Chapitre 1
A bord du Téméraire, vaisseau de Sa Majesté Britannique. — Golfe de Cattaro, 4 octobre 1880.
Deux heures de la nuit. — La paix profonde, le recueillement intime du quart de minuit à quatre heures. Instants mélancoliques du métier des marins, où, dans le silence, dans le calme des veilles, la pensée, dégagée de tout, plane de haut sur les choses de la vie…
Nous, voici à Cattaro : pays nouveau, situation imprévue. Nous voici faisant partie d’une escadre européenne, comme il n’en avait jamais existé.
Deux heures de la nuit. — Un grand apaisement a succédé aux agitations, aux salves, au bruyant cérémonial de l’arrivée.
La lune éclaire une baie admirable, où l’eau sommeille immobile ; elle jette des clartés roses aux grands rochers, et découpe, avec des ombres, les reliefs des prodigieuses montagnes suspendues au-dessus des eaux.
L’air de la nuit est tiède, et la terre envoie des senteursde myrte. — On dirait des paysages de rêve.
Toutes ces formes noires, qui semblent des monstres endormis sur le miroir de la mer, ce sont nos vaisseaux cuirassés ; c’est cette escadre internationale qui occupe en ce moment les gens politiques dans tous les cabinets de l’Europe.
Ils dorment, les cuirassés. Toutes les demi-heures, quand leurs cloches sonnent, on entend sur des intonations différentes le cri somnolent des matelots de garde, répété dans toutes les langues. Et puis les dernières voix qui traînent, — mal éveillées avec des notes somnambules, — meurent l’une après l’autre, — et tout retombe dans le silence absolu.
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