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Chapitre 4 CETTIGNE

Il y a plusieurs manières de décrire les pays, — plusieurs sortes de récits de voyage. — Il y a d’abord les articles très sérieux : études approfondies, détails comme en peuvent fournir les gens qui ont vécu très longtemps dans les endroits dont ils parlent.

Puis il y a aussi les notes rapides, qui sont comme les impressions sténographiées du voyageur qui passe. — Impressions primesautières qui s’effacent très vite ; qu’il faut noter tout de suite, parce que, un peu plus tard, on ne les noterait plus. — Certains aspects des pays où l’on arrive vous frappent très vivement à première vue, par contraste avec les pays d’où l’on vient ; au bout de quelques jours, ils ne vous frappent plus ; un peu plus tard, on trouve oiseux d’en parler.

C’est pourquoi les voyages en courant ont du bon ; — quand on a déjà beaucoup circulé par le monde, on s’est habitué à se former d’un seul coup une idée de toute une contrée. — Du pêle-mêle des choses qui vous sont apparues en quelques heures, on dégage une vue d’ensemble, — vue bizarre, esquissée à grands traits, — mais souvent juste.

C’est ce pêle-mêle qui va suivre. — Il y aura dans ce chapitre des choses incohérentes et des choses futiles, notées au hasard de la course. — La vue d’ensemble s’en dégagera-t-elle pour le lecteur ? — Il est fort à craindre que non : celui qui écrit n’a pas pour cela le talent qu’il faudrait…

…Toute sorte de bruits joyeux du matin viennent nous éveiller dans nos chambres d’auberge : des moineaux qui se battent sur le toit, des coqs et des poules qui font la conversation sous nos fenêtres, des moutons qui bêlent, — une voix de petite fille qui chante un hymne slave.

La gelée a dessiné sur nos vitres de fines fougères transparentes ; à travers, on voit le bleu du ciel et le beau soleil qui brille.

Cette paix, ces bons bruits de la campagne, cette honnête tranquillité villageoise, nous apportent au réveil des impressions pastorales. — Ce sont des impressions inattendues, continuant la surprise de cette plaine unie, de ces champs de blé, de ces maisonnettes blanches.

En bas, auprès du feu, la servante de l’hôtel nous sert du café noir, dans de très petites tasses, comme en Orient. Cette servante ressemble à la princesse du Monténégro, — laquelle ressemble à la tête de République de nos anciens timbres-poste ou de nos pièces de monnaie. — C’est une belle fille aux traits durs, coiffée, à la mode de son pays, d’une natte en diadème et d’un petit voile noir retombant sur la nuque.

On a tout de suite fini de visiter Cettigne. — Rien qu’en regardant par la fenêtre de cette salle d’auberge, on en a une idée complète.

La rue, à peu près unique, par laquelle nous sommes arrivés hier au soir, est là, en plein soleil. — Bien droite, bien large, — ayant l’air plus large encore, tant sont modestes les maisons qui la bordent.

Il fait froid ; l’air qui vous arrive par cette fenêtre est vif et pur ; rien qu’en respirant, on sent qu’on est très haut dans les montagnes. — La campagne, toute blanche de gelée, brille au clair soleil du matin.

Cette grande rue de village a un aspect particulier, un certain petit air de capitale ; on voit que c’est le forum, le grand boulevard de la contrée. — Des groupes d’hommes s’y promènent, en discutant avec animation. — Ils parlent politique, probablement ; ce sont des notables des villages voisins, venus dans la ville de leur prince pour traiter les affaires de leur pays. — Ils ont leurs beaux costumes, leurs belles armes, et paradent au soleil de novembre avec des airs gelés.

Leurs vêtements brodés d’or disparaissent à moitié sous des couvertures de laine noire. — Tous portent, jeté sur leurs épaules, une espèce de châle à franges, dont les bouts symétriques pendent de chaque côté de leur corps, comme de longues élytres. — Ces hommes, ainsi vêtus, ont des silhouettes originales ; de loin, on dirait de grandes hirondelles noires marchant sur la neige, les ailes repliées et tombantes.

A l’horizon, des montagnes dessinent leurs découpures grises sur le bleu pâle du ciel ; on songe à tout ce désert de pierres, qui est là derrière et qui vous envoie, par-dessus ces sommets, sa note triste…

Il y a bien des Albanais aussi, qui se promènent comme chez eux dans ce pays des ennemis ; de grands vieillards qui se drapent dans leurs cafetans doublés de fourrure, et font bouffer leurs courtes fustanelles de batiste à mille plis — avec la grâce de vieux soldats moustachus qui auraient mis des jupes de danseuses.

Nous les prenons pour des parlementaires ; — mais non, ce sont simplement des marchands qui viennent, malgré toutes les menaces de guerre, continuer leur trafic.

Un personnage, tout en drap bleu de ciel brodé d’or, débouche d’un chemin transversal : — c’est le prince Nikita.

Des gens qui l’attendaient au passage se découvrent et s’inclinent dans des attitudes de vénération profonde. — Les uns baisent sa main gantée ; les autres lui présentent des papiers qui doivent être des suppliques.

C’est l’habitude du prince, nous dit-on, de donner audience matinale à ses sujets, en plein air. — Il se met à faire les cent pas de long en large, suivi à petite distance respectueuse par les hommes en châle noir ; il paraît causer avec eux sur un ton paternel.

Chaque fois qu’il se retourne, tout le monde se retourne aussi, s’écarte et salue. — Le prince, encore jeune, est très digne dans son maintien, — exagérant peut-être un peu ses poses parce que nous sommes là, — mais très majestueux, et en même temps très correct.

Cela a bon air, cette promenade au milieu du peuple ; on s’enthousiasmerait presque pour ces mœurs patriarcales. — Mais, nos sympathies sont depuis longtemps si bien acquises aux Albanais et aux Osmanlins, qu’il nous est difficile, en pays monténégrin, de nous enthousiasmer pour quelque chose…

L’audience terminée, le prince rentre dans son palais, que garde un grand brigand de factionnaire, enveloppé, lui aussi, dans un châle noir…

Il y a de tout en miniature, à Cettigne : une petite imprimerie, où s’imprime un petit journal monténégrin ; — une petite caserne, un petit hôpital ; — un petit bureau de poste, où s’affranchissent de rares lettres avec des timbres à l’effigie du prince… Cela n’a pas l’air sérieux, cette capitale ; c’est comme un pays pour rire, une microscopique imitation de ville…

Nous nous félicitons de ne voir dans la rue que des gens vêtus d’une manière classique. — Les Monténégrins, — le prince surtout, — tiennent à leur luxe traditionnel de costume, à leurs broderies, à leurs armes ; c’est de leur part une preuve d’intelligence et de goût.

Deux petites filles efflanquées, les élégantes de l’endroit, se montrent à nous avec des robes à volants et des semblants de tuniques. Elles sont les seules ; encore ont-elles mis par-dessus des vestes et des voiles de Monténégrines, — et d’un peu loin cela peut passer.

Mais voilà qu’au milieu du jour, le soleil d’automne, qui chauffe encore, fait sortir de leur gîte des promeneurs inattendus : quelques messieurs en ulster et chapeau de soie à haute forme se mettent à circuler au milieu de tous ces hommes beaux et pittoresques.

Notre hôtesse s’excuse en nous disant que ce sont des diplomates étrangers, amenés par la force des circonstances, — et que, en temps ordinaire, on n’a pas l’habitude d’en voir.

A Cettigne, les maisons sont proprettes au dedans comme au dehors. — Très simples, par exemple : des chambres plâtrées et blanchies à la chaux, avec généralement sur les murs des dessins bleus, — peints très naïvement, comme par des enfants ; des meubles bien modestes ; et puis toujours, dans un coin, les saintes icons, les dieux lares du logis.

Les icons sont de vieilles images de saints qu’on se passe de père en fils ; elles sont d’or ou d’argent et ont souvent à elles seules plus de valeur que la maison tout entière. — Auprès d’elles, ou suspend quelque vieille lampe d’argent, on conserve quelque vieux morceau d’os de martyr, enchâssé richement comme un bijou de grand mérite ; — et devant tout cela, on prie…

Dans les récits de voyages au Monténégro, on a abusé des guzlas, des chants de guerre et surtout des cérémonies nuptiales. — Depuis que ce petit pays occupe le monde, on a lu partout des descriptions de ses fêtes de mariage ; on en sait le programme par cœur.

Aujourd’hui, c’est l’aide de camp du prince qui se marie avec une jeune fille d’une des plus riches familles de la contrée. — Nous assistons à ce défilé de noces, et, par le beau temps qu’il fait, c’est réellement bien joli.

De l’autre bout de la plaine unie, nous voyons un cortège s’avancer : une trentaine de cavaliers agitant le drapeau national, rouge à croix blanche, — et tirant des coups de fusil en l’air. — C’est la mariée, que les jeunes hommes des noces amènent au domicile de son époux, en simulant une capture, en poussant des cris de triomphe.

A l’entrée du village, des gens attendent cette petite troupe armée, pour offrir aux cavaliers des fruits et leur présenter du vin qu’ils doivent boire à cheval. — Le garçon d’honneur, qui ouvre la marche et boit le premier, porte un nom très connu dans les dernières guerres avec la Turquie : c’est Pétrovitch. — Il est couvert de broderies, de dorures et parade sur un cheval blanc admirable.

Les armes, les costumes de tout ce monde, sont fort beaux. — Mais ce qu’on regarde, ce qu’il y a de charmant, c’est la mariée.

Une toute jeune fille, qui paraît avoir à peine dix-huit ans. — Elle est vêtue d’un costume d’une grande richesse. Sa veste et son gilet sont de velours cramoisi tout brodés d’or ; son manteau de Monténégrine est en drap blanc brodé d’or ; il traîne sur la croupe de son cheval, que deux hommes tiennent par la bride.

La mariée est partie de grand matin de la maison paternelle, qui est là-bas, fort loin sur la route d’Albanie ; elle est partie, seule femme, conduite par tous ces hommes ; — pâle, un peu fatiguée par le chemin, appuyant sa petite main gantée de blanc sur le pommeau de sa selle, elle est très émue en faisant son entrée dans ce village où tout le monde la regarde ; elle baisse les yeux avec un petit air modeste et intimidé qui la rend ravissante.

Dans un commencement de rue transversale est situé le palais du prince, — entre cour et jardin. — Deux lanternes au portail, et une guérite ; — l’aspect d’une maison de campagne de bons bourgeois aisés.

Derrière, un grand jardin triste : murs bas, allées droites, rares arbustes, qui ont déjà semé sur le sol leurs feuilles jaunes ; c’est là que le petit prince Danilo, héritier présomptif, prend ses ébats avec les sept princesses ses sœurs.

Près du palais moderne, le palais des ancêtres, plus modeste encore ; dans la cour abandonnée, des canons pris aux ennemis héréditaires, aux Turcs : des canons de bronze marqués au chiffre du Sultan, qui traînent à terre sur l’herbe verte.

Plus loin, la chapelle des princes, et uns très ancien couvent, adossé à un rocher.

En haut de ce rocher, une tour ronde, pareille à un moulin à vent sans toiture. — De là on domine toute la plaine de Cettigne : des champs labourés et des prairies ; quelques bouquets d’arbres, quelques lignes de peupliers sans feuilles ; et les montagnes de pierre grise entourant ce pays plat, à peu près comme des murailles qui enfermeraient une arène de cirque.

Elle servait à un singulier usage, cette tour : c’était là qu’on exposait au bout de longues perches les têtes qu’on pouvait couper aux voisins les Turcs.

Depuis quelques années, on a aboli cet usage chrétien-slave. — A la place des têtes humaines, on a suspendu une grosse cloche, offerte par le czar pour la cathédrale de Cettigne. — (La cathédrale n’est pas bâtie, la cloche attend là, — et le dimanche on la fait sonner.)

Le czar, qui a donné tant de choses au Monténégro, ne pouvait faire moins que de lui envoyer ce pieux souvenir ; car il est grand donateur de cloches : pas une paroisse en Bulgarie qui n’ait dans son clocher tout un carillon offert par lui.

Dans une salle du couvent, — sorte de vieux grenier où nous montons par une échelle, — on nous montre le trésor de l’église : des armoires poudreuses, vermoulues, toutes remplies de riches étoffes anciennes : draps d’or et d’argent, ornements d’autel, mitres d’évêques grecs, reliquaires d’or fin d’un travail précieux, calices, ostensoirs.

Au milieu de toutes ces vieilleries du passé, en furetant sous les toiles d’araignée et la poussière, parmi d’antiques évangiles du rite slave, nous trouvons une collection de dix années de la Revue des Deux Mondes !...

La chapelle du prince est petite et basse ; elle a un aspect sombre.

De chaque côté de l’entrée, un catafalque noir à bordure d’argent, avec des baïonnettes et des sabres posés dessus en croix : tombeaux de princes morts en combattant les musulmans.

C’est bien monténégrin, ces sabres, ces baïonnettes, dans cette église. — On sent là le petit peuple farouche, mêlant à ses idées religieuses des idées de guerre et de vengeance, de têtes coupées et d’éventrements.

Le fond de la chapelle est occupé par une grande boiserie peinte et dorée, dans laquelle s’ouvrent, suivant la coutume slave, trois petits volets sculptés. — C’est par ces ouvertures que, pendant les offices, les fidèles peuvent apercevoir l’autel.

Mais le lieu très saint est une aile latérale de l’église, — une voûte basse sous laquelle le jour arrive en passant entre d’épais barreaux de fer.

Là, des reliques de saint Pierre sont conservées dans un grand cercueil magnifiquement recouvert de drap d’or. Au-dessus du catafalque sont suspendues de vénérables icons, images de saints recouvertes d’or et d’argent, pièces curieuses de l’art slave ancien. — Les vêtements, les fonds, tout est en métal précieux repoussé et ciselé ; et, dans ces grandes plaques d’or, aux endroits voulus, sont percés des trous par lesquels les saints qui sont derrière montrent leurs figures et leurs mains peintes. — Ces saints ont de grandes couronnes, de grandes auréoles d’or et de brillants, d’un dessin primitif, d’un luxe sauvage, — œuvres rares des orfèvres d’autrefois.

Les siècles ont noirci ces icons ; ils ont donné je ne sais quoi de mystérieux à ces personnages qui vous regardent par les trous de leurs vêtements splendides, qui vous fixent avec des yeux vagues, comme plongés dans la nuit du temps.

Quand cet empire des Slaves du Sud, dont les diplomates prévoient l’aurore, aura envahi la rive de l’Adriatique, cette chapelle restera le lieu sacré par excellence, de même que la dynastie du prince Nikita restera la dynastie légitime, la vieille souche des souverains.

On se demande ce que seront ces Slaves, descendus de leurs montagnes et devenus une vraie nation. On ne se les représente pas, transformés en peuple moderne, et lancés dans le mouvement du siècle. Certes, dans chaque maison, on conservera toujours les saintes icons ; dans chaque famille, on gardera la manie des reliques de martyrs, des vieux ossements enfermés dans des boîtes précieuses, des fétiches, des débris humains enchâssés d’or et de pierreries. Et ce coin de chapelle restera le cœur, — la Mecque, — la sainte Kasbah de ce pays ; il y a dans ce lieu une solennité de sanctuaire, on y sent le mystère, le recueillement du berceau de tout un peuple.

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