‹ FollaChapitre 13 sur 16 · XIII

XIII

RENCONTRE

Un après-midi de mars, Folla n'avait pas été à l'école; ses vêtements usés lui attiraient trop de quolibets et de méchancetés de ses compagnes; sa maîtresse ne l'aimait pas, et nul ne prenait intérêt à ses progrès. D'ailleurs elle n'avait pas le cœur au travail, non plus qu'au jeu.

Elle alla sur la route où passent les tramways, les omnibus et même les équipages; devant elle elle avait ce blanc chemin de la Corniche serpentant au bord du golfe bleu, derrière elle la mer d'azur semée de voiles claires.

Elle s'accouda au parapet de pierre, sa petite tête amaigrie et triste appuyée sur sa main, et elle songea.

La veille, on avait parlé à Endoume d'un jeune garçon qui, en s'aventurant seul au large dans la barque de son père, avait chaviré et s'était noyé avant qu'on eût pu lui porter secours.

Folla pensait à cela, et se disait, comme malgré elle, que cet enfant était bien heureux et que, quand la vie est si noire et si dure, même pour les petits, il fait bon la quitter. Pauvre Folla! son cœur était si plein de désespoir et de lassitude! Ne la blâmez pas, mais plaignez-la.

Puis elle se rappelait son doux passé, son passé béni et joyeux; il y avait un an à cette même époque, avait eu lieu à Paris un charmant bal d'enfants auquel elle avait assisté avec Juliette.

Celle-ci portait un fourreau de guipure sur un transparent de soie bleue, qui allait merveilleusement à son teint de neige et à ses cheveux d'or; Folla, elle, était vêtue d'une petite robe anglaise en velours grenat, orné de dentelles blanches. On s'était tant amusé! Il y a avait de jolis et gentils enfants, des gâteaux exquis et des glaces.

Oh! cette délicieuse nuit de bal! Folla s'en souvenait. Elle se souvenait de bien d'autres choses: des heures d'étude passées dans la chambre chaude, à Paris ou à la Seille; des repas gais et abondants, des promenades à pied ou en voiture, des leçons de musique où elle se montrait si appliquée, du grand salon or et ponceau où l'on prenait le thé le soir quand il venait du monde, et enfin du château dauphinois, ce paradis radieux aux pelouses ombreuses et aux bois touffus.

Et maintenant Folla n'avait plus de quoi se vêtir, plus de quoi manger; son père volait et s'enivrait, sa mère ne lui avait jamais donné un baiser... Un sanglot souleva sa poitrine. Pauvre Folla! n'est-ce pas, c'était trop de souffrance et d'abandon pour ses dix ans?

Et voilà qu'elle veut retourner à la maison, afin que les passants ne voient point ses larmes.

Au moment où elle va traverser la route, le claquement d'un fouet siffle à son oreille, et la grosse voix d'un cocher, à l'accent marseillais des plus prononcés, lui crie:

"Sapristi! prends donc garde, petite sotte, j'ai failli t'écraser."

Folla fait un bond en arrière pour éviter les chevaux; c'est une voiture de louage qui emporte des promeneurs sur le chemin de la Corniche.

Dans le fond est une dame mise élégamment; à côté d'elle une fillette d'une dizaine d'années, non moins élégante, et sur le strapontin deux autres enfants. La dame, Folla ne la connaît pas; mais la petite fille assise près d'elle!... Dieu! mais c'est Juliette! Juliette Kernor, sa sœur de lait!

Folla joint ses mains maigres sur sa poitrine, et crie, affolée: "Juliette! Juliette!"

La petite fille de la voiture se retourne, fait un mouvement; mais une vive rougeur couvre ses joues, et elle se détourne lentement, faisant signe de continuer sa route au cocher, qui a cru devoir ralentir l'allure de ses chevaux.

Et Folla voit filer dans la poussière la victoria légère, tandis que son ancienne amie, d'un air embarrassé, donne une explication à ceux qui l'accompagnent.

Folla demeure atterrée sur le chemin, enveloppée d'un nuage de poussière. Se peut-il qu'on ne l'ait pas reconnue?

"Suis-je donc si changée?" murmure douloureusement l'enfant, qui ne peut comprendre l'action blâmable qu'elle n'eût jamais faite, elle.

En effet, Juliette Kernor avait fort bien vu Sophie; mais il lui était venu une fausse honte en s'entendant appeler devant ses petits amis par cette pauvresse mal vêtue.

Quel spectacle si celle-ci, ainsi accoutrée, l'eût embrassée en pleine route, comme elle le faisait autrefois!

Cependant Folla reprend courage en se disant:

"Juliette est à Marseille, bon papa et bonne maman aussi. Qui sait! je les verrai peut-être; je vais leur écrire."

Aussitôt rentrée elle prit une feuille de grossier papier et y traça ces mots:

"Ma chère Juliette, tu n'as pas reconnu ta pauvre Folla dans la petite fille en guenilles qui t'a appelée sur le chemin d'Endoume.

"Je pense à toi et je souffre; moi, je t'ai bien reconnue, va! Tu as passé devant notre porte, et tu n'y es point entrée; devant moi, et tu ne m'as rien dit. Je suis bien malheureuse. Je t'en supplie, dis à bon pa..., non, à M. et Mme Milane de t'amener chez nous; je donnerais tout pour vous revoir. Je n'ai pas de plus beau papier, tu me pardonneras, et je n'ai pas non plus d'enveloppe, parce que je suis trop pauvre. Je t'en prie, viens.

"Folla."

Elle ferma la feuille, pliée tant bien que mal, avec quelques gouttes de bougie qu'elle y fit couler en guise de colle, puis elle réfléchit.

Elle ne savait quelle adresse mettre sur sa lettre; sans doute ses bienfaiteurs résidaient à Marseille, à l'hôtel, mais lequel?

Et puis elle n'avait pas de quoi acheter un timbre. Elle se résolut alors à partir.

"Je vais aller à la ville, se disait-elle; je porterai moi- même ma missive, demandant aux plus grands hôtels si M. et Mme Milane y logent; je finirai bien par trouver."

Elle s'enveloppa d'un mauvais petite châle, et, après s'être assurée que la folle ne manquait de rien, elle partit, lui laissant le dernier morceau de pain qui restât à la maison.

Elle avait pourtant bien faim, la pauvre mignonne, et la route est longue d'Endoume au cœur de la vie; mais Folla pensait aux autres avant de se servir elle-même.

Certes, toute autre enfant de son âge eût pu franchir cette distance en s'imposant une fatigue; mais c'était plus pénible encore pour la pauvre fillette, qui était à jeun et fort affaiblie par les privations qu'elle endurait depuis longtemps.

Page 1