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Chapitre 51 Sixième pissenlit.

LOTI. — Je rêvais, Plumkett, qu’on était en train de vous trépaner ; c’était un matelot charpentier de notre vaisseau qui exécutait ce travail, d’après les indications d’un médecin aliéniste que nous avions consulté.

Moi, je remplissais auprès de vous mon office d’ami : pendant l’opération, je vous tenais compagnie, et je vous encourageais par de bonnes paroles. — Votre tête rendait un petit son creux et fêlé, — comme un coco fendu.

Quand le trou fut fait, nous vîmes paraître à l’ouverture les deux antennes d’un gros cafard qui avait construit son nid dans votre ganglion blanchâtre. Alors nous nous retirâmes discrètement, l’opérateur et moi, pour ne point gêner ce départ, — et l’animal sortit.

Après celui-là, il en vint un second, puis deux, puis trois, puis dix… Il en vint un très grand nombre et quelques araignées aussi.

« Ah ! je me sens mieux ! » disiez-vous. En effet, vous exprimiez des idées qui avaient une certaine suite, et même qui ne manquaient pas de sens commun.

Alors j’éprouvai une sensation pénétrante de surprise qui me réveilla… J’étais couché sur les coussins du carréoù je m’étais endormi après la fatigue d’une nuit de quart. Vous, vous étiez assis près d’un sabord, entouré de quelques autres qui vous écoutaient.

Vous leur parliez de Kant et de Spinoza, de la raison pure et de la raison pratique… Alors je vis bien que j’avais rêvé…

Tout à l’heure, vous me disiez donc, Plumkett, que la plus haute philosophie peut être résumée et mise à la portée de tous par les deux énonciations suivantes : « Nous ne comprenons rien à rien ; nous ne savons rien de rien. »

Très exact, cher maître, seulement nous connaissions cela depuis longtemps. — Et tout ce que vous pourrez mettre à ces deux variétés de belles robes, de faux nez ou de fausses barbes, pour leur donner un charme consolant, ne sera jamais que du clinquant et du postiche.

Il y a quelque part sur les côtes de notre pays une grande île sablonneuse, contrée qui n’a aucune beauté appréciable et dont je ne veux pas vous faire une description bien longue.

Des bois de pins où passe le vent de la mer ; des marais salants où, pendant les chaudes journées d’été, le sel soigneusement ramassé en petits tas d’une blancheur de neige, répand une senteur particulière que les paysans appellent « odeur de violette » et qui est semblable, en effet, à celle des violettes sauvages ; — et des alouettes, des alouettes par milliers, chantant en toute saison, à pleine gorge, leur chanson joyeuse, en s’élevant dans le ciel. De grandes plages de sable, battues souvent et remuées par la houle d’ouest ; sur les dunes, des tapis d’immortelles et d’œillets roses, si odorants qu’ils envoient leur parfum jusqu’au large, aux navires qui passent. Des villages de pêcheurs aux maisonnettes toutes basses, toutes basses, comme blotties contre le sol par crainte des rafales qui soufflent de l’Océan ; pauvres villages tout blancs de chaux comme des villages arabes, et nets, et propres, à ravir, avec des giroflées, des roses, des fleurettes poussant partout, parmi les pavés, blancs aussi, de leurs petites rues paisibles. Des hommes brunis par le soleil et le vent marin. Des bonnes vieilles en haute coiffe blanche. — Sur toutes choses, un charme d’honnêteté simple, modeste et patriarcale.

C’est bien puéril, ces détails, n’est-ce pas, auprès de votre philosophie ?…

Je songe à ce pays en ce moment, Plumkett, parce que c’est là que j’ai éprouvé jadis les impressions religieuses les plus vives. Ce pays est celui de ma famille, et, quand j’étais enfant, on me menait quelquefois dans cette île où nous possédions des marais. C’est une terre un peu huguenote, et mes ancêtres, qui l’étaient eux aussi, y dorment leur sommeil éternel dans un petit enclos particulier, comme c’était la coutume autrefois pour ces familles hérétiques auxquelles les cimetières autour des églises étaient fermés.

C’est là, étant enfant, dans ces petits temples campagnards, — tout simples, tout blancs aussi comme les villages, et tout ensoleillés, — que je me suis senti le plus près de cette figure radieuse qui s’appelait le Christ.

Je me souviens aussi d’une certaine image peinte qui, dans mes premières années, avait à mes yeux une vie incomparable, et que je préférais aux plus belles enluminures dorées des plus beaux livres. Elle représentait le Christ, assis sur une pierre, attirant à lui des petits enfants hébreux qui étaient pieds nus. Il y avait, écrit dessous, ce passage de l’Évangile : « Laissez venir à moi les petits enfants. » — Derrière le Christ, c’était un paysage de la terre de Chanaan : une campagne nue, pierreuse, je ne sais quelle mélancolie d’abandon dans de la lumière chaude, je ne sais quoi d’inexprimable qui m’avait fait comprendre la Judée… Plus tard, quand j’ai vu par mes yeux l’Orient biblique, j’y ai retrouvé cette mélancolie et cette lumière que j’avais devinées ; j’ai vu vivre le pays de mon image d’enfant… Seulement la foi n’y était plus, et c’était alors l’Islam qui momentanément hantait mon imagination…

Qu’elle était jolie, Plumkett, cette image représentant Jésus et les petits enfants d’Israël ! Et quel rayonnement avaient jadis ces noms presque divins : Bethléem, Gethsé-mani et Golgotha !…

Quand j’ai commencé à grandir, il m’a été vite gâté et obscurci, ce Christ, par les prédicants au ton pleurard, par les livres absurdes, par toute la séquelle blafarde qui se traîne derrière sa personnalité lumineuse, — et j’ai haussé les épaules. — Ce n’est que longtemps après, devenu homme, que j’ai su le dégager de ce fatras et de ces petites gens, pour le retrouver beau et pur, et rendre encore à ce Dieu brisé un hommage d’admiration…

Sous une forme plus païenne, plus ténébreuse, j’ai retrouvé le Christ encore, à une autre époque de ma vie, dans les églises de granit des campagnes bretonnes. Oh ! ces vieilles petites chapelles, isolées et mystérieuses, dans les bois de hêtres, et ces calvaires au coin des chemins, que nous rencontrions le soir, dans nos promenades d’été, avec mon frère Yves… Est-ce que tout cela est vide et n’est rien ?… Quand il n’y aurait que les prières de tant de générations, prières de morts, prières de confiance ou d’angoisse, qui, le soir, autour du granit séculaire, flottent comme des esprits…

Je ne veux pas vous parler des martyrs chrétiens : leur époque était plus jeune que la nôtre, et nous ne pouvons plus guère les comprendre.

Mais, dans notre siècle à nous, — je songe à ces exilés, à ces jeunes hommes, nos compagnons, que j’ai vus mourir, un peu partout, emportés par les blessures, les fièvres, les contagions, les débauches ; je les ai vus, les philosophes comme vous, aux prises avec l’angoisse finale, tordant leurs mains dans des agonies horribles ; — et d’autres, de pauvres matelots, — les simples ceux-ci, — s’en aller dans le néant, tranquilles, en tendant les bras au Christ, avec une prière enfantine, avec, un sourire inexprimable en face de la Reine des épouvantements.

C’est vrai, je vous l’accorde, tout cela nous fait pitié, à nous ; — mais ne m’offrez rien pour mettre à la place, — et laissez-moi tranquille avec votre philosophie qui m’ennuie…

PLUMKETT. — Très Musset, tout cela, mon pauvre Loti, très déjà dit. — Beaucoup trop Musset même ; mais je vous pardonne. Il faudra que l’homme cesse d’être homme pour ne pas ressasser toujours les mêmes choses,

Seulement vous voyez qu’il y a un banal poétique comme il y a un banal philosophique, et que, en un mot, tout aboutit au banal.

LOTI. — Mon ciel a toujours été s’assombrissant, Plumkett, depuis l’époque déjà lointaine où j’ai vu s’éteindre cette image du Christ qui éclairait doucement mon enfance.

A présent, je cherche à vivre au milieu d’amis extraordinairement simples, — de ces gens qui croissent comme des plantes saines, donnent leurs fruits, et savent, après, mourir tranquilles quand l’heure en est venue. — Les gens simples, les choses simples, cela me retrempe et me repose ; après avoir été le garçon le plus compliqué du monde, j’en reviens tout doucement aux façons d’être les plus primitives.

C’est bien lassant, les personnages comme vous et moi. — Et comme nos existences paraissent extravagantes, inutiles, détraquées, auprès de celles de ces amis simples que je me suis choisis…

Seulement c’est trop tard, hélas : redevenir naturel et sain comme eux ne m’est plus possible. J’ai beau faire, dans leur milieu primitif, je suis toujours un déclassé jouant une comédie ; par-dessus leurs têtes, je vois toujours au loin les profondeurs sombres qu’ils ne savent pas voir, — et alors je maudis avec toute l’amertume de mon âme les hommes et le hasard qui m’ont fait ce que je suis…

L’amour non plus, je ne sais pas le sentir comme le sentent ceux qui sont restés simples. Pour moi, il s’y mêle je ne sais quoi d’étrange et de mortel ; — une préoccupation de l’au delà ; une angoisse, une inquiétude de voir tout finir…

Oh ! vous parlez d’inconnaissable !… — Mais qu’est-ce encore que cet autre mystère : le charme tout-puissant des êtres qui sont beaux ?… D’où vient-il, leur charme ? de qui sont-ils l’image ? — Qu’est-ce que cela, qu’on ne définira jamais : la beauté ? Qu’y a-t-il de rayonnant autour de ces marbres qui traversent les âges et demeurent éternellement admirables, les statues grecques, les Vénus, les Phryné, les torses des femmes antiques ?

Cela seul ne trompe pas : la jeunesse, la beauté visible et palpable des créatures terrestres… Je m’en tiens à cette forme de l’Inconnaissable, la plus puissante, la plus manifestée à nous, — et je l’adore…

Et cette adoration n’est pas seulement matérielle, elle est un sentiment suprême, sublime, qui me donne par instants comme la notion de l’infini et de Dieu. — Si l’âme existe, c’est dans l’amour que j’ai le mieux compris sa présence, que je l’ai le plus sentie, amalgamée à ma chair… Qu’est-ce que je leur voulais, à celles que j’ai aimées, filles de différents pays de la terre, — pauvres filles sauvages quelquefois, — ou filles ramassées dans les rues, simplement parce qu’elles étaient belles ; — qu’est-ce que je leur voulais à toutes ?… N’était-ce que leur forme admirable, pensez-vous ?… Oh ! non, pas cela seulement ; car, lorsque je les aimais, je les ai quelquefois tant aimées que j’aurais voulu mourir avec elles, leur donner une foi et une croyance en Dieu, et les emmener dans une autre vie, mêlées à moi-même éternellement…

Quand je regarde en arrière, et que je les retrouve dans ma mémoire, celles que j’ai aimées, cela me confond d’avoir pu les oublier, elles et l’expression adorée de leurs yeux, et le charme de leur pays aimé à cause d’elles, et nos rêves de foi et nos rêves d’éternité ; cela me confond et me donne conscience du néant humain, et je comprends l’être misérable que je suis, impuissant à trouver et à étreindre ce quelque chose dont j’ai soif, — impuissant à me rapprocher de 1 ’ Inconnaissable, — incapable d’éternité…

L’amour !… En somme, c’est encore tout ce qui est resté, après l’effondrement de tout. — L’amour, sans lequel il n’y a rien que de sombre et de mort. — L’amour, qui a changé pour moi les aspects des choses, des pays, qui m’a rendu délicieuses les misères, qui m’a rendu empoisonnées les prospérités… L’amour, qui a jeté pour moi sur certaines contrées de la terre ce charme mystérieux que je me suis épuisé inutilement à comprendre, à fixer, à traduire par des mots humains… En somme, je n’ai jamais vécu que par l’amour ; — dans la vie, je ne vois plus rien, que l’amour…

Et, avant que ce soit fini de ma jeunesse, je voudrais qu’on m’enterrât dans une même fosse avec celle que j’aime à présent, de peur que cette forme de l’Inconnaissable que j’essaye d’embrasser en elle ne s’échappe encore, et que je ne retombe dans le vide ; de peur de cesser de l’aimer ; — de peur des années qui, lentement, viendront nous affaisser et nous anéantir.

Je suis si las d’essayer de tout, si fatigué d’ouvrir mes bras pour étreindre, que j’accepterais avec joie cette mort et cette sépulture ensemble, pendant que nous sommes jeunes encore. Cela finirait toute chose, et j’aimerais cette fin-là.

Je voudrais seulement qu’on la fît mouler avant dans du marbre, pour montrer encore aux générations qui passeront après nous quelle était sa beauté… Et sur ce marbre, qui serait un peu ambré comme l’albâtre au soleil, je tracerais tout autour des yeux un trait noir, — pour imiter l’ombre de ses cils, plus épais que les cils peints des femmes arabes ; — pour rendre ce quelque chose qui est dans son regard, et que j’adore sans pouvoir l’exprimer, ce quelque chose qui est rare et délicieux, — surtout quand on la regarde de tout près, de tout près, à la toucher…

Je voudrais que, dans la fosse, elle fût couchée sur moi, pour que la décomposition de son corps passât au travers du mien… Mais pas dans ces cimetières saturés de morts, dans ce sol où pourrissent pêle-mêle tous les rebuts humains. Non, quelque part dans les bois où nous serions seuls à nous fondre ensemble dans la terre, à passer dans les racines, dans les branches, dans les mousses.

C’est banal encore, ce que j’écris là, Plumkett ; cela a été dit et on en a rabâché avant que vous et moi ayons ouvert nos yeux au soleil de ce monde… Mais que voulez-vous ! à notre époque usée, on ne peut même plus rien penser de neuf, rien qui n’ait déjà servi à tout le monde… Et puis je le sens si vivement, tout cela, que je voudrais être capable de l’exprimer d’une manière plus saisissante que ceux qui ont passé avant nous sur la terre…

· · ·

Le Christ… Je me souviens du jour où j’ai confessé ce nom pour la dernière fois de ma vie…

C’était au temps où je demeurais à Stamboul. J’avais admis sous mon toit un vagabond israélite, pauvre garçon qui avait joué sa vie et quitté son pays pour me suivre… Et puis, — un jour que je me sentais méchant, — je ne sais plus pourquoi, je l’avais chassé.

Il était parti en me jetant un regard d’angoisse inoubliable. Et puis, se rappelant que le manteau qui le couvrait était à moi, il l’avait enlevé et laissé à terre, avant de passer ma porte. C’était un matin d’hiver ; vêtu comme un pauvre, par le froid de décembre, il s’en était allé résolument sans regarder derrière lui.

Mais, quand il fut loin, je sentis que j’étais seul dans Stamboul, et que ce serviteur chassé était dans ce pays mon unique ami. Surtout le remords de cette mauvaise action m’étreignait le cœur.

Là-bas, à l’autre bout de cette grande ville, à l’échelle du Vieux-Sérail, il y avait des navires en partance pour Salonique, son pays. Je songeai tout à coup qu’il avait dû aller s’y embarquer, et je partis en courant, avec la frayeur d’arriver trop tard.

Là, j’interrogeai tout le monde, des bateliers que nous connaissions, des patrons de navires. Personne ne l’avait vu.

Un d’eux qui était son ami me dit : « Va demander au rabbin Ézéchiel, de la synagogue de Balata, qui l’avait pris en affection ; c’est chez lui qu’il sera allé sans doute. »

Quand j’arrivai au quartier juif de Balata, c’était le soir, un soir de sabbat. Un vrai crépuscule d’hiver, le premier de l’année, tombait comme un linceul. Cette première sensation de froid surprenait et glaçait l’imagination.

C’était un froid morne, sans un souffle dans l’air, avec un ciel gris tout d’une pièce présageant la neige prochaine. Et cette grande ville orientale, que les gens se représentent à distance toute blanche sous le soleil, était d’une étonnante intensité de noir, sous une voûte plombée. La terre, le sol raviné des rues était noir ; toutes les vieilles maisons de bois, hautes, ventrues, déformées, croûlantes, — étaient noires aussi, ou peintes avec de l’ocre sombre et du brun rouge. Il n’y avait d’éclatant et de frais, au milieu de cette vétusté obscure, que les costumes de tous ces juifs qui se promenaient, désœuvrés, dans les petites rues silencieuses, en gardant l’inaction commandée du sabbat.

Ils étaient vêtus de leurs longues robes de fêtes, et c’étaient des oppositions de couleurs très surprenantes. Il y avait des robes orange avec des fourrures noires, des robes bleu de ciel avec des fourrures jaunes, des robes vert d’eau et roses garnies de martre, et des robes rouges garnies d’hermine.

Marchands du grand bazar tous, ils causaient à voix basse de leurs affaires suspendues ; ils se promenaient lentement avec leurs babouches dans des socles, comme ayant peur de se salir sur cette terre noire des rues, comme craignant pour leurs belles robes claires, et ils regardaient en haut, dans ce ciel de plomb, cette neige qui allait tomber. Ils marchaient avec cet air renfermé, sournois, cette mine humble de bête battue, qu’ont pris les juifs dans ces pays musulmans, où on les tient sous le fouet comme des chiens.

J’avais perdu ma route, et je demandai la synagogue, qu’on m’indiqua en me dévisageant avec des regards soupçonneux.

Il faisait presque nuit dans cette synagogue qui était en contre-bas de la rue, enterrée, comme tous les édifices sur lesquels les siècles ont passé.

Les lézardes aux voûtes ; une odeur âcre de moisissure et de poussière. De vieilles dorures, des choses caduques et bizarres, confuses dans l’obscurité. Le chandelier à sept branches, peu différent sans doute de celui du temple de Salomon, dressait dans un dernier rayon du jour sa tournure rigide et extraordinaire d’objet symbolique. Les inscriptions des murs étaient composées de ces caractères millénaires avec lesquels on inscrit le nom de Jéhovah au centre du triangle mystérieux qui signifie Dieu. Tout cela impressionnait et donnait bien le sentiment du sanctuaire du peuple juif, de la nuit et des terreurs mystiques du passé.

Les prêtres d’Israël étaient assis au fond, près du tabernacle. Je leur demandai le rabbin Ezéchiel ; alors l’un d’eux me conduisit dans une crypte basse aux murailles couvertes d’inscriptions hébraïques. Il appela : Ezéchiel ! — Un vieillard à barbe blanche vint à moi et me demanda :

– Que me veux-tu ?

– On m’a dit que tu sais où est Samuel, fils d’Abraham, de Salonique ?

– Peut-être… Oui, il est dans ma maison. — Alors, c’est toi, celui qui l’a chassé ?…

Et puis, baissant la voix, s’approchant tout près, fixant sur moi ses deux prunelles pénétrantes, il dit :

– Es-tu d’Israël ?

– Non ! répondis-je en tressaillant à cette question inattendue, qui faisait revivre tous mes souvenirs bibliques.

– Es-tu du Christ, ou de Mahomet ?

J’allais répondre : de Mahomet, car je portais le fez turc, et c’était ma fantaisie d’alors de jouer le musulman, surtout vis-à-vis des juifs. Mais il me sembla tout à coup que j’allais proférer quelque odieux parjure. Je n’osai pas, et je répondis : « Du Christ ! », confessant encore une fois ce nom d’une douceur étrange, qui n’est comparable à aucun des noms de la terre, et pour lequel, si j’avais eu la foi, je serais allé si joyeusement chercher la mort des missionnaires, aux avant-gardes du christianisme…

PLUMKETT. — Je me suis endormi pendant votre histoire, Loti ; aussi suis-je au regret de ne pouvoir vous marquer tout l’intérêt que j’y eusse certainement pris.

Je me suis endormi et, comme vous, j’ai été visité par un songe.

Je rêvais que j’étais en chaire, devant une nombreuse assistance, dans une salle qui me semblait être une de celles de la Sorbonne.

Le sujet que je traitais était : De l’embryogénie chez le cochon d’Inde. Il y avait des dames qui prenaient des notes sur leurs carnets de visites, et mon auditoire me paraissait absolument captivé.

Satisfait de mon succès, je songeais à glisser dans ce cours d’histoire naturelle un mot aimable à votre adresse. Sachant qu’un brillant conférencier a établi des rapprochements entre vous et le phénix, moi qui ne crois pas aux animaux fabuleux, je préférais vous comparer à l’ornithorynque, animal étrange mais réel, point isolé dans le monde des bêtes, comme vous en êtes un dans la faune anthropologique de nos climats.

A ce moment, je me sentis secouer par la manche, et tombai incontinent dans cet état intermédiaire entre le rêve et la réalité, qui est chez vous, je le crois, à peu près permanent.

A travers ces visions incohérentes et confuses qu’aucune suite de mots ne peut rendre, comme vous le dites si bien, j’entendis ces paroles cocasses : Choui dio Koola, choui dio Koola !...

Ce n’était pas le chocolat traditionnel qui m’était offert, mon cher Loti, car je m’éveillais à Pé-King, dans une cellule du monastère des Pères Lazaristes.

Non, c’était une tasse de bon thé vert, dit Soutchong-tcha, qui m’était offerte par I-ko-yen-tsing (Rien-qu’un-œil), ancien roi des Truands de la cour des miracles de Pé-King, récemment touché par la grâce efficace et devenu domestique chez les bons Pères.

Dans son langage nasillard et chantant, I-ko-yen-tsingm’apprit que le temps était beau pour la saison (on était en janvier et il faisait 25 degrés de froid) ; que des chevaux attendaient dans le préau, et qu’enfin il était l’heure de me lever pour me mettre en route. (La veille, quelques bons Pères et moi, nous avions formé le projet d’aller déjeuner au Yen-ming-yuen ou Jardin de la lumière sphérique, qui est l’ancien palais d’été des empereurs mandchous.)

Dans ses allées et venues, chaque fois qu’il passait devant une naïve enluminure ornant une des murailles de la cellule, Rien-qu’un-œil faisait un profond salut à la romaine et se signait dévotement. Cette image était une sainte Famille : une Vierge coiffée et habillée à la chinoise, avec de petits pieds de chèvre, tenait dans ses bras un Enfant Jésus chinois, dont la tête était ornée de deux petites huppes de cheveux et d’une superbe auréole jaune ; un bon vieux saint Joseph, à longues moustaches et longue queue, considérait d’un air niaisement paterne la mère et l’enfant.

J’émergeai bientôt des profondeurs chaudes de mon lit de fourrures, et tout frissonnant je regardais au dehors.

En effet, le temps était beau pour la saison. Par la fenêtre m’apparaissait, sous un ciel pur, un coin du parc de la Mission, avec ses petits sentiers en escaliers formant de capricieux labyrinthes parmi des arbres nains et des rocailles. Çà et là s’élevaient d’élégants kiosques à jour ou des reposoirs rustiques. Un énorme soleil rouge d’hiver perçait de ses rayons les branchages des grands arbres, tordus et contournés dans de fantasques enchevêtrements, — et jetait, à travers ce fouillis effeuillé, de froides lueurs matinales.

C’était un de ces paysages aux lignes maniérées et invraisemblables, que les Chinois peignent avec de l’or sur leurs panneaux de laque ; mais cela vivait d’une vie magique, dans les clartés roses, dans de la lumière gelée, au lever d’un jour glacial.

I-ko-yen-tsing me contemplait avec son œil unique, dérisoirement jeté tout de travers dans un coin de sa large face, comme par un coup de pinceau mal assuré de quelque caricaturiste à moitié gris.

« Évidemment, me disais-je, ces gens-là ne nous ressemblent en rien ; ils ne sont pas la dégénérescence des mêmes singes que nous ; la nature doit leur paraître inclinée à 48 degrés, et leurs idées sur les choses doivent s’en ressentir. »

A ce moment, le Révérend Père Somolto, un Père italien, le savant et le bibliothécaire de la Mission, entra dans ma cellule, et je lui fis part de mes réflexions :

– Hélas ! mon cher fils, me dit-il, à qui parlez-vous ? Sur cinq cent millions d’habitants que renferme cet empire, il y en a quatre cent quatre-vingt-dix-neuf et demi qui vivent au sein des épaisses ténèbres de l’idolâtrie. Il ne me paraît pas absolument évident que leurs erreurs tiennent à l’obliquité de leurs yeux ; car, sauf exception, ils en ont habituellement deux qui sont dirigés en sens contraire, de telle sorte qu’au besoin l’un pourrait corriger l’autre ; et je ne sache pas que la grâce de Dieu, qui dissipe l’erreur, ait jamais eu pour cela besoin de redresser les yeux de travers des Chinois qu’elle a touchés. Mais ne portons pas de jugements téméraires, mon cher fils, sur les choses qu’il a plu à la divine Providence de nous laisser ignorer…

En bas, dans l’église, on disait la messe. Les chrétiens mâles et femelles nasillaient à tour de rôle d’interminables chants en chinois sur un mode de complainte mélancolique.

Les hommes s’arrêtaient ; alors c’était le chœur des femmes qui reprenait, et leurs nasillements plus chevrotants, plus grêles, rendaient plus navrante encore cette mélodie vague qui roulait sur une gamme incomplète, dans une sorte de détonnement perpétuel.

Elles chantaient, paraît-il, les litanies de la Vierge : Domus aurea ! Turris eburnea ! Janua cœli ! Fœderis arca ! etc., tout un latin déjà emphatique et obscur, traduit à leur usage en chinois de bréviaire…

En réalité elles avaient l’air de chanter ceci :

« Quand nous sommes petites, les petits garçons nous battent ; nos pères nous battent ; nos mères nous battent ; on nous dit que nous n’avons pas d’âme et on nous abîme les pieds afin que nos reins deviennent plus gros.

» Quand nous sommes grandes, on nous vend à un homme que nous n’avons jamais vu, qui nous emmène dans une chaise fermée, couche avec nous, et nous bat si nous ne lui plaisons pas.

» Il y a là aussi d’autres femmes, et nous nous battons entre nous.

» Les bons Pères disent à nos maris que nous avons une âme comme eux, et que ce n’est pas joli de nous battre tant que ça. Bénissons les bons Pères ! »

Puis une violente décharge de mousqueterie, accompagnée de coups de gongs, vint couper cette mélopée lugubre en même temps que Rien-qu’un-œil se jetait vivement la face contre terre. C’était l’É (E)lévation, et les fidèles faisaient partir des pétards en signe d’allégresse.

– Ave, fili carissime ! Bonjour, monsieur Plumkett !

– Bonjour mon père ! Ave, Pater Ou ! Bonjour, Père Mouchette ! Ave, Pater Chou !

– Quomodo vales, fili ? Bene dormisti ?...

– Optime. Patres carissimi.

… Tous ces bonjours amicaux s’échangent rapidement dans le préau, à la sortie de la messe. Les bons Pères chinois me font d’aimables saluts, en élevant et abaissant leurs deux poings rapprochés ; je réponds de même, et je monte sur une petite bête mongole qui a longue crinière, longue queue, et une vraie fourrure d’ours.

La cavalcade, composée des abbés Ou et Chou, des Pères Samolto, Mouchette, et de moi-même, se met en marche, précédée du Mâ-fou (écuyer), et suivie du char aux victuailles, dans lequel est monté le Père Yang, bon poussah ecclésiastique tout emmitouflé dans une longue robe fourrée à manches pagodes.

(Le Yang est dans la cosmogonie chinoise le Principe mâlequi, uni au Yeng ou Principe femelle, a engendré l’univers.)

Au grand trot, avec un tintement bruyant de grelots et de clochettes, le cortège s’engage dans des petites rues tortueuses, semées d’immondices, détritus animaux et végétaux, chiens morts et chiens vivants.

Derrière nous, il y a le palais démesuré du Fils-du-Ciel : on aperçoit le haut de ses murailles mystérieuses qu’aucun Européen n’a franchies. Il est encore endormi dans sa splendeur inouïe, et à ses pieds le Lac des Lotus est terni et mort sous la glace de janvier.

On éprouve une sorte de malaise indéfinissable en songeant à l’immensité de cette ville, qui s’éveille dans le clair matin ; on est comme oppressé par ce dédale serré, couvrant des étendues plus grandes qu’aucune de nos capitales d’Europe.

Les chiens aboient avec fureur sur notre passage et font des charges menaçantes contre les jambes de nos bêtes, dont l’allure devient inquiète et irrégulière. Il en sort de toutes les ruelles, de toutes les impasses, de tous les cloaques, et cette troupe nous poursuit, montrant des crocs aigus qui ont soif de mordre.

Aux portes des petites maisons basses, en brique grise, apparaissent déjà quelques minois de jeunes filles tartares qui viennent de se lever. Leurs larges faces de pleines lunes, toutes fardées de blanc et de vermillon, se tournent comme des têtes de jeunes chats et nous suivent curieusement ; elles ont de petits airs craintifs, bébêtes et étonnés, à la vue de ce carnaval d’Occident qui passe. Leurs larges casaques, leurs pantalons bouffants, tranchent en couleurs voyantes et crues sur le gris des murailles ; elles se tiennent gauchement sur leurs pieds trop petits, dans des poses mignardes de figurines d’écrans.

Ces images défilent vite, vite, à rebours de notre course ; elles disparaissent et nous retrouvons encore d’interminables séries de rues désertes.

Nous sommes dans la Ville Jaune ou ville impériale, et tous ces vieux quartiers morts ont un caractère aristocratique. Des murs, des murs qui n’en finissent plus ; des murs tout gondolés de vieillesse, tout tapissés de mousses et de fougères. Derrière, il y a des parcs immenses, où l’on a façonné à grands frais une nature artificielle et baroquement chinoise.

De loin en loin s’ouvrent des portes, aux pilastres énormes, aux lourds battants de chêne rongés par le temps. Elles ont des toits extravagants, toutes ces portes, des toits jaunes dont les angles extrêmes se relèvent vers le ciel, en crocs capricieux, en formes grimaçantes de dragons et de monstres. Toutes sont gardées par deux bêtes de marbre, moitié lions, moitié chimères, ayant une patte griffue posée sur une boule et tournant vers les passants un rictus mystérieux.

Et, sur tout cela, le désert voisin a posé sa marque : une couche de poussière grise, effaçant les anciennes couleurs, les anciennes dorures, éteignant les étranges bariolages appliqués sur ces Ya-men, ou portes de palais, par les peintres d’autrefois.

– Allons au grand trot par ici, dit le révérend Père Samolto ; car plus loin l’encombrement nous retardera pour sûr.

LOTI. —Ah ! oui, Plumkett, hâtez-vous, mon ami. Songez que vous n’êtes encore qu’au milieu de la Ville Jaune, dans laquelle vous prenez même le chemin des écoliers. Vous avez encore, si mes souvenirs sont fidèles, toute la Ville Rouge à traverser avant d’arriver à Si-the-men, ou la Porte de l’Occident. Et si vous continuez, vous n’en sortirez jamais de cette Ville Rouge.

PLUMKETT. — Nous voici sur un grand boulevard, courant de l’est à l’ouest. Tout Pé-King est orienté suivant les quatre points cardinaux magnétiques ; les Mongols qui l’ont bâti ignoraient l’erreur de déclinaison qui est de 1∘ 30’.

Dans la direction de Si-tche-men, la Porte de l’Occident, qui nous donnera accès sur la campagne, nous suivons maintenant une grande artère droite, entièrement bordée de palais ; à mesure que nous avançons, des alignements de constructions monumentales et imposantes émergent des tourbillons de la poussière, des brouillements de la brume lumineuse ; une double rangée d’arbres couverts de givre se prolonge devant nous en perspective indéfinie ; — et, de chaque côté, ce sont toujours les mêmes grands murs ; les mêmes grandes portes avec leurs auvents hérissés de chimères et de monstres ; les mêmes lions en marbre assis par terre, et grinçant leurs dents aux gens qui passent.

Ces Ya-men sont des académies, des ministères, des tribunaux, des temples, des bonzeries, des couvents de lamas.

C’est le collège des Han-lin, ou académiciens des dix mille pinceaux ; c’est le Li-pou, ou tribunal des rites ; le Tsong-li-ya-men, ou ministère des relations avec les peuples barbares ; le Kouan-ti-miao, ou temple du génie Kouan-yu ; le Sian-yeou-koung, où l’on sacrifie à l’étoile polaire ; le Siang-fang, ou la demeure des éléphants ; le ministère de la musique, le ministère de la marine et des dix-huit exercices du corps, etc., etc.

· · ·

A mesure que l’heure s’avance, le boulevard s’anime : des charrettes, des bourgeois sur des ânes, des cavaliers montés sur de petits chevaux mongols à tous crins qui ont de grosses têtes, des airs rusés et fripons de chevaux savants.

Voici du monde, du monde, le boulevard s’emplit : cela tourne à la cohue.

Des cavaliers vont et viennent, précédés de Mâ-fous en livrée, au grand trot de leurs petits chevaux à mine drolatique et polissonne. Ils se tiennent tout ramassés dans leurs longs jupons et comme accroupis sur leur haute selle, chaussant jusqu’aux talons leurs étriers courts. Ils ont des vêtements de soie garnis de fourrures précieuses, et des bottes de velours noir dont les bouts pointus se relèvent à la poulaine sur d’épaisses semelles d’une blancheur immaculée, faites de papiers superposés.

Parmi eux, des physionomies toujours très chinoises, mais empreintes d’une sorte de distinction particulière à la classe élevée. Ils nous regardent passer avec une certaine expression d’étonnement, avec une nuance imperceptible d’ironie. Dans leur maintien, il n’y a rien pourtant que de bienveillant et de courtois ; mais le rictus asiatique est toujours là, même sur ces physionomies douces et distinguées de la haute classe : il y a un abîme infranchissable entre cette antique Asie, qui vit toujours quand même, et nous qui, nés d’hier, avons tout changé.

Vieux arbres verts tortus, vieux toits obliques à demi effondrés, faces de Chinois aux yeux obliques, il y a affinité entre tout cela. Tous ces restes, tous ces vestiges d’un passé, florissant vers l’époque du Déluge, glorieux aux temps de Sésostris, de Cyrus, d’Alexandre, de Théodose et de Charlemagne, grandissant toujours, alors que vingt civilisations d’Occident se sont écroulées et que d’autres se sont édifiées sur leurs ruines, — tout cet Orient antédiluvien semble faire toujours la même vieille grimace mystérieuse à la face de notre Occident moderne.

Orient et Occident, cela se regarde comme le moulin à prières d’un lama du Thibet regarderait un télégraphe Morse ; cela se regarde avec dédain et pitié, comme un de ces lions de marbre qu’on voit aux porte d’un Ya-mendévisagerait un sphinx d’Égypte ; comme un fétiche australien regarderait le crucifix sanglant de la sainte inquisition.

Et partout, dans cet assemblage hétéroclite qui s’appelle le monde, partout les mêmes discordances hurlantes confondant la raison humaine : la flamme des Parsis à côté du croissant de Mahomet ; le divin chimboko, le Priape qu’on révère à Ni-Pon, et l’Hostie eucharistique adorée par les catholiques romains. Opposition d’énigmes, brouillamini de croyances, chaos de théogonies, au sein duquel s’élève, glacial comme la mort, le matérialisme issu de la science positive, qui simplifie tout en supprimant tout.

Et tout cela, que cinquante siècles ont adoré, c’était Dieu !… Alors je songe à ce tout cela, qui m’apparaît, pour la dernière fois peut-être, sous une forme nouvelle, plus énigmatique, plus étrange, plus sombre. Est-ce rien, décidément rien, ce tout cela ? Ou bien cela s’éloigne-t-il, à mesure que nos conceptions s’étendent pour le saisir, cela s’éloigne-t-il plus que jamais de nous, dans les régions de l’insaisissable et de l’incompréhensible ?…

Alors, mon cher Loti, j’éprouve cette sensation poignante que vous connaissez aussi, d’éloignement immense de quelque part où je ne suis jamais allé ; de séparation de quelqu’un que je n’ai jamais connu ; d’exil de quelque lieu jamais vu et peut-être inconnaissable, où j’ai vécu en rêve, ou vaguement et sourdement dans des limbes antérieures…

– Faites attention, monsieur Plumkett ; voici un cortège qui va passer : il faut que nous nous rangions, autrement les licteurs pourraient nous chercher noise.

C’était cette fois le Père Mouchette qui coupait le fil de mes pensées.

Un soulèvement de poussière : des enfants courant comme des dératés, poussant de grands cris aussi aigus que des sifflets à vapeur ; des hommes crasseux tapant sur des gongs ; des gens essoufflés, portant des lanternes en plein jour, au bout de longues hampes à pendeloques rouges ; des hallebardiers ; des licteurs habillés de noir, en pourpoint et culottes bouffantes, avec de hauts chapeaux à plumes, agitant dans des gesticulements frénétiques, des fouets, des martinets plombés, des chaînes et des instruments de torture. Et puis, s’avançant toujours avec la même allure de dératés, des gens qui portent, emmanchés au bout de longues perches, des dragons verts, des écrans rouges, des chimères et des monstres.

Enfin, le grand personnage ainsi escorté apparaît sur un cheval harnaché splendidement. C’est Li-hong-chang, le vice-roi du Pétchili qui vient en cérémonie visiter Kong, le prince régent. Il est grand et maigre. Sa figure osseuse, avec barbiche et longues moustaches, a une expression rusée et béate. La plume de paon des grands de la Chine flotte derrière la boule rose qui surmonte sa haute coiffure officielle (oficielle).

Tout cela défile très vite : les gens à pied courent ; les cavaliers vont au trot, un trot sautillant qui fait sonner les grelots, remuer les longues crinières éparses, et danser les longues queues, tant des chevaux que des hommes. La plaque d’or de l’ordre du Faisan monte et descend sur la poitrine du puissant seigneur ; les pèlerines des mandarins s’agitent comme des ailes au vent. — Ils sont passés. — La suite défile grand train comme l’avant-garde : secrétaires et scribes à cheval, tous en bonnet officiel, avec une importance comique, portant en bandoulière leurs rouleaux de papier et leurs écritoires ; puis des valets, des gens de mauvaise mine vêtus d’oripeaux bizarres — une séquelle sinistre qui court à perdre haleine. Et c’est tout. Nous pouvons poursuivre notre route.

– Ecce homo dives opum ! dit l’abbé Ou avec un ton d’admiration.

– Et potens ! ajoute l’abbé Chou.

– Sed crudelis, malus, perditusque vitiis turpibus ! objecte le principe mâle.

– Memini me manducavisse olim apud eum, dis-je dans un latin déplorable, à ces bons Pères. Mihi dedit bonum vinum de Champagne bibitu, et nidi philomelœ editu.

Nous arrivons en face d’un arc de triomphe à trois arcades, peint en rouge de sang, et surmonté de l’inévitable toiture dont les angles se relèvent en têtes de monstres : c’est la porte de la Ville Rouge.

Ici, tout change, on dirait l’entrée d’une de ces villes démesurées des âges disparus.

Le boulevard se continue à travers cette Ville Rouge dans des lointains où la vue se perd.

Plus de Ya-men, mais d’étranges façades de boutiques, hautes comme des palais, flanquées chacune de deux gigantesques mâts bariolés et dorés, qui supportent des boules, des têtes de dragons et des chimères. De grands placages, en bois découpé à jour, réunissent ces mâts entre eux avec un luxe extravagant de couleurs et de dorures.

D’autres mâts encore, penchés ceux-ci vers la chaussée, forment, au-dessus de la cohue des chariots et des cavaliers, une sorte de voûte qui se prolonge en interminable perspective et d’où pendent de longues bannières multicolores, ondulant, se nouant et se dénouant au vent, dans une agitation perpétuelle.

Au milieu, une houle confuse ; des myriades d’êtres et de choses qui remuent, qui s’en vont de côté et d’autre, comme emportés par des courants affolés ; pêle-mêle de couleurs où domine l’or ; bariolage, embrouillement sans fin ; — tout cela s’effaçant au loin dans la brume lumineuse, dans la buée glaciale de la matinée de janvier.

Un blanc poussiéreux flotte sur cette Babel comme une nuée rousse et monte en se dégradant dans le ciel pur.

Et le soleil de ces climats excessifs jette sur toutes ces choses sa lumière puissante, — un soleil aussi clair que celui des tropiques, mais froid, et comme mort.

Les bruits se fondent en une clameur grondante faite d’exclamations, de boniments, de disputes, de propos quelconques dans toutes les langues d’Asie. Tintements de milliers de clochettes ; roulement des chariots, hennissements des chevaux ; ronflement monotone des vols de pigeons qui s’enlèvent et s’abattent, avec leurs petites harpes éoliennes à la queue ; croassement des corbeaux qui traversent l’air en grandes troupes noires…

Et le vent d’hiver souffle avec furie, semant toujours sur la ville immense la poussière du désert mongol…

Nous avançons lentement et péniblement à travers des embarras de charrettes et de cavaliers, en nous efforçant de ne pas perdre de vue la petite calotte grise de notre Mâ-fou, qui nous fraye un passage. Il accomplit des prodiges équestres avec son petit cheval, qui se cabre en face des obstacles, et il lance toujours de sa voix grêle son Koo-lé ! koo-lé ! (gare ! gare !) qui se perd dans l’air assourdi, saturé de bruit comme de poussière.

Parfois il faut nous arrêter et nous garer aux carrefours formés par d’autres grands boulevards qui coupent le nôtre à angle droit, pour laisser passer d’interminables files de chameaux, énormes bêtes au museau noirâtre, aux longs poils fauves, qui cheminent sur leurs quatre membres fourchus, drôlement articulés, avec des allures de machines détraquées.

Ils nous montrent au passage leurs profils compliqués, qui ont, sous leurs muselières, des expressions bêtes, sévères et résignées.

Les gens qui les mènent sont des Mongols descendus du désert boréal. Leurs figures larges et plates ont quelque chose de jovial et de rude qui contraste agréablement avec la perpétuelle grimace chinoise. Ils sont vêtus de longues robes couleur de sang, que serrent à la taille des ceintures hérissées de poignards, et coiffés d’une sorte de capeline en fourrure, à bavelot, que surmonte un cône rouge orné d’une houppe.

Nous continuons notre chemin sous la voûte des grands mâts de cocagne peinturlurés et des banderoles multicolores, au milieu de Thibétains jaunes, de Coréens blancs, de Mongols rouges, de bonzes vêtus de gris et la tête rasée comme des moines, de Kalmouks, de Toungouses, de Khirghiz, venus en ambassade, à l’occasion du nouvel an, faire les Ko-to (prostrations prescrites par le livre des dix mille rites aux peuples tributaires) devant le Tientze, fils du ciel, seigneur suzerain des dix mille royaumes.

Nous trottons toujours sur une sorte de haut remblai destiné aux chevaux et aux chariots, qui occupe tout le milieu du boulevard, tandis que de chaque côté deux voies en contre-bas sont réservées aux piétons. Autour de nous, encore de riches cavaliers fourrés et enjuponnés ; encore des charrettes bleues et des charrettes bleues ; des dames de qualité dans des chaises à porteurs noires en forme de lanterne de bec de gaz ; et des bourgeois à mine placide sur des bourriques de louage, suivis de Lui-fous(âniers) qui tapent à coups de trique le derrière de leurs bêtes en criant : Ta ta ta ta !

Sur les voies en contre-bas de la chaussée, des attroupements de gens du peuple, naïfs Jacques Bonhommes chinois, demeurant bouche béante devant des ours qui dansent ; des funambules qui font des tours, des saltimbanques qui se renversent et se désossent hideusement.

Des gens qui circulent affairés, avec de grosses lunettes rondes sur de petits nez camus, avec des airs importants et dindonesques de richards chinois suant l’or ; ou bien de pauvres hères à mine nécessiteuse, en quête d’imprévu.

Et des boutiques et des boutiques, toutes dorées et splendides, où l’on vend des fourrures de Mongolie, des brocarts d’argent et d’or ; des étoffes sans prix sur lesquelles sont brodées des choses fantastiques, dans des nuances de rêve ; des émaux cloisonnés et de vieilles potiches comme on n’en conçoit plus, — toutes les reliques d’un passé inimaginable, extravagant de richesse et de couleur

Et puis des diseuses de bonne aventure attroupant la foule, des médecins acupunctaristes opérant des mannequins sur des tréteaux.

Et des maisons de banque où grouille tout un peuple d’employés à figure moutonnière, manœuvrant avec fièvre, du bout de leurs longues griffes aiguës de Chinois, les boules enfilées des machines à calculer…

LOTI. — Est-ce que vous entriez aussi, au trot de votre monture mongole à fourrure d’ours, dans toutes ces boutiques et ces maisons de banque, Plumkett ? Comme cela devait causer de l’ennui à ces bons Pères qui avaient pris charge de vous !

PLUMKETT. — Non pas, cher Loti ; mais les impératrices veuves passaient sur un boulevard perpendiculaire au nôtre, allant au Temple du Ciel faire des sacrifices aux mânes de leur seigneur : alors on avait barricadé notre boulevard, et nous n’avancions plus.

C’est pénible à lire, direz-vous, et cela écrase l’imagination, cette sorte de synthèse optique et acoustique. C’est vrai : beaucoup de détails dans Pé-King et point de grandes lignes. Une multiplicité de choses qui tirent l’œil et doivent être décrites aussi minutieusement qu’elles ont été faites.

Décrivez Pé-King à grands traits et rapidement, il n’y aura rien. Alléger ce qui en soi est lourd, c’est en supprimer le caractère.

Voici des alignements de théâtres en plein vent, où des acteurs, ayant des drapeaux piqués dans le dos, et des têtes de tigre, de dragon ou de léopard, — grelotant derrière leurs masques, transis sous le vent d’hiver, — jouent, avec des contorsions de possédés, des scènes de l’enfer bouddhiste à faire frémir. C’est la foire : partout du burlesque horrible, de la diablerie comprise à la chinoise, — la révélation pour nous d’un monde exotique de cauchemars et d’épouvantes.

Des disputes et des rires béats de bonze ; la senteur du santal ; la puanteur âcre des tas d’ordures gelés, et la fumée des baguettes d’encens qui brûlent dans toutes les maisons, devant tous les bouddhas, devant toutes les tablettes d’ancêtres. L’étrangeté partout, dans la forme, dans la couleur, dans le bruit : des cris qui sonnent aigre et faux comme des miaulements de chats ; des guitares qui font de petits grincements tristes, des voix de fausset pointu qui détonnent ; toute une symphonie aiguë et gémissante que déchirent des coups de gong…

· · ·

Et enfin, enfin, un grand donjon perché sur une haute muraille grise, et un gouffre noir qui s’ouvre devant nous. C’est Si-tche-men, la Porte directe de l’Occident.

Pénétrons lentement et prudemment dans cette caverne, afin de ne pas casser les jambes de nos chevaux entre les vieilles dalles disjointes datant de Khalibaï-Khan, petit-fils de Gengiz-Khan et fondateur de la dynastie des Youen.

Traversons ce hideux tunnel, — puis une cour intérieure, — puis un second tunnel percé sous un second donjon, qui élève dans l’air ses quatre murailles blanches trouées d’embrasures noires comme des sabords de vaisseau. Filons bien vite au milieu d’une nuée de poux humains, mendiants sinistres et terribles ; échappons à leurs obsessions inquiétantes, et sortons enfin de cet antre dantesque.

Encore des chameaux, encore les maisons croulantes d’un vieux faubourg sordide, et une grande plaine s’ouvre devant nous. Nous voici en rase campagne.

Ouf !…

LOTI. — Ouf ! en effet.

Plumkett, vous qui êtes l’auteur d’un traité très remarqué sur l’Embryogénie chez le kanguroo, vous pourriez m’expliquer peut-être le singulier intérêt que je trouve à embrasser les chats, sur la joue, en lissant un peu leurs poils sous leurs moustaches ? Ce n’est pas par affection, certes ! car, en dehors de feu ma chatte Moumoutte, que j’aimais tendrement, j’embrasse aussi avec transport des chats quelconques qui m’ont à peine été présentés, ou même des chats que je rencontre dans les rues, assis sur le rebord des fenêtres, pourvu qu’ils soient avenants et propres.

Je me rappelle qu’en Orient cette façon de faire amusait beaucoup les bons Turcs, et en particulier mon ami Achmet.

J’ai eu une foule d’animaux qui, dans différents lieux du monde, ont été les compagnons fidèles de ma vie et mes confidents dans les circonstances pénibles ; je les ai beaucoup aimés, mais l’idée de les embrasser ne m’est jamais venue.

Il est vrai, j’embrassais jadis, il y a quelque vingt-cinq ans, une fine levrette blanche, qui était l’amie de ma première enfance et qui s’appelait Phul (parce qu’elle descendait, paraît-il, de Pul ou Phul, roi d’Assyrie).

Je vois encore Phul, avec son petit nez fin et pointu, avec son corps à courbe gracieuse, perché sur ses longues pattes en fuseau qui semblaient toujours avoir peur de toucher la terre. A peine avais-je quatre ou cinq ans lorsqu’on fut obligé de la faire tuer : elle avait été mordue par un gros chien enragé.

Le dernier matin de sa vie, elle était venue me dire bonjour comme de coutume dans mon petit lit de bébé, en posant ses pattes sur le rebord. Mais j’avais remarqué qu’elle avait de drôles d’yeux et la bouche ouverte.

Et puis, — sans doute parce qu’elle avait conscience du danger affreux qu’elle était pour moi,— au lieu de sauter joyeusement, elle était repartie la queue basse s’asseoir dans un coin, en me regardant toujours avec ses drôles d’yeux, qui avaient une expression d’angoisse humaine. — Dans l’après-midi, on la fit abattre.

Plumkett, les souffrances et le martyre des bêtes étaient autrefois pour mon imagination une inquiétude et un mystère, une chose qui troublait beaucoup ma foi d’enfant.

On me raconta qu’on l’avait portée à l’hôpital des chiens, et qu’elle reviendrait guérie. Et je me représentais cet hôpital, tous ces bons chiens dans des lits, avec des bonnets. Ce ne fut que bien longtemps plus tard, quand j’eus à peu près oublié la pauvre Phul, qu’on m’apprit enfin la cruelle vérité.

Depuis, je n’ai plus embrassé que des chats.

Il y a une manière de s’y prendre. On les soulève entre le pouce et l’index, par les pattes de devant, en soutenant leur échine avec les autres doigts de la main. De cette façon on les tient debout et on peut leur donner de gros baisers qui les font se secouer légèrement. S’ils sont très câlins. — comme les chattes, par exemple, — ils vous regardent avec un petit sourire engageant et cependant contenu ; s’ils sont moins sociables — (les gros matous), — ils baissent la tête avec un air de condescendance refrognée.

Quand on les a embrassés, ils restent près de vous et s’asseyent, s’ils ont le temps de causer ; ou bien, s’ils ont un rendez-vous et des affaires, ils se retirent. Dans ce dernier cas, ils s’éloignent à petits pas, en se retournant deux ou trois fois par politesse pour vous regarder, le dos renflé et l’air aimable…

PLUMKETT. — C’est très impoli, Loti, cette habitude que vous avez de toujours interrompre. Lorsque mes récits vous ennuient, dormez, comme je fais, moi, chaque fois que vous avez la parole ; c’est beaucoup plus convenable.

Et puis ces petits airs naïfs que vous vous donnez, et ces historiettes enfantines, est-ce assez ridicule dans la bouche d’un grand garçon de trente et un ans, qui a grillé sa peau à tous les vents, à tous les soleils, et rôti par tous les bouts le balai de la vie ?

… Je disais donc que nous étions en rase campagne, lancés au galop de nos petits chevaux mongols…

LOTI. — Ah ! mon Dieu ! cela va recommencer !…

PLUMKETT. — … laissant derrière nous la longue ligne droite des murailles crénelées de Pé-King, et poussant en avant, au milieu des rizières dont les petits canaux gelés luisaient au soleil, comme des aiguilles d’acier jetées dans la plaine immense.

De distance en distance, des bouquets d’arbres dépouillés entourant de lourdes maisons blanches à toitures arquées qui sont des villas chinoises ; ou bien des maisonnettes en terre recouvertes de chaume qui sont des fermes et des logis de paysans.

Ces habitations apparaissent comme de petits îlots perdus dans cette mer plate de sillons durcis par la gelée, sur laquelle le disque rouge du soleil répand un éclat fauve.

Du fond de l’horizon, de grands nuages de poussière rousse s’élèvent et courent sur la terre nue ; parfois ils nous enveloppent, et alors nous n’y voyons plus.

Toute la plaine est grise. C’est une grande steppe morne et désolée.

Le trot de nos chevaux s’allonge ; nous allons bon train, dans le vent d’hiver.

Si parfois nous perdons la notion du pays lointain où nous sommes, vite les moindres détails viennent nous la rapporter : c’est un paysan qui passe enveloppé de peaux de bique, nous jetant ce regard louche et tiré vers les tempes qui caractérise l’extrême Asie ; ce sont des chiens qui, de loin, flairant l’Européen, accourent, la queue basse et la mine furieuse…

Inexpliquable chose, que les bêtes mêmes, dans ce pays, aient conscience de la différence profonde de nos races : les buffles fondent tête baissée sur l’homme blanc qui passe, et les chevaux mongols se défendent avant de se laisser monter.

Nous arrivons à un carrefour où se croisent plusieurs routes dallées de marbre blanc, — restes des splendeurs colossales de cette Chine d’autrefois, dont nous ne voyons plus aujourd’hui qu’une image à demi morte. Là se dresse, dans l’air poussiéreux et froid, une perche au bout de laquelle pend un panier renfermant une tête humaine.

Au-dessus, un écriteau : La justice a puni le crime. Il faut trembler et obéir.

Nous nous arrêtons pour considérer cette figure. Elle est bien conservée par la gelée, seulement elle a pris le teint brun des momies ; les yeux ouverts laissent paraître deux fentes blanches relevées vers les tempes ; les lèvres, bordées de minces moustaches, découvrent jusqu’aux oreilles deux rangées de dents sanguinolentes ; cette tête a l’air de rire et de narguer cyniquement l’inscription qui, au-dessus d’elle, tourne et vire au vent comme une girouette, avec des bruits secs de claque-bois.

—Formosissimam caudam habebat iste latro, observe l’abbé Chou, qui en a lui-même une fort belle et fort soignée.

La longue queue du décapité tombe en effet hors du panier, et se balance au vent avec des mouvements pendulaires, comme si elle comptait l’éternité des châtiments que cette âme est condamnée à subir dans les enfers bouddhistes.

Mais le Mâ-fou, nature peu impressionnable, envoie plaisamment dans le panier suspendu un savant coup de fouet, et la tête du mort, lancée comme une pierre de fronde, s’en va en rebondissant rouler sur la terre durcie.

– C’est un triste champ que l’Église nous a donné à labourer là, mon cher fils, me dit le Père Samolto, devenu mélancolique à la vue de ce bon tour, et il est bien difficile de faire entrer des idées chrétiennes dans ces cervelles de Chinois…

– Mais, lui répondis-je, nos amis, le Père Ou et le Père Chou, ne sont pas restés Chinois, eux ; ce sont des prêtres comme vous ?

– Il est bien vrai, mon fils, que ce sont de bons prêtres, et cependant ils sont toujours bien Chinois !…

– Ce sont de fort bons prêtres, dit l’abbé Mouchette, et le Père Yang aussi en est un. Ils sont très forts en liturgie. Ils ont beaucoup de mémoire et savent très bien la théologie, les Pères de l’Église. Ils savent bien le latin aussi, quoiqu’ils n’arrivent jamais à prononcer les r, son qui n’existe pas dans le chinois.

– Et cependant, reprit Samolto, il pourrait se faire qu’il se mêlât au culte tel qu’ils le pratiqueraient des rites païens condamnables ; aussi nous n’aimons pas beaucoup à les laisser seuls avec les fidèles, de peur qu’ils ne se mettent à faire de la fantaisie et ne faussent les dogmes de notre sainte religion en les interprétant à la chinoise.

Pendant ce temps, les abbés Ou et Chou semblaient se livrer, à une conversation très animée. Ils gesticulaient, roulaient depuis leur nez jusqu’aux coins de leurs tempes leurs petits yeux en amande, comme des caméléons, et parfois éclataient de rire en se regardant. Alors leurs bouches se fendaient jusqu’aux oreilles et ils avaient l’air, après, d’échanger de longs salamalecs.

– Ils improvisent des vers sur la campagne, me dit le Père Samolto, avec des rimes qu’ils se donnent d’avance. Ainsi ils disent que le ciel est une grande turquoise, que le soleil est d’or et la lune d’ivoire ; que les petites fleurs sont jolies à voir et sentent bon ; que la plus parfaite harmonie règne et régnera pendant plus de dix mille fois dix mille ans entre le ciel et la terre, et que tout va bien en ce monde, parce que la gloire de Yeh-Sou, Notre-Seigneur (ici le bon Père se signa dévotement), est proclamée sur la terre dans les temples de jade et au plus haut des cieux dans des parvis de saphir. Cela et autres choses semblables, et ils s’adressent des félicitations mutuelles…

La voie dallée se continue toujours à travers la campagne grise et nue, et, au grand trot, nous nous approchons d’une sorte d’oasis d’arbres verts, encore tout saupoudrés de givre : c’est Ouan-chou-chan ou la colline des Dix mille longévités.

Nous voici devant un trou plein de décombres : la fosse où feu l’empereur H’ien-Fong entretenait des tigres de Tartarie.

Nous croisons des paysans, hommes et femmes, montés sur des ânes. Puis enfin, derrière un pli de terrain, éclate au ras du sol une grande nappe réfléchissante ayant une douce teinte carnée : c’est la pièce d’eau gelée du palais d’été, réunie à celle du palais de Pé-King par un large canal où naviguaient jadis les jonques de la cour. —Nous sommes entrés dans l’oasis.

Des touffes d’arbustes verts ; des bouleaux aux troncs blancs et luisants, aux branches fines et retombantes, qui font pleuvoir sur nos têtes une rosée froide et des cristaux de givre ; des pins qui semblent gesticuler comme ces dieux hindous aux bras multiples ; de vieux chênes fracassés, fendus, éventrés, tout couverts de mousse ; des plantes parasites, des squelettes de lianes, enlaçant de leurs réseaux des arbres antiques et des ruines.

Nous côtoyons de près la pièce d’eau, dont la glace est humide du dégel de midi ; il s’en échappe une vapeur lumineuse, une sorte de resplendissement suave ; et des massifs de nénuphars, d’herbes aquatiques, emprisonnés et comme pétrifiés par la gelée, forment sur ce miroir plat un étrange jardin.

Sur l’autre rive, bordée, de terrasses et de balustres de marbre, se montre une longue, ligne moutonnée de silhouettes d’arbres, interrompue de distance en distance par des allées de sapins, dont les perspectives théâtrales se perdent en profondeur.

Çà et là, des îlots couronnés de groupes de cèdres, arbres sombres, dont la ramure horizontale forme des zigzags noirs et d’où s’élancent de riants miradores, de gracieuses tours de porcelaine.

Un doux et poétique rêve d’hiver — à la Corot ; une sorte d’Éden septentrional, vague et voilé ; une exquise et charmante apparition d’une nature imaginée et pas naturelle ; un mirage qui semble, quand on s’approchera, devoir s’évanouir…

Voici un grand pont de dix-sept arches qui mène à un îlot artificiel, de forme régulière, monté sur d’énormes assises de marbre. Le pont aussi est d’un beau marbre blanc doré par l’action séculaire des soleils d’été. C’est un gigantesque arc de cercle qui nous ouvre son dos courbe entre deux grands lions bondissants.

Nos petits polissons à longue fourrure se mettent à se cabrer et à valser sur leurs pattes de derrière avec des mouvements de tête désordonnés.

– Ta ta ta ta ! (en français : Hue !) glapit le Mâ-fou en se démenant comme un diable jaune, en jouant du fouet, de la bride et des talons ; l’ourson fantasque qu’il monte reprend, sur le pont de marbre, un petit galop de chasse bien raisonnable, et le troupeau mongol suit son chef de file vers un bel arc de triomphe de granit dont les architraves relèvent leurs extrémités arquées vers le ciel avec une grâce chinoise. Cette arcade s’ouvre dans un pavillon rose flanqué de murs de même couleur : c’est l’entrée du Ouan-chou-chan ou colline des Dix mille longévités. — Nous sommes arrivés.

Ici, il faut descendre de cheval, extraire de la charrette nos provisions et le Principe mâle, et nous voici cheminant à pied, à travers une grande cour jonchée de marbres et de poteries, au milieu de troncs d’arbres carbonisés, de toitures effondrées, de murs croulants. — Nous sommes dans une nécropole du palais.

Devant nous s’ouvre une allée de sapins sombres et gigantesques, aux parfums balsamiques, dont les grandes branches ployantes pendent lourdement, tout emmêlées de givre.

Et nous arrivons enfin au pied du Ouan-chou-chan proprement dit : une colline qui nous offre un flanc vertical formé par deux hautes terrasses revêtues de crépissages roses.

On y monte par de doubles rampes dessinant deux losanges superposés, avec un palier intermédiaire.

– Grimpons ! grimpez, pater Yang ! Courage, abbé Mouchette ! — Macte animo pater Ou ! Pater Chou, Tchoung-kouë-tzé, Chang-Tien-thang ! (Père Chou, fils de l’empire du milieu, montez au ciel !)

… Abomination de la désolation que cette rampe ! Les marches effondrées disparaissent sous des entassements de décombres. Des avalanches de palais ont passé par là, en dégringolant du haut de la colline.

Quel désastre ! C’est ici le cimetière des faïences, des marbres et des porcelaines ! Imaginez, dans des proportions gigantesques, la rampe de Monte-Carlo, sur laquelle on aurait semé, du haut de la terrasse, Sèvres et Vallauris, en y ajoutant le musée Campana, la galerie des Antiques et l’acropole d’Athènes pilés menu.

– C’est l’artillerie française qui a fait cela ! dit le Père Mouchette, tout essoufflé, en se rengorgeant avec orgueil.

Il y a des lions en marbre, les pattes cassées, la gueule enfouie, qui semblent mordre rageusement des tessons de potiches dans les dernières crispations de la mort. Puis des éléphants camards, ayant perdu leur trompe à la bataille et portant sur leur dos des ruines de tours à neuf étages. Et des phénix ne battant plus que d’une aile, et des chimères estropiées, et des dragons culs-de-jatte…

Grimpons, grimpons toujours, parmi les débris précieux, parmi les monceaux de décombres qui roulent sous nos pas. Le principe mâle, soutenu par le charretier et le Mâ-fou, gémit faiblement. Pater Ou et pater Chou halètent avec résignation, les pauvres abbés !…

Enfin nous arrivons tout en haut, sur la terrasse supérieure. Nous passons sous un second arc de triomphe, à trois arches d’albâtre, orné de bas-reliefs extraordinaires, et une grande pagode à deux étages se dresse devant nous, lourdement campée sur ses assises de marbre.

Elle est plaquée de faïences jaunes, formant sur ses murs un grand damier dont chaque carré porte un phénix aux ailes éployées, et des ornements baroques hérissent à la chinoise son toit courbe.

Derrière, tout au bout des jardins abandonnés et silencieux, il y a un adorable petit kiosque de bronze, posé sur des pieds de marbre, qui sort d’un fouillis de rocailles artificielles, dans un enchevêtrement de houx, de ronces et de lianes. C’est là, mon cher Loti, si vous le voulez bien, que votre ami Plumkett va faire un déjeuner de gourmet ecclésiastique, au milieu des ruines de cette Ninive d’extrême Orient, dans l’étrange compagnie de cinq prêtres catholiques apostoliques et romains, dont un Principe mâle générateur universel.

Ce bijou chinois qui a nargué la dévastation venue d’Occident, dresse dans le ciel bleu pâle ses élégantes colonnettes de métal, ses panneaux à jour et ses toitures superposées d’où pendent des lianes et des fougères.

Il devait faire bon prendre du thé là, — quand on était Fils du ciel et empereur des dix mille royaumes, — en compagnie d’une douzaine de gentilles petites femmes à l’air bébête, toutes fardées et vermillonnées, avec de volumineuses coiffures piquées de grandes épingles ; femmes empaquetées dans des vêtements de couleurs vives, ayant de gros ventres, d’énormes reins, de tout petits pieds, et rivalisant à qui attirera les faveurs du seigneur et maître…

Celui-ci, le Fils du Ciel, le tout-puissant et l’invisible vautré dans son luxe d’Héliogabale, fumait son opium en songeant à quelque précepte, sage mais bête comme tout, de l’immortel Koung-fou-tzé ; ou bien cédait à l’influence de ce troupeau féminin, qui était à lui, qu’on avait savamment exercé à satisfaire ses plus secrets désirs.

Ces petites femmes à l’air niais, qui avaient de gros ventres, de gros reins et de petits pieds, lui semblaient des Vénus, et il souriait béatement aux voluptés de la nuit prochaine.

Et comme il était beau, le spectacle qui s’offrait là en face de ses petits yeux clignotants et pleurants, à demi clos, à demi morts d’excès d’opium et de débauches !…

D’abord des bois sombres, vus par en dessus, dominés de très haut. Leurs grandes masses vertes, d’où sortent des têtes de pins et de cèdres, s’étendent avec des raccourcis fuyants ; et çà et là, dans les creux, sous le réseau des branchages, brillent des flaques de glace.

Puis tout cela se fond, se noie dans des vapeurs qui donnent l’idée de profondeurs insondables. Les lointains incolores semblent faits de déchirements de ouate, de choses suspendues sans poids, sans lignes, sans formes. Et, au-dessus de ces brumes qui planent sur les lieux bas, s’élèvent majestueusement, se dressent comme assises sur elles, les montagnes découpées, à cassures et facettes multiples, de l’entrée de la Mongolie, toutes couronnées de neiges éclatantes sous le soleil de midi.

C’est avec des yeux d’empereur voluptueux et ivre d’opium qu’il faudrait contempler de tels paysages, mon cher Loti.

Et c’est avec des poudres de diverses nuances d’or qu’il faudrait les peindre sur des miroirs de laque.

Nos grossiers paysagistes, qui emploient les couleurs de la nature et font des empâtements sur de communes toiles, ne sauront jamais rendre ce qu’ont vu là mes yeux, à travers les découpures des panneaux de bronze. En voulant trop complètement copier la réalité, ils n’arrivent qu’à produire d’imparfaits trompe-l’œil.

Seule, une représentation rudimentaire, vague, sans couleur, jetée étrangement sans perspective, au hasard d’une imagination chinoise, peut éveiller dans l’esprit le sentiment d’un tel site…

– Manducamus ! s’écrie le Principe mâle, de sa petite voix nasillarde.

– A table, mon fils ! dit le Père Samolto.

Et nous voilà assis sur des peaux de bêtes disposées en siège, autour d’une nappe chargée de vaisselle, de fourchettes, de couteaux et de bâtonnets chinois.

Comme il a bien fait les choses, le Père économe ! Comme il s’est surpassé, le frère cuisinier ! Voici du bordeaux, du vrai bordeaux, et du moët et chandon, venu directement de la maison mère de la rue de Vaugirard. Voici des gibiers froids aux gelées, et des pâtés truffés.

– Ni tche fan che pou che ? (Toi mangé riz, oui, ou pas oui ?) dit-on en Chine, pour s’informer si quelqu’un a déjeuné.

Les abbés Yang, Ou et Chou mangent le leur gloutonnement, ou plutôt le happent, en le portant dans des tasses à leurs grosses lèvres, et en le poussant ensuite au fond de leur bouche à l’aide de leurs bâtonnets.

Avec le moët et le bordeaux circule le petit vin de Pé-King, rose et douceâtre comme la joue d’une jeune fille tartare, mais traîtreusement capiteux. Et les bons Pères, candides, sans se méfier, boivent indistinctement de tout, font d’imprudents mélanges…

LOTI. — Prenez garde, Plumkett, vous allez vous griser aussi.

Et si vous vous rendiez malade, mon pauvre ami, quelle complication ! Il faudrait faire venir l’acupunctariste de Pé-King, qui transformerait votre corps en pelote à aiguilles, et puis vous administrer une de ces potions où entrent des choses inimaginables, telles que deux jeunes poules blanches n’ayant pas encore pondu, pilées vivantes dans un mortier, avec leurs becs, leurs pattes et leurs plumes, un jour heureux, à l’instant où la planète . »

PLUMKETT. — Une ébriété légère et douce, mon cher Loti. Je me figurais être empereur de Chine : autour de moi, le troupeau féminin aux petits pieds dansait, en chantant un chœur insaisissable.

Là-bas les montagnes de la Mongolie tournaient aussi, sur un rythme de gong, dans les pâles vapeurs d’hiver. Les notions des distances étaient perdues : des dragons jaunes, assis sur les cimes les plus lointaines, allongeaient jusqu’au kiosque leurs pattes multiples, et leurs griffes tambourinaient sur le bronze avec un bruit de grêle.

Ils m’étaient soumit, ces dragons ; je souriais de les voir se déformer et grandir, enlaçant tout de leurs corps squameux.

Elles étaient jolies, ces petites femmes tartares aux joues blanches et roses ; elles dansaient mollement, dans des attitudes automatiques de poupées ; elles avaient un peu des airs transparents de visions ; mais leurs yeux noirs, tirés vers les tempes, cachaient des promesses de voluptés pas naturelles et encore inconnues…

Brusquement tout cela s’évanouit, avec ma chimère d’empire. Une rafale du vent du Nord passa sur ma tête en douche glacée ; les montagnes de la Mongolie se reposèrent dans les lointains sur les brumes blanches ; je cherchai autour de moi le troupeau féminin, et ne trouvai plus, hélas ! que les bons Pères…

Et dans quel état, mon Dieu !

Le Principe mâle, l’œil allumé, la face congestionnée, ébauchait lourdement, à la manière d’un ours, la danse rituelle dite Porte des nues ou Pas du phénix joyeux.

L’abbé Chou chantait en marquant la mesure avec ses bras, les poings fermés et les pouces en l’air, le Moh-li-H’oua, ou la Fleur de jasmin, une chanson populaire de la Chine.

Le Père Samolto, le Père Mouchette et l’abbé Ou avaient une vive discussion théologique :

Père Samolto : « Monsieur Mouchette, je vous répète que ce sont là les propres paroles d’Origène : Sanctus spiritus eam impregnavit per aurem... »

Et puis ils énuméraient les tortures probables des âmes en purgatoire, et Samolto, dans l’exaltation de son imagination italienne, y mêlait les cercles du Dante…

Père Yang, interrompant : « Toi mangé riz ; oui, ou pas oui ? » sur un ton de perroquet, comme en France, on dirait : « As-tu déjeuné, Jacquot ? »

Père Ou

Père Chou

parlant ensemble en chinois :

Lao-tzé

L’eau

dans le Tao ne parle pas du purgatoire ni de l’enfer

est humide et descend, son goût est salin. Le feu brûle et

Il nous apprend que l’homme a deux natures : le

monte ; son goût est amer. Le bois se courbe et se redresse,

principe matériel, qui reçoit par transmission et contient

mais son goût est acide ; de même l’attitude grave et digne

le principe igné, le principe lumineux de l’intelligence, dont

produit le respect, le langage honnête et sincère produit l’estime,

il est le véhicule et le support. Nous vivons dans le

la vue claire et distincte produit la science, et l’ouïe attentive

doute de beaucoup de choses et de l’enfer aussi bien que

produit l’habileté. La pluie est le signe d’une bonne con-

du reste. Mais les cas douteux il est facile de les résoudre

duite et la température est le signe d’un bon gouvernement,

par la formation et la dissipation de la vapeur, par la

le chaud marquant la sagesse consommée du souverain, et le

couleur des écailles de la tortue brûlée et par le pronostic de

froid, sa justice équitable. Quant au vent perpétuel, il annonce

l’immutabilité...

la perfection…

· · ·

Quelques instants plus tard, le silence se faisait de nouveau dans le kiosque de bronze. Aidé du Mâ-fou, je couvrais soigneusement de manteaux et de fourrures les bons Pères, qui s’étaient endormis…

Dormez, bons Pères ! Un jour viendra, allez, où ce sera pour tout de bon et où rien ne vous réveillera plus, — ni la danse du Phénix mystique, ni l’appel des gongs célestes de Bouddha, ni le son de la dernière trompette, ni la voix mourante du Christ…

Et vous, Loti, secouez votre sommeil, mon ami, car mon histoire est terminée…

LOTI. Ah ! — Eh bien, il finit en queue de rat, votre monstre chinois, mon pauvre Plumkett. Et puis comme c’est de mauvais goût, ces bons Pères qui se grisent ; je me figure que les feuilletons à un sou de la librairie anticléricale doivent être taillés sur ce modèle…

– Mon cher ami, on m’a raconté qu’étant tout petit enfant, j’avais prononcé dans un moment de mélancolie cette phrase de désenchantement amer : « Toujours se lever, toujours se coucher, et toujours manger de la soupe qui n’est pas bonne !… » (Autrefois, Plumkett, je n’aimais pas la soupe, bien qu’on m’en fit assurément manger d’excellente.)

Si ce propos ne m’eût été rapporté par des personnes dignes de foi, j’aurais peine à croire que j’aie pu de si bonne heure trouver le dernier mot de la vie.

Plus tard, j’ai connu des jours sans soupe, des jours aussi où je n’ai pas eu la peine de me lever, ne m’étant pas couché de la veille. Mais — à part l’amour peut-être — je n’ai guère trouvé mieux que cet ennui, entrevu dès les premiers moments de mon arrivée dans ce monde…

Malgré vos protestations, vous voyez que j’en reviens toujours à mes souvenirs d’enfance ; c’est que je voudrais faire mes fleurs jaunes un peu moins fanées que les vôtres (de peur que notre bouquet ne vînt à ressembler à un vieil herbier, vous comprenez). Et alors je suis obligé de remonter assez loin, pour trouver encore quelque chose de frais dans ma vie.

Plumkett, j’ai été élevé dans ma première enfance comme une petite fleur rare de serre chaude. Si dans la suite j’ai tourné à la brousse de maquis, à la plante de hallier, c’est à l’encontre de toutes les prévisions, au rebours de toutes les probabilités.

Aujourd’hui encore, je retrouve très facilement les façons d’être, les apparences, les intonations, — même les impressions de l’enfant très doux que j’ai été jadis : je mêle cela avec mes sentiments de rouleur, de blasé, d’égoïste et de sauvage. Je suis un composé de tout. C’est peut-être pour cela, mon Dieu, que j’ai été quelquefois un peu aimé, les femmes choisissant toujours de préférence ceux qu’elles ne comprennent pas.

L’homme que je suis devenu couvait déjà, de très bonne heure, sous l’enfant que j’étais : — enfant élevé à l’écart des autres enfants, maintenu dans une extrême ignorance du mal et de la vie ; — enfant bien pur, vivant de rêveries et de contemplations de la nature.

Au bord de la mer, je me vois encore à six ou sept ans, étendu au soleil, comme un petit lézard sur la plage de sable, écarquillant mes yeux par les temps bien clairs, pour regarder, derrière les voiles lointaines qui passaient à l’horizon, si je n’apercevrais pas par hasard l’Amérique…

Oh ! ces régions éloignées où le soleil brûle, ces forêts tropicales, — en ai-je rêvé jadis, — en m’isolant pendant de longues heures d’été, dans les recoins solitaires des bois… C’était une fascination et en même temps une mélancolie inexprimable que me jetait de loin cette nature inconnue des tropiques.

Je me rappelle aussi, — et c’eût été là l’indice le plus inquiétant, si l’on s’en fût douté, — je me rappelle que, quand j’étais couché, bien douilleté dans mon lit blanc, cela me troublait d’entendre le soir dans la rue la gaîté bruyante et les chansons des matelots, qui revenaient des pays lointains de la mer. J’écoutais, j’écoutais ces chants rudes, qui s’en allaient se perdre dans les rues basses avoisinant le port. Et, sans pouvoir m’endormir, j’étais pris de rêveries extraordinaires, en songeant à ces pays d’où revenaient ces hommes bronzés, à cette vie et à ces aventures. — Qui eût soupçonné alors ce qui se passait dans ma tête !…

Tout cela avait pour moi l’attrait des choses prohibées, impossibles ; il était bien entendu à cette époque, et admis même par moi, que je ne quitterais jamais l’égide de la famille ; que je deviendrais un homme « utile à la société », très rangé, très bien pensant et très austère… Qui m’eût dit que, plus tard, je dirigerais et je partagerais leurs fatigues, leurs aventures et leurs plaisirs, à ces hommes qui avaient l’outrecuidance de chanter la nuit, et de ne pas se coucher pour faire tapage…

Un certain jour d’été, par la grande chaleur de juin, je m’en allais raisonnablement, mon carton de musique sous le bras, prendre ma leçon de piano. J’avais, je pense, environ douze ans. C’était la première fois qu’on me laissait sortir dans la ville sans être accompagné. Je m’en allais à l’ombre, en suivant l’allée du rempart. Par-dessus le parapet de pierres grises, je regardais la campagne, la plaine tranquille, inondée de soleil, avec des bois qui apparaissaient tout au bout de l’horizon.

Il n’y avait personne sur ce rempart peu fréquenté à l’heure chaude de midi. Cependant deux mousses parurent, qui sortaient de derrière un talus. Ils firent quelques pas, en musant, et puis s’assirent par terre contre un ormeau. C’étaient deux enfants un peu plus âgés que moi, et déjà brunis par le hâle de la mer.

« Espèce de singe du Brésil ! » disait le plus grand à l’autre, en lui tirant une oreille…

Singe du Brésil !… Ce mot de Brésil me rendit rêveur ; — et je regardai à l’horizon, du côté du bois ensoleillé ; il me passait en tête je ne sais quelle intuition ou quel mystérieux ressouvenir de forêt vierge… Sans doute ils y avaient été, au Brésil, ces mousses pour en parler… Je m’arrêtai timide, derrière eux, désirant encore les entendre.

Eux me virent et engagèrent brusquement la conversation. Mon costume, examiné par eux de la tête aux pieds, parut leur inspirer un certain respect, et ils furent réservés d’abord. Mais je sentais, dans leurs questions, quelque chose de sourdement moqueur : la pitié et l’ironie des enfants libres, développés déjà sur la grande mer, vis-à-vis de l’enfant privé, choyé dans sa cage comme un petit oiseau rare. Et je m’étonnais de leur ton bref, de leurs allures hardies que je n’avais pas.

En effet, ils en revenaient, du Brésil, et me parlèrent de gros fruits très bons à manger, de perroquets verts, de négresses et de singes.

Nous nous quittâmes là-dessus, bons amis, nous promettant de nous revoir au retour d’une campagne que leur navire allait entreprendre.

Ils me dirent leurs noms. Le plus grand était Barazère. — Dix ans plus tard, une nuit, dans un mauvais lieu de la Plata, je le retrouvai et le reconnus jouant du couteau contre les alguazils. — Dans la suite, le hasard voulut encore que ce fût moi qui fis jeter un beau matin son corps à la mer…

J’arrivai en retard ce jour-là à ma leçon de piano, — ayant couru, ayant chaud, — très troublé d’avoir lié connaissance avec des mousses, — et rêvant du Brésil, de grands arbres, de perroquets verts et de singes. — Je jouai fort mal.

C’était une de mes premières leçons, très précoces, sur Chopin ; j’étudiais le Premier Impromptu à mademoiselle C. Lobau. Eh bien, il en est résulté qu’il y a toujours eu du Brésil, pour moi, dans cet impromptu-là. Je n’ai jamais pu le comprendre qu’à ma manière, et non à celle du maître. Je le jouais, — du temps où j’admettais encore la musique, — en sourdine, avec une vitesse excessive ; dans cette espèce de susurement vague, bizarrement plaintif, il y avait pour moi comme un bruit de pluie tiède sur des arbres de forêt vierge, et comme un frôlement de feuillages de bambous.

J’avais dix-huit ans quand je vis pour la première fois ce Brésil.

J’y étais arrivé la nuit. Débarqué de grand matin, au fond de la baie où s’était arrêté mon navire, je remontais un ruisseau dans une pirogue, et regardais le jour se lever sur cette nature inconnue. — Ce qui me surprenait, c’était cette intensité de vert sur les feuillages, ce brun ardent sur le sol, cette nuance d’or sur le ciel, — et puis aussi les senteurs extraordinaires que toutes ces choses exhalaient. J’avais bien prévu les formes de ces grands arbres et de ces palmiers, mais pas cette puissance de couleur, ni ces parfums, ni cette pesanteur de l’air ; ce pays jetait à tous mes sens à la fois des impressions d’inconnu…

Des vols d’ibis rouges, éclairés en plus rouge encore par le soleil levant, passaient au-dessus de ma tête comme des traînées de feu…

Dans la case des planteurs où je descendis, on me fit mettre à table pour déjeuner ; puis vint la grande chaleur de midi, et on ferma tout, déclarant qu’il était impossible de songer à sortir avant la tombée du jour.

Mais l’envie me dévorait d’aller courir : tout doucement, pendant que mes amis dormaient, j’ouvris la porte et pris la clef des champs.

Alors je me trouvai seul, au milieu d’un silence et d’un accablement étranges, sous une lumière étincelante, dans une température de fournaise. Je ne voyais partout que de grandes plantes fleuries, toutes semblables, dont les fleurs d’un jaune pâle se penchaient comme exténuées de chaleur. — J’étais dans un champ de cotonniers.

De tout petits êtres ailés, d’un vert métallique de hanneton, couraient sur ces espèces de mauves jaunes, en produisant dans leur vol rapide des bourdonnements de phalènes. — C’étaient des oiseaux-mouches qui faisaient leur dîner de midi.

Je m’avançais toujours dans ces cotonniers, sentant mes tempes brûlantes sous l’écrasant soleil. — J’arrivai à une barrière de planches, — solide, pour empêcher les bêtes de la forêt voisine de venir la nuit visiter la plantation. J’escaladai cette clôture et je me trouvai dans la campagne.

C’était une sorte de clairière, bordée au loin par un rideau de verdure. — De grands arbres, plantés çà et là au hasard, se baignaient voluptueusement dans ce soleil torride qui m’écrasait. — Ils étaient d’un vert surprenant et leurs feuilles épaisses étaient lustrées comme celles des camélias. — C’étaient des acajous, des ébéniers, des bois de rose. — Par terre, les herbes, les plus petites plantes, avaient des physionomies nouvelles. Il y avait sur toute cette campagne un bruissement extraordinaire d’insectes, qui était léger et immense, qui semblait sortir à la fois de partout…

A mesure que j’avançais, les arbres devenaient plus beaux, plus serrés… Maintenant ils formaient une voûte, haute, épaisse, laissant en dessous un vide et une obscurité d’église… C’était la forêt rêvée.

Il y faisait sombre ; des traînées de lumière bleuâtre descendaient le long des troncs énormes ; il y avait des lointains noirs, comme dans les forêts de Gustave Doré ; la terre était nue ; les branches, les racines étaient nues ; toute la verdure se tenait en haut, disposée, en dôme compact, et l’on circulait assez librement là-dessous, sur des tapis de feuilles mortes.

Tout à coup quelque chose glissa dans ces feuilles sèches, — quelque chose de long, qui se tordait comme une corde qui fouette… oh ! le beau serpent qui passa près de moi, très effrayé de m’avoir vu…

Je m’assis sur de grandes racines d’acajou, impressionné délicieusement par cette solitude et cette splendeur. — Une liane orchidée étalait au-dessus de ma tête d’étonnantes fleurs ayant forme de mouche, réunies en grappes roses, d’une nuance pâle et délicate de fleur d’ombre. — Et autour de moi voltigeait toute une famille de papillons blancs en miniature, aux ailes très découpées et semées de gouttes d’argent en relief, — petits êtres rares, éclos dans l’éternelle chaleur et dans l’obscurité de ce bois…

A la longue, Plumkett, toutes nos facultés s’émoussent un peu, — et surtout celle que nous possédions si bien l’un et l’autre, d’être impressionnés par toutes les choses nouvelles. — Il est certain qu’aujourd’hui je ne remarquerais plus ces petits papillons semés de gouttes d’argent, ni tous les détails infimes de cette nature, qui pendant cette première journée se sont gravés dans ma mémoire.

Assis là dans cette forêt, sur mes racines d’acajou, je revis comme un rêve l’allée du vieux rempart où j’étais passé enfant, portant dans un carton l’Impromptu de Chopin. — Je revis aussi les deux mousses, et j’entendis la voix du grand dire à l’autre : « Singe du Brésil ! »

Je regardai autour de moi : il n’y avait pas de singes en vue. — Sans doute ils dormaient dans les branches…

Et puis, croiriez-vous, Plumkett, je revis certain vieux mur dont je vous ai précédemment parlé ; — vous savez, ce vieux mur de la Limoise, sur lequel jadis j’allais me percher, à la chaleur brûlante des midis d’été, dans le lierre et les branches de vigne, pour regarder la campagne et les grands chênes des bois endormis sous le soleil ; — pour rêver des forêts des tropiques, en compagnie des lézards gris, des sauterelles bleues et des sauterelles roses, des moucherons bourdonnants et des guêpes gourmandes qui tombaient pâmées, les pattes en l’air, pour avoir mangé trop de muscat.

Du fond de la vraie forêt du Brésil, je revis nettement ce mur, Plumkett, et je retrouvai, avec une tristesse poignante, ma vie et mes rêves envolés de petit enfant.

Alors je commençai à comprendre qu’il n’y a rien dans ce que le monde nous offre de réel quand nous grandissons, rien en fait de nature, ni en fait d’amour, ni en fait de tout, — qui réponde aux conceptions vagues et charmantes, aux intuitions de l’enfance…

PLUMKETT. — Mon cher Loti, cette fleur me plaît beaucoup, et c’est avec joie que j’en respire le parfum avant de mourir ; car je dois vous dire que je touche à ma dernière heure. Au moment où vous recevrez ceci, je serais mort, ce qui vaut bien autre chose. Mon âme viendrait volontiers vous tenir compagnie quand vous vous ennuierez par trop ; mais je ne sais si le diable voudra bien me le permettre, d’autant qu’il doit vous garder rancune de lui avoir ainsi soufflé l’âme du père Barez.

Tout à vous,

Feu PLUMKETT.

P.-S. — J’ajoute quelques lignes pour vous annoncer que le phénomène s’est accompli.

Mourir est une chose simple et naturelle ; je dirai même, agréable.

Malheureusement quand on est mort, on ne s’ennuie plus ; partant, plus de Fleurs d’ennui. Continuez donc tout seul vos charmants bouquets. Effeuillez quelques roses sur ma tombe : j’aimais cette fleur.

2e P.-S. — La cérémonie a été fort brillante. Un grand nombre de personnes m’ont accompagné à ma dernière demeure. Chose extraordinaire ! en quittant l’église, je marchais comme une personne naturelle, en donnant le bras à une jeune fille en longue traîne blanche. Aucune tristesse excessive n’était peinte sur les traits des assistants, et les voitures qui nous attendaient à la porte n’avaient point cette mine sombre qu’ont d’ordinaire celles des pompes funèbres…

3e P.-S. — Beaucoup de gens meurent de cette manière, et la population s’en trouve augmentée. Mourir ainsi, c’est renaître. Du reste, je pense bien que vous me rejoindrez un jour.

LOTI. — Ah ! traître… Qu’avez-vous fait là ?…

Allons, soyez heureux, mon cher ami.

Mais alors, moi, je vais continuer à promener mon ennui par le monde, sans avoir personne à qui oser le communiquer !

Vrai, vous me manquerez beaucoup…

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