‹ FollaChapitre 12 sur 16 · XII

XII

VOLEE!

Cette vie mélancolique, mais tranquille au fond, dura environ trois mois.

Intelligent et adroit ouvrier, Félix Marlioux gagnait de quoi suffire aux dépenses du ménage. Au bout de quelques mois, son humeur s'altéra, ses manières devinrent plus brusques, son langage plus cynique, son caractère inégal.

Folla remarqua que ce changement data du jour où il reçut un ami (l'homme qui accompagnait Félix Marlioux à Pallavas l'an passé). A cet ami vint se joindre un autre, puis un autre.

Marlioux ne rentra bientôt plus tous les soirs à la maison, et quand il rentrait il n'était pas seul. Alors Folla cachait sa tête épouvantée sous les draps de son lit pour ne pas ouïr les chansons grossières, les propos libres et parfois les paroles furieuses qui s'élevaient dans la chambre voisine. Gervaise couchait dans une autre pièce; on l'oubliait, elle, heureusement.

Et le lendemain, au matin, Folla trouvait son père plongé dans un lourd sommeil, et des traces d'orgie souillaient la salle qu'entretenait si proprement la pauvrette.

Quand il se réveillait, Marlioux était de mauvaise humeur, malade, et parlait à sa fille comme on parle à un chien, ne pouvant supporter le regard douloureusement étonné de ces yeux noirs et tristes attachés sur lui comme un muet reproche.

Peu à peu l'argent devint plus rare dans le petit ménage, et Folla dut songer à devenir économe, très économe.

Elle prit sur elle de congédier la vieille femme qui faisait le ménage chaque matin, et se chargea de cet ouvrage.

On était à la fin de l'hiver, et quoique en Provence cette saison soit moins rude qu'ailleurs, les jours de pluie ou de mistral la petite Folla eût été bien aise de voir une flambée dans la salle, pour réchauffer ses mains rouges de froid; mais il fallait du bois pour cela.

Tout alla de plus mal en plus mal: Félix Marlioux se fit chasser de la fabrique où il travaillait, et il lui fallut vivre d'expédients.

Sophie se demandait naïvement comment il faisait pour gagner le peu d'argent qu'il apportait à la maison.

Il n'y venait plus guère cependant, au pauvre logis d'Endoume, et les hommes de mauvaise mine qu'il amenait avec lui avaient toujours le blasphème à la bouche ou de grossières plaisanteries.

Et peu à peu l'enfant s'étiola dans ce milieu malsain, entre une mère qui la reniait pour sa fille, et un père qui ne s'occupait pas plus d'elle que si elle n'eût pas existé, et ne lui donnait même pas le pain nécessaire à son existence.

Ce fut alors qu'elle se rappela la petite boîte que lui avait remise Mme Milane le soir de son départ de la Seille.

Elle courut à sa petite malle, fouilla dans la poche de la robe qu'elle portait ce jour-là, et en retira l'objet en question.

Folla y trouva trois billets de cent francs et dix pièces de vingt francs.

C'était une richesse, et du cœur meurtri de la petite fille s'éleva une nouvelle effusion de reconnaissance pour sa bienfaitrice.

Elle prit cet argent pour nourrir sa mère et se nourrir elle- même.

Marlioux rentrait chez lui de plus en plus rarement et toujours ivre.

Un jour cependant, entre deux lourds sommeils desquels il sortit hébété, il se demanda, étrangement étonné, d'où provenaient les ressources du petit ménage, que n'alimentait plus son travail.

"La mioche aura écrit aux Milane, se dit-il, et on lui envoie de l'argent. Pas bête, la mioche, mais sournoise; comme si elle ne pouvait pas me le dire. Elle garde tout pour elle, tandis que j'ai soif, et on ne me fait plus crédit dans aucun cabaret."

Pendant que l'enfant était à l'école, il fouilla dans sa malle, découvrit le petit trésor déjà bien entamé, et l'empocha.

"Ah! ah! dit-il, je ne fais pas tort à la bambine; elle n'a qu'à en demander de nouveau, on ne lui en refusera pas. Eh! eh! je n'ai pas fait une si mauvaise combinaison en la retirant à ses parents adoptifs, ils seront notre vache à lait."

A la porte, il se sentit brutalement arrêté par une main de fer. Sophie avait beau être sa fille, il n'agissait pas moins comme un voleur; aussi fut-il effrayé.

Ce n'était pourtant que la folle.

Gervaise avait vu son manège, et, comprenant d'instinct que son mari portait préjudice à la fillette qui la soignait si tendrement, elle voulut la défendre.

Ce n'était qu'en de rares occasions qu'elle parlait; cette fois ses lèvres blêmes s'ouvrirent pour jeter ces mots, comme un soufflet, à la face de l'ancien forçat: "Voleur! lâche et infâme voleur!"

Mais Félix Marlioux était fort; il secoua l'étreinte de Gervaise et s'enfuit.

Quand Folla rentra et voulut puiser dans sa boîte pour aller acheter de quoi souper, elle poussa un cri de détresse en trouvant la serrure de sa malle forcée, ses effets éparpillés, jusqu'aux cordes de sa guitare brisées; quant à l'argent, il avait disparu.

Gervaise surgit derrière elle.

"C'est lui! dit-elle en montrant la porte ouverte.

— Qui, lui? un voleur?

— Oui, un voleur, répondit la folle dans un rire sinistre; c'est lui, te dis-je, lui, Félix...

— Mon père?..." fit l'enfant avec effroi.

Gervaise se redressa et dit avec force:

"Il n'est pas ton père; tu sais bien qu'il n'est pas ton père, et moi, je ne suis pas ta mère, heureusement pour toi, pauvre petite!" ajouta-t-elle en hochant sa tête grise.

Et, cette fois encore, dans le cœur de Folla se glissa un doute bizarre.

Elle ne se sentait plus autant de tendresse pour ce père qui la volait, qui avait été au bagne et qui l'aimait si peu. Elle ressentait pour Gervaise un sentiment plus proche de la pitié que de l'affection filiale, et elle se reprochait cela comme une faute, mais ne pouvait se surmonter; elle commençait à se demander vingt fois par jour:

"Suis-je bien l'enfant des Marlioux?"

Cependant, comme il fallait manger, elle alla vendre une de ses robes à une fripière, qui lui donna un prix dérisoire d'un costume de drap encore presque neuf.

Les autres vêtements prirent la même route; on vécut ainsi quelques jours.

Félix Marlioux ne rentrait pas; Folla se décida à écrire à Mme Milane, de sa grosse écriture toujours incorrecte.

Elle était humiliée, la pauvre petite, d'être obligée d'avouer sa misère; mais il le fallait.

Déjà, grâce à l'insuffisance de nourriture et aux précoces soucis, son petit corps s'était émacié, son visage avait pâli, et elle voyait Gervaise maigrir aussi.

Seulement on ne lui répondit pas.

Comme elle ne pouvait croire à l'oubli de ceux qui l'avaient aimée, elle se dit:

"Ils sont en voyage, ils n'ont pas reçu ma lettre."

Elle pensait juste.

Juliette ayant pris un rhume dans une réunion d'enfants où elle s'était trop amusée, ses grands-parents l'avaient emmenée dans le Midi pour le reste de l'hiver.

Ils n'eurent point de nouvelles de Sophie Marlioux, sa lettre s'étant égarée.

La petite fille souffrit en silence et devint de jour en jour plus maigre et plus triste.

Un matin, ayant épuisé le peu de monnaie fournie par la vente de ses robes, elle porta sa guitare chez un marchand de bric- à-brac, qui la lui acheta.

Sa guitare! seul objet auquel elle tînt.

Et cela la désespéra tout à fait.

Page 1