Chapitre 6
Pasquala, qui promène ses moutons tout de même, me montre un recoin de la montagne où les myrtes et les grenadiers sont couverts de fleurs comme au printemps : un jardin d’arrière-saison abrité au fond d’un ravin. Elle connaît là une cachette de bergère, sous de grosses pierres. Nous y laissons passer les ondées.
Pasquala a un grand frère que je n’avais pas encore vu. Il arrive à l’improviste et me jette un mauvais regard de méfiance. Sur une explication que j’aurais désiré comprendre, donnée en slave par Pasquala, il sourit et me tend la main..
Il est habillé en paysan dalmate. Il s’appelle Giovanni, batelier à Rizano. Il a la même figure que sa sœur, les mêmes grands yeux gris, le teint bronzé et les cheveux blonds comme elle, — sa moustache se détachant en clair sur le fauve de ses joues.
Giovanni Ivanovitch m’accompagne jusqu’au bord de la mer. Il a l’air très étonné de cette chose qui nous est familière, rembarquement d’un officier dans son canot : les honneurs du sifflet, les matelots se précipitant pour offrir la main, pour étendre le tapis traditionnel, etc… Il paraît en conclure que je suis un très grand seigneur.
Jamais les montagnes du Monténégro n’avaient été si étrangement belles que ce soir. Sur un fond brun sombre de nuages d’orage, éclairées en rouge par le soleil couchant, — éclairées en rouge inimaginable, en rouge de feu de Bengale, ayant l’air de braises vives, ayant l’air d’être incandescentes, d’être encore en fusion. De grandes murailles de feu ; des aspects grandioses et terrifiants de visions d’apocalypse.
Réflexion que fait près de moi mon ami Plumkett : « On se sent devenir panthéiste en contemplant de pareilles choses. »
Au moment où il le disait, je le pensais.
Dimanche 17 octobre. — Pasquala m’avait demandé de lui apporter quatre florins pour s’acheter un béret rouge. Ce soir, je les lui ai donnés, et, très en colère, elle les a jetés dans les broussailles.
Ensuite elle s’est mise à pleurer, et s’est déchiré les mains pour les chercher au clair de lune parmi les épines.
Elle me les a rendus, moins un qu’elle n’a pu retrouver.
Une petite fille aussi belle que Pasquala Ivanovitch a peut-être des défauts ou des vices ; — peu importe, elle doit avoir malgré tout quelque chose de beau dans le cœur ; — à l’état sauvage, la beauté physique est incompatible avec la laideur morale. Seulement, nous ne parlons pas le même langage, et le temps me manque absolument pour déchiffrer et comprendre ; de celle-ci encore, je ne puis saisir en passant que ce qui tombe sous mes sens, la beauté du corps.
Dans les marbres de Paros, dans les marbres pentéliques, les Grecs taillaient des jeunes filles qui étaient faites comme Pasquala Ivanovitch. Il ne se peut pas que tout cela ne soit que de la matière admirablement moulée ; — dans le cœur, il doit y avoir aussi quelque chose de sain et de pur.
18 octobre. — Le beau temps revenu, le calme, le ciel méditerranéen.
Ces jours de pluie ont rendu l’air plus transparent et plus léger. Les teintes de toutes choses sont plus vives et plus belles, — les bleus irisés des montagnes, les bleus crus de la mer, les verts d’émeraude des myrtes qui couvrent les rochers, les rouges des grenades, les verts sombres des oliviers ; — et tout en haut des mornes de pierre se découpent sur le ciel en gris clair de cendres, en blancheurs de lave.
Le soir, un calme tiède dans la montagne ; la pleine lune éclairant les sentiers bordés de myrtes et de bruyères.
Dans l’enclos d’oliviers, j’attends Pasquala — une demi-heure, une heure… Pasquala ne vient pas…
Je m’approche tout doucement de la chaumière, qui est fermée.
On entend au dedans la voix des deux vieillards qui paraissent faire des reproches, gronder très fort en slave, et la voix de Pasquala qui répond très bas, et la voix de Giovanni son frère.
A minuit, l’Hélicon, qui est allé chercher nos dépêches en Italie, nous revient avec des nouvelles politiques qui semblent sérieuses. On dit que notre manifestation contre l’Albanie est terminée, que l’escadre internationale va être dissoute, et que nous allons rentrer en Angleterre.
19 octobre. — Couru la montagne tout le jour, monté très haut au-dessus des nuages, — avec l’intention de me fatiguer beaucoup, et de ne pas songer à Pasquala le soir, — et de laisser en paix cette petite fille.
Comme j’étais bien là-haut, couché dans une niche de rocher, au milieu des genévriers et des lentisques, plantes maigres et rabougries des sommets, — seul, bien loin des hommes, à l’extrême pointe de la plus haute montagne de Baozich. Bien abrité du vent froid qui passe sur les cimes, réchauffé par le soleil qui donnait dans ma cachette de pierre, je regardais les perspectives immenses se dérouler au loin sous mes pieds.
J’étais monté d’abord par des sentiers de chèvre, bordés de myrtes et tapissés de mousse. Dans la région humide où stationnent souvent les nuages, il y avait dans les creux des pierres des touffes de fougères fines et fraîches, et des cyclamens roses d’une largeur inusitée.
Ensuite, plus de sentiers ; des roches grises à escalader avec les pieds et les mains, en se déchirant aux épines de petites broussailles tristes, toutes ratatinées et tapies dans les trous, comme des plantes qui auraient peur de tomber de si haut, d’être enlevées par le vent.
Quand je vis deux heures à ma montre, je sortis de ma cachette pour aller me percher à côté, sur la pointe de la dernière pierre du sommet. Il soufflait un tel vent à cette hauteur, que j’avais peine à m’y tenir. Je me mis à agiter en l’air, au bout d’un long bâton, un bouquet de houx ; — c’était un signal convenu avec le Téméraire, qui paraissait en bas comme une mouche posée sur l’eau. A deux heures précises, les longues-vues du bord devaient être dirigées sur cette pointe de montagne.
Puis je retournai dans ma niche de pierre, et j’y restai longtemps ; je n’avais plus aucune envie de redescendre.
Je voyais à vol d’oiseau les ondulations des crêtes de montagnes qui fuyaient au-dessous de moi, et s’en allaient toutes s’abîmer, à des distances insondables, dans une espèce de néant bleu qui était la Méditerranée ; et puis, aux dernières limites de l’espace, le cercle de l’horizon des eaux, vaguement dessiné, paraissait remonter dans l’air.
Pour l’instant je comprenais très bien l’existence des aigles, ou celle des ermites solitaires qui perchent sur les cimes ; il me semblait voir et juger toutes les agitations de la vie comme n’étant plus du monde et planant au-dessus, et je m’absorbais dans des contemplations d’infini…
Là-bas, très loin, il y avait pourtant quelque chose de sombre qui se tenait encore beaucoup plus haut que moi dans le ciel. C’était la chaîne des mornes du Monténégro, Les découpures de leurs sommets étaient nettes et accusées, mais leurs bases, plus indécises, paraissaient se dissoudre, se fondre dans le vide ; ils avaient l’air de pencher vers moi, comme des masses qui vont tomber. De les regarder fixement, cela donnait le vertige.
La journée s’avançait et j’avais faim. Je redescendis quatre à quatre, et rentrai à bord un peu après le coucher du soleil.
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