‹ FollaChapitre 14 sur 16 · XIV

XIV

EN ROUTE

Elle suivit le bord de la mer jusqu'au rond-point des Catalans, tourna à gauche, puis droit devant elle, boulevard de la Corderie.

Au carrefour Notre-Dame, elle demanda la route qu'il fallait prendre; elle était si rarement sortie d'Endoume! On lui indiqua la rue Grignan.

Dieu! qu'elle était lasse! Ses petits jambes fléchissaient sous elle, la tête lui tournait, et elle fermait les yeux en passant devant les boutiques des boulangers, pour ne pas apercevoir les petits pains dorés alignés dans la montre.

Elle s'assit sur les marches d'une petite maison close pour reprendre des forces, puis se releva bientôt courageusement en songeant qu'il fallait se hâter pour rentrer avant la nuit. De la rue de Rome elle déboucha au cours Saint-Louis, et fut étourdie du redoublement de cris, de mouvement.

Hôtels de Genève, de Rome, de Marseille, on lui répondit négativement. Elle remonta les allées de Meilhan, et, à bout d'énergie, vint échouer au seuil du bel établissement qui commence l'avenue Noailles.

Le suisse qui gardait la porte repoussa cette fillette mal vêtue, dont l'aspect misérable semblait indiquer une mendiante; mais elle se redressa suppliante:

"Laissez-moi entrer au bureau, Monsieur; je veux demander si M. et Mme Milane sont ici.

— M. et Mme Milane? fit l'homme, un peu radouci; qui est-ce?

— Un monsieur un peu gros avec des cheveux blancs, et une dame toujours habillée de noir avec une figure colorée. Ils ont avec eux une petite fille de ma taille à peu près, bien jolie, avec des cheveux blond cendré.

— Attendez! Est-ce qu'elle ne s'appelle pas Juliette, la petite demoiselle?

— Oui, justement, répondit Folla, dont les yeux noirs brillaient de joie, et qui eût sauté d'allégresse si elle en eût eu la force. Ils sont ici, alors?

— Ah! mais attendez, ma petite, je crois qu'ils sont partis.

— Partis..." Dans son découragement, elle laissa tomber la lettre qu'elle tenait à la main, et deux larmes montèrent lentement à ses paupières.

Le suisse fut pris de pitié en la voyant si pâle et consternée.

"Restez là, dit-il, je vais l'en assurer, car je puis me tromper."

Il courut au bureau, et en revint promptement.

"Je faisais erreur, reprit-il, M. et Mme Milane n'ont pas quitté la ville, mais ils sont absents depuis ce matin.

— Alors, mon bon Monsieur, vous seriez si obligeant de leur remettre ce papier quand ils rentreront. Vous ne l'oublierez point, n'est-ce pas?

— Non, fit l'homme en prenant la lettre et en examinant curieusement l'enfant. Où allez-vous donc comme cela?

— A Endoume.

— Vous savez où l'on prend l'omnibus, là, au bout de la Cannebière.

— Je vous remercie, Monsieur, mais je ne le prendrai pas...

— Quoi! à pied?

— Oui."

L'homme toisa la fillette; sous ses vêtements usés elle avait bon air, la pauvre mignonne, et son joli petit visage, son corps émacié, gardaient une distinction naturelle.

Elle rougit sous ce regard; il lui en coûtait d'avouer qu'elle n'avait pas même cinq sous dans sa poche pour payer l'omnibus.

"C'est bien loin pour vous, reprit le suisse.

— Aussi vais-je repartir tout de suite, pour ne pas être prise en route par la nuit. Je vous remercie, Monsieur, et je vous recommande mon billet."

Elle reprit sa course hâtive; elle n'avait pu voir ses anciens amis; mais au moins elle avait découvert leur adresse et pu remettre sa lettre; c'était une consolation, un espoir pour son pauvre petit cœur meurtri.

"Viendront-ils?" se demandait-elle douloureusement. "Et s'ils ne me répondaient pas? Oh! je crois que cette fois je mourrais de chagrin."

Elle trottait le plus vite possible, car la nuit tombait, et elle aurait peur sur la route d'Endoume, souvent déserte le soir ou fréquentée par les gens de l'endroit, pour la plupart mauvais ouvriers et méchants Italiens.

Quand elle fut à moitié chemin, la force lui manqua tout à fait; alors elle s'assit sur le bord d'un trottoir et pleura. Elle se sentait si lasse, si faible, et elle avait si grand'faim!

Mais, comme c'était une vaillante petite fille, elle reprit sa course, pensant qu'il faisait bien noir, que sa mère était seule au logis; puis la brise de mer, à cette heure, soufflait bien froide sur son pauvre petit corps mal garanti. Son front ruisselait de sueur, et cependant ses dents claquaient; son cerveau lui semblait vide; de temps en temps elle trébuchait ou tombait sur les genoux, en buttant contre les pierres; chaque pas lui causait une douleur dans la tête, mais elle n'y faisait point attention et murmurait en allant, allant toujours:

"Je marche, j'arriverai, j'arriverai."

Elle arriva, en effet, dans ce pauvre bourg d'Endoume mal éclairé, et regardant mélancoliquement la mer, sombre ce soir- là; Endoume, jeté comme un haillon bizarre sur cette adorable route de la Corniche, village habité par de pauvres hères ou des vagabonds mal famés, où le vice sordide s'étale sous un ciel d'azur et ce soleil étincelant.

Folla aimait Marseille, mais elle n'aimait pas Endoume; ces gens lui faisaient peur.

Elle arriva, le cœur battant; avant d'atteindre la maisonnette où elle comptait trouver Gervaise, un bruit étrange la retint: c'était comme un sanglot sortant de l'ombre épaisse, et en même temps des rires confus et des voix moqueuses.

Folla regarda autour d'elle, et ce qu'elle vit lui fit pousser un cri d'indignation et relever la tête avec une subite colère: une troupe de méchants gamins s'amusaient à tourmenter la pauvre Gervaise; ils l'avaient surprise sur le seuil de sa porte, entraîné dehors, et se moquaient d'elle, déchirant sa robe, tirant ses cheveux gris et la faisant tomber pour la rouler à terre.

Gervaise ne paraissait point courroucée, seulement elle demandait grâce et gémissait douloureusement.

Folla bondit comme si elle eût retrouvé des forces soudaines:

"Méchants! cria-t-elle, sans cœur! voulez-vous bien la laisser en paix! N'avez-vous pas honte de faire un jouet d'une pauvre femme sans défense?"

Ils répondirent par des huées brutales; mais, soit que l'intervention de l'enfant indignée leur imposât, soit qu'ils fussent las de leur jeu, ils lâchèrent Gervaise et s'éloignèrent en ricanant, non sans que l'un d'eux cependant, le plus robuste et le plus lâche de la troupe, n'eût allongé un grand coup à la fillette en lui criant: "Tiens, petite princesse, voilà pour t'apprendre à nous ennuyer. Il ne faut pas courir la pretantaine à ces heures-ci et garder la folle au logis, si tu ne veux pas qu'on rie d'elle."

Folla reçut le coup sans pousser un cri; déjà affaiblie par son long jeûne et par sa course affolée, elle ne put supporter cette dernière émotion et tomba, privée de sentiment. La folle demeura auprès d'elle, murmurant d'incohérentes paroles et tâtonnant dans l'ombre pour retrouver son châle.

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