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Chapitre 50 MORALITÉ

On a toujours tort de chercher à faire du mal aux gens, surtout lorsque ce sont de bons louloups affectueux comme ceux de cette histoire ; tôt ou tard on est fatalement puni.
Cela est bien prouvé, Plumkett, par le sort de ces attrapeurs de chiens.

(Fin du conte.)

PLUMKETT. — Mon cher Loti, j’avais parfaitement prévu que votre conte n’aurait ni queue ni tête et aboutirait à une moralité de Jocrisse.

Vos principaux personnages, les chiens, n’apparaissent que vers le milieu de l’histoire, et les trois dames du titre ne figurent pas dans le dénouement. Tout cela est fort peu conforme aux règles suivies par nos bons auteurs. Mais je ne vous le reproche pas : on écrit comme on peut. Il ne serait pas raisonnable d’exiger que vous missiez de la suite dans vos récits, n’en ayant aucune dans les idées.

Du reste, vos matelots sont bien peints. J’aime même assez vos descriptions d’Alger ; elles sont justes et passablement colorées.

Et tenez, elles me rappellent certain printemps que le hasard nous y fit passer ensemble, il y aura trois ans tantôt. Étiez-vous assez ridicule, mon Dieu !

Le jour, vous posiez pour la statue équestre, en compagnie de votre ami Mohammed, sur des chevaux qui eussent rompu le cou d’un chrétien. La nuit, vous alliez rejoindre vos amis à peau jaune dans les repaires de la Kasbah, en m’engageant à ne pas vous suivre (ce dont je n’avais du reste nulle envie), sous prétexte que mes paletots gris vous offusquaient la vue et que je vous gâtais la couleur locale.

Il me souvient même qu’une fois (à ce bain maure tenu par des Arabes qui fredonnaient la dernière opérette de Lecoq, vous souvenez-vous ?) vous refusâtes de vous baigner et remîtes avec dignité votre blanche gandourah, parce que je me disposais moi-même à entrer dans les étuves,

Jamais, du reste, nous n’avons réussi à être bons amis qu’à distance. C’est un fait acquis : vous m’avez toujours cherché noise.

J’évoque ces souvenirs sans la moindre amertume, et croyez bien qu’ils n’éveillent en moi qu’une douce pitié.

… Il est certain que deux hommes aussi compliqués que vous et moi arrivent très difficilement à s’entendre.

Les circonstances, les milieux ont déposé autour de nos personnages tant de couches hétéroclites, qu’il y a en nous un tas d’individus différents, sans compter toute sorte d’animaux. Chacun à son tour, tous ces gens ou toutes ces bêtes apparaissent suivant les cas, parlent, agissent, à la place de l’être intime et profond qui demeure blotti par derrière, inerte et atone, dans une espèce de lassitude écœurée.

Quand vous, par exemple, vous présentez un chat, si je réponds par un chien ; ou bien encore, si je m’approche, raffiné et courtois, et que je rencontre chez vous le sauvage, le Tartare ou le Pahouin (qui reviennent souvent), il est clair que l’entente ne sera pas bien cordiale.

Tandis que votre frère Yvon, très simple, très équilibré, en même temps très vivant et très intense dans sa personnalité, vous êtes toujours sûr de le trouver, celui-là. Il est lui-même, pas un autre, et il répond à ce qu’il y a en vous de plus vivant et de plus constant sous toutes vos enveloppes : l’homme primitif.

L’homme primitif, le sauvage préhistorique ; mon cher Loti, c’est ce qu’il y a au fin fond de vous-même.

Ce qui est très particulier chez vous, ce qui donne à vos livres cette étrangeté qui attrape les badauds, c’est le mépris que vous semblez faire des choses modernes ; c’est l’indépendance aisée avec laquelle vous paraissez vous dégager de tout ce que trente siècles ont apporté à l’humanité, pour en revenir aux sentiments simples de l’homme primitif, ou à ceux des animaux antédiluviens des mers du Sud, que vous nous expliquiez tout à l’heure. Seulement vous employez toutes les ressources, toutes les recherches de l’homme très civilisé, pour les rendre intelligibles, ces sentiments, et vous y parvenez dans une certaine mesure, je ne le conteste pas.

Mais je me déclare incapable de vous ranger dans une classe d’écrivains quelconque ; vous êtes très personnellement vous, et nul ne pourra jamais vous donner un nom, et on se trompera toujours en vous appliquant une appellation connue, tant que les médecins aliénistes, les paléontologistes, ou les vétérinaires habitués à soigner des baleines malades dans les grandes houles du Sud ne se mettront pas à faire de la critique littéraire.

Voyez le merle blanc, on lui dit qu’il est une pie, on lui dit qu’il est un geai, on lui dit qu’il est un pigeon ramier.

Rien de tout cela ; il est une bête à part.

De même vous, mon cher Loti, vous êtes très unique dans votre manière ; vous n’appartenez à aucune espèce connue d’oiseau.

LOTI. — Et vous, vous êtes un serin, mon bon Plumkett. — Passons.

Je vais vous entretenir de certain vieux registre de parchemin que le hasard me fit trouver un jour dans mon grenier, au fond d’un de ces coffres de chêne dont se servaient nos aïeux.

Il était tout poudreux, et les termites avaient dessiné dessus leurs arabesques.

C’était simplement son livre de comptes. Il y avait, écrites, mois par mois, les dépenses de sa vie.

« Le 10 d’août 1695, acheté un cheval, — 100 livres.

« Payé les gages de Suzon, ma servante, — 2 livres.

« Payé les gages de Mathieu mon serviteur, — 5 livres. »

Ensuite venaient les comptes des saulniers, les journées des hommes pour ramasser le sel des marais ; et puis, chaque automne, un grand nombre de journées supplémentaires pour les vendanges, et une somme ronde pour le repas de fête des vendangeurs… Et je songeais à cette activité, si ancienne et si semblable à la nôtre, — et ces cueillettes dans les vignes, au soleil de 1690…

L’écriture, très large, très ferme, ressemblait à celle des vieux missels ; elle était presque gothique.

Je tournai plusieurs feuillets. Les années de mon aïeul Samuel se succédaient, semblables, avec des dépenses sagement balancées. Mais l’écriture, peu à peu, devenait moins nette, — et puis, brusquement, les comptes s’arrêtaient : mon aïeul avait achevé, sans doute, sur cette dernière page, sa vie régulière et patriarcale.

Je tournai encore. Beaucoup de feuilles blanches, — et puis je tombai sur d’autres comptes, drôles ceux-ci ; l’écriture, moins ancienne, était enfantine, chevauchait tout de travers, avec des barbouillages et des petits bonshommes.

Évidemment le vieux registre, devenu inutile, était tombé après bien des années entre les mains des enfants qui y avaient fait des comptes pour rire :

« Vendu à Henriette, une aulne de ruban rose pour trois épingles. »

« Vendu à Jeannette, deux aulnes de dentelles d’Alençon pour douze noisettes… »

Je reconnaissais ces noms. Ces enfants, c’étaient ma grand’mère et mes grand’tantes (dont la dernière, ma tante Berthe, s’est éteinte à quatre-vingt-douze ans). Sous la première république, vers 1798, elles s’étaient amusées à la marchande, tout comme les petites filles de nos jours.

« Le 24 de mai, fait un chapeau à plumes pour mademoiselle Marie-Jeanne, que je lui ai vendu à crédit, pour une once de cerises. »

Quelle singulière figure il devait avoir, ce chapeau à plumes !… Elles avaient joué à la modiste. — Et, en tournant encore, entre chaque feuillet, je trouvais maintenant des bouts de dentelle et des rubans qu’elles avaient mis en presse, — de ces rubans ombrés, nuancés, du vieux temps, qu’il est de mode de copier aujourd’hui. Le fond de leur magasin de poupées avait dormi là pendant la durée d’un siècle, — et je restais très songeur devant ces reliques de cent ans. Je cherchais à me représenter ces petites filles, en recomposant leur physionomie d’après les anciens portraits ou les figures octogénaires entrevues dans mon enfance ; je les voyais en costume du temps, en petite robe simplette, avec des frisons à la grecque retombant sur un velours qui leur serrait le front, — s’amusant pendant leurs récréations du décadi, à la lumière d’un soleil plus jeune que le nôtre…

Et puis je trouvai des pensées desséchées, et des brins de muguet et d’autres fleurs de printemps. Elles avaient gardé leurs couleurs, ces pensées, et les petites filles qui les avaient cueillies, après avoir été de bonnes grand’mères regrettées, n’étaient plus que de la poussière à présent…

Autre chose encore : des papillons décalqués ! — Procédé d’enfants, elles avaient mis les ailes entre des feuilles de papier gommé qui avaient gardé empreintes la forme et la couleur.

C’étaient des papillons bleu de ciel, et de ces phalènes aux ailes noires et roses, qui n’ont qu’une courte saison, qu’on voit voler les soirs de mai au-dessus des hauts foins en fleurs. — Ils étaient frais, comme attrapés d’hier…

Ce fut aussi un soir de mai que je fis ces découvertes. Le soleil couchant éclairait par la fenêtre le vieux parchemin et les fleurs centenaires ; — et je revoyais, sous des couleurs douces et étranges, ces printemps morts, ces printemps enfouis sous la poudre de l’éternel néant…

J’ai épousseté pieusement ce registre vénérable, Plumkett, et l’ai porté dans ma chambre, où il a pris place dans mon secrétaire.

Je l’ai ouvert depuis quelquefois, mais rarement, de peur de le déflorer, de peur que ce charme des mois de mai de jadis, qui dort sous le parchemin jauni, ne s’envolât peu à peu d’entre les feuillets trop souvent ouverts…

PLUMKETT. — Par hasard, mon cher Loti, c’est une jolie fleur fraîche que vous venez de m’envoyer là, — bien que ce soit une fleur de cent ans.

Moi aussi, j’essayerais de vous en envoyer de moins fanées quelquefois, si nous n’avions pris l’habitude de les effeuiller dès que nous les recevons, pour nous les lancer mutuellement à la tête.

Dernièrement je vous faisais une théorie physiologique très intéressante. Eh bien, vous vous êtes mis à crier que c’était un os de mort et que cela vous faisait peur ; et puis vous m’avez interrompu par un conte arabe à dormir debout, sans me laisser le temps de tirer mes conclusions.

« Nous sommes des machines, » avais-je dit, — et c’était une vérité tout à fait digne de M. de la Palisse, qui est un de mes auteurs favoris.

Mais ne sommes-nous que cela ?… C’est toujours ici le point d’interrogation terrible sur lequel il faudrait pourtant essayer de ne pas rester. Après avoir songé à tout, efforçons-nous de nous élever jusqu’à la contemplation d’autre chose où notre pensée puisse s’arrêter et se reposer en paix.

La machine distillant la pensée, l’amour, est heureusement encore inexpliquée. Si des phénomènes cérébraux observables nous cherchons à passer aux phénomènes de conscience, pensées ou volitions, entre les deux nous trouvons toujours l’incompréhensible, l’abîme.

La philosophie moderne nous dit bien alors que les phénomènes moraux et mentaux sont les deux faces objectiveet subjective de la même chose qui est l’activité de l’être humain. Mais, parce que nous avons rendu par une formule concise quelque chose d’inintelligible, le comprenons-nous mieux pour cela ?

Et voilà toujours le terme auquel aboutit toute philosophie et toute science : la plus immense des formes que puisse revêtir aux yeux de notre esprit l’inconcevable, l’incompréhensible, l’Inconnaissable…

Nous nous creusons jusqu’aux dernières profondeurs, et, arrivés là, nous nous débattons en ricochets pénibles au milieu de conjectures enfantines…

Eh bien, pourtant je ne la trouve pas si nulle que vous voulez bien le dire, cette philosophie moderne : elle nous mène au moins à la constatation rigoureuse de notre ignorance complète et de notre incapacité d’en sortir.

Et c’est bien quelque chose, mon cher Loti, car cela laisse un champ infini ouvert au cœur et à l’imagination ; cela affirme la notion de cet Inconnaissable qui peut-être est Dieu !…

Les religions viennent de ce sentiment de l’inconnaissable. Elles en sont des interprétations grossières ou naïves ; elles sont des périodes de l’évolution de l’esprit humain. Nos esprits à nous, êtres perfectionnés, vont plus loin qu’elles ; ils ne peuvent s’accommoder de leurs dieux. Mais, en nous approchant, plus que ne l’ont fait les religions du passé, des limites de la conception humaine, nous voyons aussi plus clairement ces limites qui se dressent devant nous, infranchissables, mystérieuses, — et derrière lesquelles il doit y avoir Dieu. Le Dieu vrai est plus haut et plus loin que le disent les chrétiens ; sachons pourtant qu’il ne peut se faire qu’il n’y en ait un, et faisons comme les chrétiens : Adorons-le.

Puissent ces conclusions servir à l’apaisement de vos incertitudes et de vos douleurs. Élevez-vous au-dessus des choses vulgaires et reposez-vous au sein de ces belles contemplations. Vous y découvrirez un charme consolant qui vous fera peut-être un jour aimer la vie…

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