Chapitre 5
Comme les pays changent de physionomie avec les aspects du ciel !
Nous quittons Cettigne par une splendide matinée d’automne, et cette fois nous traversons le désert de pierres aux heures les plus lumineuses du jour, de midi à quatre heures.
Le ciel est absolument pur. Les pluies de la veille ont avivé les teintes des choses et donné à l’air une plus grande transparence.
C’est toujours gris, ce pays, d’un gris presque uniforme dans toute son étendue ; mais dans cette monotonie il y a mille détails : des tapis de lichens, des petits cristaux de glace qui brillent comme des gemmes précieuses, des plaques de mousse pareilles à des morceaux de velours vert, et des brouillées brunes de branchages morts. Les mornes tristes sont baignés de soleil, et les lointains tourmentés de ce pays de pierres, sont blanchâtres comme des laves sous le ciel très bleu. Un silence et un grand calme sur le Monténégro. — Ce ciel sans un nuage qui s’étend sur nous est d’une limpidité méditerranéenne, d’une couleur admirable.
Trois ou quatre petits hameaux par-ci par-là, enfoncés dans des crevasses gigantesques, ou bien perchés comme des nids d’aigles, et faits toujours de la même pierre grise ; toujours de la même couleur et toujours sans verdure.
Il y a des champs aussi, que nous n’avions pas soupçonnés, l’autre nuit, en passant.
On ne s’imagine pas en France ce que sont les champs au Monténégro. De loin en loin, on aperçoit, au milieu de cette aridité toute nue, des petits ronds de terre noire : c’est dans les bas-fonds, le plus souvent dans les endroits les moins secs et les moins déchiquetés, qu’on trouve ces cirques en miniature, précieusement entourés de petits murs de pierres ; quelquefois ils n’ont pas cinq mètres carrés, ces champs factices, et puis, pendant des lieues, on n’en rencontre plus.
Dans chacun de ces petits ronds, on voit généralement une femme qui travaille avec une bêche, enlevant les cailloux obstinés qui tombent toujours d’en haut sur ses plantations microscopiques. C’est cette femme qui a construit à la sueur de son front ce champ qu’elle cultive : elle a édifié d’abord le petit mur d’enceinte, et puis elle a apporté la terre sur son dos, l’ayant ramassée deçà delà, dans toute sorte de petits trous où la nature en avait caché un peu. Il a fallu le placer dans un endroit propice, ce champ, quelquefois très loin du hameau, et, après sa rude journée de travail, la pauvre Monténégrine a encore une longue course à faire dans les rochers avant de rentrer au logis, où son époux, oisif et superbe, l’attend pour la battre.
Nos chevaux trottent assez allègrement sur la belle route carrossable du prince Nikita. Nous nous élevons toujours, et à mesure que nous approchons des plans supérieurs des montagnes, nous voyons de nouveau s’étendre et se superposer à l’infini les lignes immenses de cette houle de pierres. Voici le lac de Scutari qui apparaît à l’horizon, du côté du sud ; sur l’uniformité grise, il étend sa nappe d’un bleu cru, comme une grande coulée de lapis sur des cendres.
Arrivés tout en haut, nous jetons un dernier coup d’œil sur le Monténégro, avant de redescendre de l’autre côté, vers les régions civilisées de l’Autriche. C’est alors qu’il se forme dans notre esprit une sorte de synthèse rapide de tout ce qui nous est apparu dans ce pays ; cette vue à vol d’oiseau que nous avons là sous les yeux, se complète de mille détails de souvenir, et devient une sorte d’aperçu idéal, de grande vue d’ensemble imaginaire.
Le Monténégro, — un pays de pierres, où les nuances de toute chose sont grises… Là-bas, sur le versant de l’Albanie, du côté d’Antivari et de Dulcigno, on devine bien des teintes plus vertes, des régions moins désolées ; mais cela, c’est la zone conquise, le commencement des empiétements slaves. L’ancien, le vrai Monténégro, n’est qu’un grand déchiquetage de pierres, un recoin sinistre dans le monde.
En fouillant du regard cette désolation lunaire, on aperçoit d’abord, de loin en loin, les petits ronds de terre noire, — les champs révélant la présence des hommes. En regardant de plus près, on distingue les hameaux, — gris aussi ; — les murs et les toits sont faits de pierres brutes, comme certains villages des anciens Celtes. Un air vif et salubre court sur ces rochers : un ciel ordinairement pur s’étend sur tout cela. En s’approchant encore, on voit les rares habitants, circulant dans leur désert par des sentiers de chèvres ; leurs costumes aussi sont grisâtres : hommes et femmes sont vêtus de grandes houppelandes de laine, de la même couleur que les roches. Mais ces longs vêtements, bâillants sur la poitrine, laissent entrevoir en dessous un luxe surprenant d’étoffes éclatantes et de broderies dorées.
De ces hameaux, on entend sortir le soir des sons de guzla à une seule corde, de vieux chants de guerre traînants et nasillards, de tristes hymnes slaves. Les hameaux sont misérables, sordides ; mais, dans chaque cabane, il y a quelque part, accrochées au mur, les saintes icons, qui ont des vêtements d’or, et puis, pendues aux solives enfumées, au milieu des haillons noirs, les vieilles armes précieuses, toutes étincelantes de ciselures d’argent.
Les gens qui habitent là sont singuliers, et n’ont pas la mine avenante.
Les femmes, l’air robuste et farouche, la tournure masculine, les mains épaissies par le travail, des cheveux rudes et dépeignés s’échappant du voile noir qui leur couvre la tête.
Les hommes, grands, beaux, généralement blonds avec les yeux bleus, de longues moustaches, des poses de guerriers ou de bandits.
Les femmes ont, sous leurs longs paletots de laine, des vestes à broderies ou à paillettes ; des ceintures de cuir, épaisses comme des harnais, et garnies de grosses pierres rouges ; d’énormes agrafes, d’énormes boucles d’oreilles en argent ciselé ou en filigrane ; des cercles de métal pour soutenir les seins, et des gorgerins de cuivre ou d’argent aussi lourds que des pièces d’armure.
Chez les hommes, un luxe plus grand encore. La traditionnelle houppelande grise s’ouvre sur des gilets de velours chamarrés d’or. Et tout cela surprend, mêlé à ces haillons, mêlé à la misère et à l’aridité de ce pays de pierres.
Ce que ces gens ont de beau surtout, ce sont ces armes dont leur ceinture est garnie comme un musée : des kand-jiars d’argent ciselé et niellé, avec des perles de corail semées sur le manche comme des gouttes de sang ; des pinces d’argent pour allumer le chibouck, et de vieux pistolets merveilleux, tout recouverts de filigranes et d’incrustations précieuses.
Toute la fortune de la famille est là, amassée de génération en génération. Telle arme vient d’un arrière-grand-père, qui y avait mis tout le prix de la laine de ses troupeaux ; telle autre vient d’un ascendant plus éloigné encore, qui y avait dépensé toutes les récoltes du champ cultivé par sa femme. Et quelques-uns de ces hommes commencent par vendre à des étrangers ces choses rares, pour acheter des revolvers et des fusils modernes, qui sont laids, mais qui font plus de mal.
Tous portent encore l’ancienne coiffure symbolique, le petit bonnet rouge entouré du large ruban de deuil. Ce ruban noir représente l’oppression étrangère, la domination musulmane ; on l’enlèvera lorsque le peuple slave sera uni et libre (on pourrait presque l’enlever maintenant). Sur le fond du bonnet rouge est brodé un soleil d’or : le soleil des Slaves ; ce soleil est posé de côté, aux trois quarts voilé encore sous le ruban de deuil, comme un astre qui n’est pas levé ; plus tard, quand les grands jours seront venus, on le mettra au milieu.
Au centre de ce soleil sont brodés ces deux caractères : H. I. Cela signifie ; Nikita Ier (l’h est n de l’alphabet slave). C’est le chiffre vénéré du prince régnant.
Les habitants des Bouches de Cattaro, — qui ont la même origine et qui s’intitulent Boccésiens pour ne pas se dire Autrichiens, portent, eux aussi, ce bonnet et ce symbole, pour faire pièce à l’Autriche. Ils rêvent être Monténégrins, mais ils ne le seront pas. En revanche, leurs voisins les Albanais, qui se feraient tuer pour ne pas l’être, le seront prochainement par force. Ainsi en a décidé l’Europe, qui, chacun sait, a sur le groupement des races des théories magnifiques.
Cette digression a été bien longue, à propos d’un bonnet rouge orné sur le côté d’un chiffre d’or. Elle nous a fait oublier que nous étions sur le point culminant des hauteurs du Monténégro, ayant sur notre tête la voûte claire du ciel ; auprès de nous, un groupe de paysans farouches vêtus de laine grise ; sous nos pieds, tout un grand pays gris ; et là-bas, très loin, la ligne d’indigo du lac de Scutari, se fondant dans les teintes cendrées de l’horizon.
Tout cela disparaît. Nous trottons un moment sur cette partie de la route qui est bordée de rochers et d’où l’on ne voit rien, et bientôt nous nous retrouvons dans la vallée de Niegouch.
Là, nous tombons tout à coup au milieu d’une agitation, d’un grouillement de monde que nous n’attendions pas, et qui contraste avec la tranquillité des solitudes d’où nous venons de sortir. Ce n’est plus dimanche, aujourd’hui ; plus personne dans les cabarets, mais toute la population des villages est sur pied, empressée, travaillant avec ardeur à la fameuse route carrossable, à la route unique du pays. Tout le monde a sa tâche : les femmes piochent et charrient les pierres ; les bébés tamisent le sable ; et les hommes commandent. Il y a dans cette armée de travailleurs des enfants blonds et roses, qui ont de charmantes petites figures barbouillées ; il y a des jeunes filles qui sont jolies, mais sales, dépeignées, ayant des poux…
On se range pour nous faire place, en retirant à la hâte les pelles, les leviers et les pinces ; on nous dit plusieurs fois : Dobro tutvo ! et Dobra vetchél (le bonjour et le bonsoir des Monténégrins). On fait beaucoup de réflexions sur notre compte, et surtout on nous demande des sous, on nous tend la main pour nous demander l’aumône.
Quelques hommes, moins dépenaillés que les autres, ont l’air d’espèces de conducteurs de travaux, menant rudement leur monde. Comme nous leur faisons l’effet de personnages considérables, ils prennent eux-mêmes nos chevaux par la bride dans les passages les plus difficiles, pour les faire marcher avec précaution sur la crête des petits murs ; alors les pieds de nos bêtes font rouler des pierres, et les gens qui travaillent en dessous, dans les lacets inférieurs, en reçoivent sur le dos.
Quand nous avons traversé la vallée de Niegouch, nous arrivons aux effroyables précipices ouverts sur la Dalmatie. C’est là dedans que nous devons descendre.
A nos pieds, quelques petits nuages légers au-dessous desquels se déroulent les pays autrichiens ; tous les méandres des Bouches de Cattaro se dessinent là comme sur une carte géographique immense.
Des villages et des villages, tout petits vus par en dessus, avec leurs clochers en raccourci, comme bâtis au fond d’un abîme. On est encore en plein été en bas, quand ici, près de nous, des stalactites de glace pendent partout aux roches sombres.
Toutes ces maisons, ces églises, ces bois, cette magnifique verdure, tout cela vous a des airs de pays enchanté quand on revient du Monténégro.
Tout au fond, dans la baie de Cattaro, l’eau calme semble dormir ; elle a l’immobilité des lacs souterrains au pied de ces masses terribles ; elle est comme un miroir reflétant dans des profondeurs infinies toute sorte de grandes images renversées.
C’est le soir, le soleil baisse. La mer, qui a toujours l’air de vouloir remonter dans le ciel quand on la regarde de si haut, passe par-dessus tous les plans de montagnes ; elle prend, du côté du couchant, d’admirables teintes de nacre verte. Voici l’escadre internationale que nous apercevons là-bas, par-dessus les pics de Persano, comme si la nappe brillante de l’Adriatique l’avait soulevée avec elle dans les airs.
Cette apparition de l’escadre nous rappelle les agitations de la politique que nous avions un peu oubliées ; ils n’ont pourtant pas l’air bien effrayant, ces cuirassés, vus d’où nous sommes ; on dirait des petites bêtes noires endormies sur la mer tranquille.
Cette compagnie de mouches d’eau posées sur cette espèce de lac suspendu, cela représente la puissance navale combinée de l’Europe ; — et cela est venu pour prêter main forte aux gens qui habitent dans ce cauchemar de pierres d’où nous venons de sortir… Très drôle de chose !…
Nous commençons à descendre par les interminables lacets qui nous mèneront jusqu’en bas. Peu à peu l’air s’alourdit et devient moins froid. Cattaro est droit au-dessous de nous ; nous voyons déjà ses toitures brunes.
La nuit commence à tomber. Dans une masse verte qui est le jardin de la ville, des lumières s’allument en rond, et puis la musique d’un régiment autrichien nous arrive distinctement, comme sortant du fin fond de la terre. Une valse de Strauss… Nous rentrons dans des pays très civilisés.
Nous descendons toujours. Maintenant nous entendons tous les bruits de la ville. L’air est devenu tiède ; il est imprégné d’odeurs d’oranger, d’indéfinissables senteurs de pays chauds.
Nos guides avaient raison de dire que nous nous étions trop attardés en route. — La nuit nous prend tout à fait dans les lacets ; il faut descendre de cheval, et confier nos bêtes à nos guides, qui les feront marcher tout doucement par la bride. Nous, nous allons continuer la descente à pied ; nous devons être près d’arriver d’ailleurs, et cette promenade finale ne durera pas longtemps.
Hélas ! elle dure encore une heure et demie. — Environ quatre-vingts tours de lacet. Cette musique, ces bruits distincts nous avaient trompés, et nous étions très haut. Dans la nuit noire, nous marchons sur des pierres pointues qui nous font mal, ou sur des pierres rondes qui roulent sous nos pas. — Et il est fort tard quand nous arrivons en bas, à Cattaro.
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