‹ FollaChapitre 11 sur 16 · XI

XI

ENDOUME

Le samedi soir, Marlioux emmena sa femme et sa fille. Il fallut beaucoup de peine pour décider la première à quitter la maisonnette, et tout le long du trajet elle demeura sans parole, effarouchée, presque terrifiée.

Folla, vêtue de son costume le plus simple, voyageait pour la première fois en troisième classe; certes, elle n'en était ni humiliée ni choquée, mais elle en souffrit. Son père entra en conversation avec de rustiques voyageurs dont les voix rudes sonnaient douloureusement aux oreilles délicates de l'enfant et l'empêchaient de dormir; puis ils fumèrent, sans se soucier de la femme et de la petite fille, blotties dans leur coin.

Mais cette impression pénible se dissipa à mesure qu'on approcha de Marseille; l'aube devint moins pâle, l'atmosphère plus douce, et enfin la jolie ville, toute gaie dans le soleil du matin, sembla sourire à la petite exilée.

Elle sentit un peu de courage lui revenir au cœur; le tramway emporta le trio de voyageurs du côté d'Endoume, un camarade complaisant devant voiturer dans la journée le maigre mobilier de Félix Marlioux.

Folla éprouva une vive émotion à la vue de la grand mer bleue, qui, encore agitée de ses colères précédentes, battait le nord de son flot blanc d'écume, et jetait ses gouttes salées jusque par-dessus le parapet de pierre. La fillette joignit ses mains, comme en extase; cela lui rappelait Pallavas, et elle aimait tant la mer!

"Avec ce tableau sous les yeux, se dit-elle, je ne pourrai pas m'ennuyer."

Les Marlioux s'installèrent donc à Endoume; on emménagea le jour même, afin que Félix pût entrer à la fabrique le lendemain matin, et cela ne prit pas beaucoup de temps.

Grâce à l'adresse et au bon goût de Folla, la maisonnette prit un air riant, presque coquet.

Le jardin était lilliputien, mais il s'y trouvait un gros figuier et quelques arbustes brûlés du soleil et dépouillés de leurs feuilles.

Folla se promit de soigner tout cela au printemps prochain.

Le logis se composait de quatre pièces exiguës, sauf celle qui servait de cuisine.

Tout fut bientôt en ordre et reluisant de propreté. Comme à Avignon, Marlioux employa chaque jour une heure, pour une modique somme, une vieille femme qui fit le ménage, ou plutôt le plus gros du ménage.

De ce moment, la petite Folla commençait sa triste existence d'enfant abandonnée; nous disons abandonnée, parce qu'elle vivait entre un père d'humeur sombre et changeante, qui ne pouvait comprendre sa nature fine et tendre, et une femme privée de raison; parce que nul ne prenait soin d'elle, et qu'elle n'avait point d'amie.

Aussi les jours lui parurent-ils d'une longueur démesurée, et, au fond de son petit cœur désolé, elle regretta la douce vie d'autrefois.

Elle se rendait utile cependant le plus possible, la chère fillette; mais quand elle avait fait le matin sa toilette et celle de sa mère, passé le torchon sur les meubles, rangé les chambres après la vieille Provençale, qui nettoyait tout à la diable, elle ne savait plus que faire.

En attendant le retour de son père, à midi, puis le soir, elle eût désiré raccommoder le linge de la maison; mais elle tenait mal l'aiguille, grâce à sa funeste paresse des temps passés, qui lui faisait trouver ennuyeux le travail manuel comme celui de la plume.

Alors elle tricotait un peu, ou bien elle essayait d'étudier seule, reprenant ses livres de classe; mais là encore elle déplorait sa nonchalance d'autrefois; si elle avait mieux profité des claires explications de sa maîtresse ou exercé sa mémoire, elle aurait pu parvenir à s'instruire à peu près seule, car elle était intelligente; mais impossible!

Ah! que n'eût-elle donné alors pour se retrouver assise à son petit bureau de la salle d'étude, et comme elle eût prêté une oreille attentive aux moindres paroles de Fraülen! Pauvre Fraülen, qui avait perdu son latin avec l'élève inappliquée et rebelle!

Il fallut pourtant que Sophie allât à l'école, et sa honte redoubla en voyant ses compagnes, toutes de son âge ou plus jeunes qu'elle, suivre une classe supérieure à la sienne, écrire plus correctement qu'elle et réciter leurs leçons convenablement.

Là aussi Folla souffrit; ces enfants méridionales, bruyantes et tapageuses, étaient promptes à la dispute. Quoique vive, la fille de Gervaise gardait une attitude douce et froide, qui, loin d'imposer aux jeunes Marseillaises, les exaspérait; elles se sentaient au-dessous de Folla par l'éducation et la tenue, aussi se liguèrent-elles contre la fillette, qu'elles appelaient dédaigneusement "la Parisienne", et, dans leur dialecte hardi, elles lui donnaient les épithètes les moins flatteuses, surtout en faisant allusion au retard apporté dans ses études.

Non qu'elles fussent méchantes; seulement, sentant que la fillette n'était pas des leurs, elles le lui faisaient sentir, sans se douter de leur cruauté, qui blessait vivement le petit cœur aimant de Sophie Marlioux.

Quand elle rentrait de l'école, toujours seule, et avec une sorte de soulagement, elle s'occupait un peu du ménage, cousait comme elle pouvait, et se permettait un instant de douce récréation avec sa guitare.

La folle semblait l'écouter avec un certain plaisir jouer et chantonner. L'enfant avait retenu dans sa mémoire les courts motifs appris autrefois; puis, chaque fois qu'un de ces Italiens à la voix si mélodieuse accompagnait son travail d'une chanson, quand un orgue de Barbarie jetait sur la route empoussiérée son cri aigu et mélancolique, elle notait la musique dans sa petite tête, et la retrouvait ensuite sur les cordes sonores de son instrument.

Il y avait pour elle encore une autre distraction. Quand la folle demeurait tranquille ou assoupie à sa place habituelle, Folla s'éloignait un peu et traversait la belle route d'Endoume jusqu'à la plage, non pour jouer avec les autres enfants à ramasser des algues et des coquilles ou dans des bateaux amarrés, mais pour se tenir à l'écart, bien blottie et cachée aux regards par un rocher; elle passait ainsi des heures entières à écouter les vagues harmonies de la mer ou ses grands silences tout pleins de majesté.

Les flots mouillaient ses pieds, elle les laissait faire: c'étaient ses amis, les flots, et elle leur contait toute l'amertume qui minait son petit cœur.

Parfois il y avait tempête, et la jolie baie bleue d'Endoume, si gaie et riante par le beau temps, devenait menaçante et noyée sous les lames furieuses.

C'était beau encore, et Folla, assise un peu plus loin du bord, aimait à recevoir sur sa peau douce et fraîche les caresses violentes du vent du large, qui lui apportait de grandes ondes salées.

Ceux qui l'apercevaient ainsi, songeant sur la grève, se demandaient quelles réflexions pouvaient bien s'agiter dans cette petite tête. Ce regard d'enfant, tout chargé de muettes rêveries, donnait à penser; on ne connaissait pas les antécédents de la fille des Marlioux, mais on disait qu'elle avait des aspirations au-dessus de son rang, et que l'ouvrier Marlioux, au lieu de payer une demi-servante à cette petite princesse, devrait l'élever plus rudement et la préparer déjà à l'état d'ouvrière.

Et voilà quelles étaient les uniques joies et les récréations de la pauvre Folla, que nous avons connue naguère si gaie et si insouciante.

Son père ne lui témoignait qu'une affection capricieuse et froide. Tantôt il rentrait las de sa journée, fatigué, maussade, et n'accordait à son enfant qu'un baiser glacé et distrait; d'autres fois, se souvenant soudain qu'il possédait une fille, il lui donnait une caresse plus longue et lui adressait quelques paroles banales.

Quant à sa mère, elle n'avait pas changé; cependant on constatait à certains jours un léger progrès dans on état, une lueur lucide dans ses yeux mornes, et elle fixait alors un regard avide et curieux sur la petite fille qui prenait soin d'elle.

Elle paraissait sensible à ses attentions quotidiennes, et son visage était moins farouche. De plus, au lieu de bercer sans cesse sur ses bras un nourrisson imaginaire, elle s'occupait un peu: Folla avait eu l'idée de lui mettre dans les doigts des aiguilles à tricoter et de la laine. Machinalement Gervaise s'était remise à ce travail, qui l'enlevait peu à peu à son rêve bizarre.

Un soir, la petite fille eut une violente émotion: Félix Marlioux était sorti après avoir fumé sa pipe, et Folla, qui ne prenait goût ni à sa guitare ni à sa poupée ce jour-là, se coucha, ne sachant à quoi s'occuper. Elle ne dormait point dans sa chambrette dénudée, qu'elle partageait avec les dernières mouches de la saison; sa porte se rouvrit, et la folle parut.

Folla eut peur, mais ne bougea point.

Gervais semblait avoir recouvré une partie de sa raison; ses mouvements n'étaient plus saccadés, ses yeux brillaient d'un éclat naturel. Elle s'approcha du petit lit, une lumière à la main, releva la couverture, et se mit à examiner les jambes de Folla, qui apparaissaient nues et fines entre les draps de grosse toile. Elle regardait scrupuleusement et semblait y chercher une marque, un signe.

Folla la laissait faire, n'osant remuer et retenant son souffle. Après quelques minutes d'un examen minutieux, Gervaise se releva, et sans colère, profondément triste, elle jeta ces mots à l'enfant atterrée:

"Tu n'es pas ma fille, tu n'es pas ma Sophie; tu es l'autre, celle qui n'est pas à moi!"

Et elle quitta la chambre, laissant Folla pleurer sous ses couvertures, en proie à un chagrin amer.

La pauvre petite devait pourtant subir de plus dures épreuves encore.

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