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Chapitre 5

Un temps très couvert, très sombre, très lourd, avec un peu de pluie d’orage. Les gigantesques amoncellements de pierres grises qui surplombent la mer ont des aspects sinistres sous ce ciel morne.

A cinq heures, la journée de service est terminée. — Dîné et changé de costume à la hâte pour aller rejoindre à la nuit Pasquala Ivanovitch dans l’enclos d’oliviers.

Pasquala Ivanovitch reste d’abord longtemps étendue sur la mousse, la tête sur mes genoux, faisant semblant de dormir. Et je sens son cœur battre très fort contre ma main, et je vois bien qu’elle ne dort pas. Je lui parle tout doucement en italien, et elle me répond en slave par mots entrecoupés, comme quelqu’un de mal éveillé.

Pasquala Ivanovitch, en comptant sur ses doigts, dit qu’elle a dix-neuf ans : c’est bien l’âge que je pensais, car elle est déjà formée ; pourtant, quand elle parle, on dirait une voix de petite fille.

Elle sent le foin fauché, l’étable, le serpolet de la montagne, — et un peu aussi les moutons qu’elle garde. Au grand jour, son voile blanc et son corsage paraîtraient éraillés, fanés, salis par la terre des chemins ; la nuit, tout cela est joli, tout cela sent bon les herbes et la campagne.

Quand elle remue la tête on entend un petit bruit de paillettes de cuivre, à cause des bijoux grossiers, des épingles à pendeloques qui tiennent son voile au drap de son béret rouge.

Elle a dû avoir plus d’une aventure avec des bergers de Baozich, et certes elle a livré déjà son corps qui brûle.

Elle a des naïvetés et des effronteries de petit enfant. Elle est bien belle, et sa taille est pure comme celle d’une statue.

On est bien dans ce bois d’oliviers. Par terre il y a de la mousse sèche, du lichen, des feuilles mortes. Il y fait nuit noire ; pourtant on sent qu’on est dans un lieu très élevé, qu’on domine de haut la mer, — et l’escadre européenne, d’où arrivent des bruits lointains de fifres et de tambours, des sons de cloches, des musiques russes, des hymnes autrichiens, des gigues anglaises, des chants de matelots dans toutes les langues. Dans le lointain, cela se confond, se mêle au chant de tous les grillons de la campagne.

Quelle paix dans l’obscurité de ce bois !… On dirait que tous ces vaisseaux se sont assemblés au-dessous de nous exprès pour nous donner en sourdine ce concert vague et étrange. Et pourtant leur réunion bizarre représente l’agitation de la politique, la menace terrible d’une guerre générale, d’un conflit de toute l’Europe.

Quelle paix dans l’obscurité de ce bois ! Le temps est redevenu pur, les oliviers découpent sur le ciel étoilé leur feuillage ténu comme une fine dentelle noire. La terre sent bon, les grillons chantent, le cœur de Pasquala Ivanovitch bat toujours très fort contre ma main… Ils sont nouveaux pour moi ces mots slaves qu’elle me dit, et je ne sais pas encore les comprendre ; ce pays aussi est nouveau, et je commence à l’aimer comme j’en ai aimé tant d’autres.

« — Pasquala ! Pasquala ! » appelle avec un accent étranger, la voix triste de chaque soir.

Pasquala se lève et se met à courir.

Moi, je redescends à la plage.

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