit sur un levier qui est un membre, et lui fait accomplir un certain mouvement angulaire. — Vous entendez jouer une valse : le nerf acoustique transmet une suite d’ébranlements rythmiques à vos cellules nerveuses qui entrent en danse, et dégagent des courants nerveux qui font contracter en mesure divers muscles, de telle sorte qu’en six temps vous avez dû faire sur vous-même un tour complet. — Outre cela vous tenez une jolie femme dans vos bras ; son contact, son parfum, sa vue et celle de tout ce qui vous entoure, une quantité innombrable d’actions externes (dites : phénomènes sensoriels et imaginatifs) ébranlent tous vos sens et donnent de terribles secouées à un grand nombre d’autres cellules cérébrales, — d’où résulte tout l’imprévu de la situation, tout ce que vous pouvez faire en dehors du simple acte de valser…

Mais la machine pense, mais elle est émue parfois ; elle éprouve les transports de l’amour ; elle est Byron, elle est Alfred de Musset, elle est vous, — elle a prié, aimé, pleuré ; — elle connaît et cherche quelque chose qui s’appelle bonheur ; elle connaît aussi l’ennui et la douleur (trop souvent hélas !) ; elle est vous, elle est moi !…

Qu’importe, machine toujours ! —Écorchez-la, et vous trouverez le dedans toujours pareil : toujours un squelette souriant, se démenant par mouvements anguleux et dégingandés, — avec les petits réseaux de vermicelles blancs qui courent dessus, baignés dans de la matière rouge.

Suivant les aptitudes physiologiques du sujet ou les habitudes qu’il a contractées, — ou les connexions particulières qui existent entre ses différentes cellules nerveuses, — les mouvements de la machine seront à l’occasion tels ou tels autres. Là est tout le secret des dissemblances des individus. Votre ennui persistant et votre infériorité intellectuelle sur la plupart des gens ne proviennent sans doute, Loti, que de l’excentricité de vos habitudes qui sont toujours au rebours du sens commun,

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