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Chapitre 2

Malgré les menaces d’orage d’hier soir, voici que vers sept heures, il fait un si joli temps saphir et or que j’ai envie d’aller revoir les jardins.
Je passerai devant la fenêtre de ma « princesse » : Si je puis lui dire deux mots au départ, j’en aurai le cœur fleuri pour tout le temps de ma promenade ; sinon je patienterai un peu et les verdures, les parterres, les paysages du grand parc et les champs prisonniers de murailles s’embelliront de l’espoir que j’aurai de lui parler au retour.

J’ai dû rêver, cette nuit. Il n’y a pas de Kmôhoûn de Tkoukra ; il ne s’est élevé aucun cri du bâtiment des femmes ou si quelques malades très fortement atteintes ont jugé à propos de donner un concert, (— hélas oui ! j’ai encore leurs inhumaines clameurs dans les oreilles ! —) Elle, du moins, n’a pas crié. J’aurai, simplement, été un peu plus fou que de coutume et me serai complu à me terroriser, à m’horrifier moi-même. Belle besogne de dément ! Et Kmôhoûn de Tkoukra ! Elle est bien bonne, celle-là ! Quelle imagination ! Voilà que je découvre des planètes, que je deviens un douchable Leverrier de cabanon ! C’est abracadabrant !

– Pas tant que cela, me répond très tranquillement Kmôhoûn auquel je reconnais maintenant une sorte de voix psychique, féroce ou calme, « pas si abracadabrant que cela puisque je demeure ton très dévoué pensionnaire tout joyeux d’avoir à nous féliciter l’un et l’autre de l’excellente santé de notre carcasse. Hein ! quelle joie d’être débarrassés entre nous de l’absurde : « Comment vous portez-vous ? » qui se dit jusqu’à Tkoukra !

J’avoue que j’éprouve un désespoir profond, si sincères que soient mes convictions de « partageux ». Il va falloir désormais être surveillé, espionné par cet être d’espèce différente et peut-être redoutable. Je n’aurai plus jamais la ressource de me « réfugier en moi-même ». Je n’y serai pas seul ! L’ultime abri dont un forçat maltraité, dont un chien battu peuvent jouir ne sera plus un abri pour moi ! Toujours une présence, même si j’agonise de douleur !

Oh ! échapper à Kmôhoûn de Tkoukra, — ne fût-ce que pour quelques heures, — pour quelques minutes !

– Ah ! c’est bien simple ! répond le même Kmôhoûn. Veux-tu aller faire un tour hors de toi-même ? Je me charge de t’y aider. Tu n’as qu’un mot à dire. Ce n’est plus un refuge que tu possèdes aujourd’hui. Tout peut te servir de refuge ! Il te suffit de quitter ta « guenille ». Tu penses bien qu’après avoir eu tant de mal à découvrir le secret des sorties de corps astral, je n’ai pas été assez bête pour l’oublier. Tu pourras lâcher l’« homme de Tkoukra », aller voir ta princesse et demeurer auprès d’elle le temps que tu voudras. Quand il te prendra fantaisie de réintégrer ta prison de chair et d’os, je t’agréerai de fort bonne grâce, car j’ai réfléchi. Je ne veux pas me conduire en accapareur ; j’aime bien mieux abandonner un coin du logis au légitime propriétaire qui, sans cela, me rendrait l’existence insupportable à force de toujours voleter autour de moi en piaulant : « Je veux rentrer dans ma maison ! Rendez-moi mon petit entresol ! » Je n’aurais plus une seconde de tranquillité. Tu peux donc « sortir » sans crainte ; à ton retour je me montrerai plus poli, plus empressé que bien des concierges ; je ne te laisserai pas « attendre à la porte. »

Mon Kmôhoûn a, vraiment, fait d’incroyables progrès en peu de temps. Il a lu bien des chapitres de vie terrestre dans mon cerveau : il connait les concierges ! ! — Mais il ne s’agit pas de cela. Je vais, si je le veux, aller passer plusieurs heures près de ma « princesse » sans qu’aucune gardienne puisse en prendre ombrage. Ne serai-je pas invisible pour tous ceux qui ne sont pas des Yoghis ? — Et si Kmôhoûn me trompait ? Si, indifférent et sourd à mes objurgations, il me laissait errant dans l’espace ? — Bah ! je suis déjà si fatigué de lui que je lui abandonnerais, je crois, la place sans difficulté. J’en serais quitte pour aller hanter perpétuellement ma princesse qui est d’une société autrement gracieuse et agréable. Je réaliserais même ainsi le rêve de bien des amoureux. J’ai tant souffert ces temps derniers, je suis un homme tellement changé par l’angoisse que j’en viens à me figurer que ma passion est toute platonique, idéale, — et d’autant plus délicieuse à éprouver. Certes je ferais bien rire les bons conteurs du « Gil Blas » s’ils étaient au courant de mes divagations !

· · ·

Quoi qu’il en soit, je dis très délibérément au Tkoukrien :

– Je ne demande pas mieux que de m’évader pour quelques heures.

– Oh ! je vois ce que tu rumines ! Ce n’est pas très aimable pour moi, mais je ne t’en garderai pas rancune. — Va, mon garçon : tu me reviendras plus tôt que tu ne penses. Tu n’as pas une âme volontaire comme la mienne. Tu me trouveras tout à ton service pour te faire opérer ta « rentrée ». Tu veux partir maintenant ? Bien ! Le meilleur moyen à employer pour libérer ton esprit est le suivant : vouloir très fortement échapper à ton apparence matérielle. Par exemple, il faut Savoir vouloir, vouloir d’une certaine façon que je ne pourrais t’expliquer ; certains êtres découvrent peu à peu ce secret en eux. Mais tu n’en es pas encore là, mon veule Veuly ! Il faudra que j’intervienne — et fort énergiquement. Toutefois tu me faciliteras une idée la besogne en te servant du peu de volonté qui est en toi : songe à un endroit quelconque, disons le bâtiment d’en face et désire très violemment t’y trouver transporté.

C’est aisé, tous mes rêves y volent. . . Mais qu’ai-je ressenti tout-à coup ? Est-ce une peur honteuse, brisante, une peur sans nom ? Est-ce une trop furieuse joie ? Est-ce une douleur exquise et presque mortelle ? Qu’a fait ce Kmôhoûn ? Je ne sais, mais la commotion est telle que je crois mourir . . . . . . . Et je me retrouve — bondissant ? — volant ? au-dessus du jardin. Ni bondissant ni volant en réalité ; je n’ai plus de corps, mais je continue de voir et d’entendre comme lorsque j’étais incarné.

Presque à la même seconde j’aperçois, couchée dans son lit, ma « princesse », les yeux révulsés, le rose clair de son visage devenu rose-thé, ses fines dents blanches découvertes, —on dirait grinçantes, — ses lèvres bleuies étirées par un rictus farouche. Elle est encore belle mais presque effrayante ! Le Dr Froin et une gardienne causent debout à son chevet :

– Ah ! monsieur le Docteur, vous savez bien ! Chaque fois qu’il y a cris la nuit, elle est comme çà le lendemain. Les autres se remettent tout de suite. A deux heures du matin elles faisaient un charivari d’enfer et— aussi vrai que je m’appelle Célestine-Bouffard, au moment du petit déjeuner vous les retrouviez vermeilles, souriantes et pleines d’appétit. Mame Letellier, elle, ça lui donne une de ces crises « qu’il lui faut la journée entière pour s’en sortir ». C’est pas qu’elle s’exaspère plus que les autres. Elle donnerait de la voix plutôt moins que (gue) ses collègues ; maintenant, il est vrai de dire qu’elle, les rares fois que ça la prend, ça fait grémir. C’est aigu comme une lame de paugnard et ça vous fait dans le dos « comme si que ce serait une scie qui vous passerait sur les noyaux de la colonne...

– Musique d’Auber, fait un baryton trop connu… Je découvre le gracieux Bid’homme assis sur un fauteuil et caché jusque-là par la large carrure et les hanches phénoménales de Mlle Célestine Bouffard (Célestine Bouffard ? N’a-t-elle pas joué un rôle dans certaine histoire de toqué libidineux et de « tonnelle B » racontée par l’incendiaire Auzoux ?…).

Ah ! cette fois il m’est donné de voir le Dr Froin en colère :

– Monsieur Bid’homme ! gronde-t-il d’une voix toute changée, vous serez bien bon d’aller plaisanter ailleurs. Vous êtes stupide et inconvenant…

– Et puis après ? ricane l’aliéniste botté.

– Et puis sortez immédiatement ; je n’ai plus besoin de vous.

Ainsi congédié, Bid’homme dit l’Aimable gagne la porte en chevauchant sa cravache et en faisant sonner ses éperons.

– Qu’est-ce que vous avez aux pieds ? Avez-vous perdu l’esprit ? clame le Dr Froin.

Bid’homme répond comme l’eût fait l’immortel Ubu par un monosyllabe composé de trois consonnes et de deux voyelles… assez bas toutefois pour que le Directeur puisse affecter d’ignorer cette gentillesse. Il continue d’inspecter son adjoint :

– Et une cravache par-dessus le marché ! Et vous caracolez ! Vous avez certainement bu !… Venir dans la chambre d’une malade pour « jouer au cheval ! » Votre compte est bon ! Allez m’attendre dans mon cabinet… ou plutôt non ! Couchez-vous ! Nous nous expliquerons cet après-midi !

Comment ai-je entendu toute cette scène qui scandalise évidemment la distinguée Mlle Bouffard dont la voix de contralto gémit : « Ah ! chez le Dr Froin ! — des « cacades » pareilles ! Où c’est que nous allons ! C’est « la renverse de tout ! »… Comment ai-je pu suivre ce dialogue ridicule au moment où je ne suis préoccupé que de l’état de la femme que j’aime ?

Elle a encore pâli ; ses yeux roulent, hagards ; son nez se pince et se tache de blanc livide aux narines ; sa bouche grimace un peu ! — Abomination ! Elle serait… presque laide… pour un autre que moi ! Le Directeur s’empresse, lui relève la tête sur l’oreiller, lui fait respirer des sels, tandis que Cèlestine Bouffard lui tape dans les mains.

Elle se réveille brusquement, regarde autour d’elle. Les beaux yeux sont encore égarés, toute sa figure est convulsée ; elle « ne se ressemble plus :

– O Docteur, quoi donc qu’elle a, c’te pauv’petite Mme Irène ! crie Mlle Bouffard. Vrai Dieu ! elle est-y changée ! Quel malheur !

– Taisez-vous ! dit sèchement le Dr Froin. Elle aura repris sa physionomie normale avant ce soir !

Mais le coup est porté : Irène — (c’est par Mlle Bouffard que j’aurai appris ce nom !) — Irène est prête à pleurer. Elle saisit le petit miroir demeuré à portée de sa main et y jette un regard épouvanté :

– Ah ! mon Dieu ! je suis hideuse ! Je ne veux plus qu’on me voie ! Oh ! c’est mal de me regarder comme cela ! Je veux me cacher ! Oh !… surtout… celui qui va me délivrer… qu’il ne me voie pas… je le perdrais ! Le seul ami, le seul !… Par pitié, allez-vous en !

– Le mieux est de la laisser un instant, acquiesce le Dr Froin.

Après ce qu’elle vient de dire — (est-ce de moi qu’elle a parlé ? Suis-je l’ami qui doit la délivrer ? Ou a-t-elle imaginé quelque bizarre chevalier qu’elle croit rencontrer partout ?… peu importe !) je trouverais cruel d’épier son désespoir, même à son insu. Je reviendrai plus tard, je lui donnerai le temps de se remettre complètement.

Et tandis que l’infirmière qui suit le Docteur ouvre et referme la porte, je sors de la chambre, sans y penser, au travers du mur ; car il n’y a plus pour moi d’obstacles matériels. Je me laisse aller, flottant au hasard… et me voici déjà loin de Vasselot. Une liberté si absolue m’effare ; — je ne sais qu’en faire.

Je sens, pourtant, que si je n’étais pas aussi abominablement triste, si j’avais la moindre énergie « spirituelle », rien ne me serait plus facile que de gagner, en un espace de temps incroyablement court les beaux pays que j’ai toujours désiré voir, que de planer au-dessus d’Océans d’un bleu lumineux vers des baies cernées de palmes et de forêts fleuries. Mais, tout aux souffrances d’Irène, je ne songe qu’à ce qui peut me rapprocher mentalement d’elle et ne m’étonne pas de façon démesurée quand je m’aperçois que je suis, — de haut, — la route de Villiéville-plage, par où Léonard est parti ce matin pour aller chercher la mère de ma pauvre « petite princesse. »

Je vais doucement ou vite, à mon gré, et, bien que je n’aie plus d’organes, je vois et entends plus clairement, je jouis plus vivement des parfums des prés et des haies que je ne pouvais la faire hier dans ma prison corporelle.

Léonard a dû prendre la vieille route, la plus courte, — celle-ci. — En effet au moment où je vais dépasser une sorte de vieux fiacre fermé traîné par un cheval poussif et conduit par un cocher ivre, je reconnais la face auguste de mon gardien sortant du cadre de la portière. Il paraît furieux, mon gardien ; il est rouge comme un soleil couchant et jure avec une abondante véhémence. Quand il a suffisamment blasphémé, quand il a fait un large abus de locutions « immodestes » et d’épithètes au Cayenne, il en revient à la phrase régulièrement construite et je connais la cause de son ire :

– Quand je pense que c’est moi qu’ai-z-été te sercher hier, vieux macchabée crevé de boisson, toi et ton carcan à sonnettes, je voudrais me sanger et puis toi aussi en nourrices de cochons de lait. Que le Dr Froin y m’disait : « Prenez la voiture de l’établissement » et que j’y répondais : « Non ! j’suis habitué avec Robidor et son flaque ; c’est la seule vésicule de Vassetot qu’est construite pour LE malade. Ah ! il est bien Robidor ! ’larrive à cinq heures du matin saoul comme « père et mère » (comme un troupeau de bourris, — quoi !) — j’comprends une tape l’après-midi, mais à cinq heures du matin ! — Y casse son brancard de drouète qu’y rakmode avec de la corde, y se manque de ça qu’y me verse dans de la bouse et avec son mulet de cheval qu’a des pieds de… marchandise, y me fait faire une demi-lieue à l’heure ! ’Cré enfant de « mauvaise femme », va !

Robidor demeure impassible. Une seule fois, mon gardien s’étant tu pour respirer, il murmure avec douceur :

– Voyons, Léonard, fous-moué la paix, pas moins ! J’t’ai vu pus saoul qu’moué : j’ai-t-y fait des histouères ? !

A la fin, Léonard rentre sa tête dans le fiacre et se met à brosser son melon blanchâtre avec une manche de sa veste ; il crache avec soin sur une petite tache encore inaperçue et frotte l’endroit avec son mouchoir. Puis, il tire un journal de sa poche, enveloppe le chapeau dedans, atteint une valise faite d’un morceau de papier goudronné et d’une forte ficelle, y prend une sorte de casquette de marchand de marrons et s’en gante le crâne. Il monologue :

– Ça, c’est un chapeau délicat. Ça supporte deux, trois heures de poussière mais pas une demi-journée… Je le remettrai pour rentrer à Villiéville ; mais pourquoi que je l’abîmerais dans la guimbarde à Robidor qu’a seulement pas brossé son capitonnage ? A qui qu’y fera de l’effet, mon galurin ? J’va-t-y être coquet pour trois pauvres vitres et un dos de cocher dans les bignes du Seigneur ?

Le cahotement du fiacre et le tangage sur place deviennent si doux, si berçants que Léonard se croit, bien sûr, dans un « rocking-chair » et finit par s’endormir.

Une heure, au moins, se passe. Le cocher dort aussi, saluant la croupe du bidet, puis la route, jusque là déserte, bordée de grands arbres espacés ombrageant des tas de cailloux, s’anime maintenant de maisonnettes grisâtres ; la douce rosse qui marche à sa guise et renifle l’arôme d’écuries connues, avance un peu plus vite, sans précipitation toutefois. Aux cahutes grises succèdent de nobles constructions de briques groseille à toits d’ardoises indigo, des pavillons de rentiers illustres, sans doute possible, —et le cheval cesse tout-à-coup de gratter de ses fers la chaussée dure et bombée. Il a fait halte derrière des charrettes de foin qui barrent la route, et peu gêné par son mors usé, gros comme une baleine de corset, commence à déjeuner avec lenteur.

L’adipeux cocher se réveille, roule péniblement à bas de son siège, passe un bras par la portière et secoue Léonard sans trop de précaution en hurlant :

– Eh ! mon vieux garde-chiourme ! V’là la mairerie !

Il reprend d’un ton posé d’observateur impartial, tandis que Léonard se frotte les yeux, puis développe son chapeau et s’en coiffe :

– J’ai vu bien des chevaux dans ma… grue d’existence, mais pas un qui aurait fait le pouël à Bicot ; ce bougre-là y sait toujours par à peu près par où qu’on va. C’est vrai qu’il est oppo-ô-osé d’avancer par ces… souteneurs ( ?) de charretiers, mais enfin « y en a d’aucuns » chevaux qui seraient montés su’l’ crottoir. Lui pas ; y vouët l’auberge à quinze pas et y s’dit : « Pas la peine de faire des « oréginalités » quand « y ya » qu’un… soupir à pousser pour arriver. Et pisqu’y ya de la salade, j’vas « manger un morceau » !

– Ah ! l’failli canasson ! réplique Léonard, « c’est ’core un particuyer dans l’genre à son maître ».

Robidor paraît flatté, plus encore lorsque mon gardien ajoute :

– ’Coute un peu : tu vas remiser ici ta roulotte et ton poulet d’Inde, chez Angu-Postel. Moi, j’en ai pas pour longtemps chez le Maire qui va me dire où que reste le parent de la mère Charlemaine ; paraît que c’est tout près. Je vas avertir le copain qu’y fasse un baluchon pour sa cousine et qu’y la mette décente pour quand je viendrai l’emballer su’l’coup de trois heures. Ton animal ne peut pas repartir avant, pas vrai ? ’l est claqué comme un vieux ballon. B’en dans vingt minutes, une domieure, j’te r’joins chez Angu-Postel : dans le cas que tu te dessaoulerais, on prendrait un verre… ou deux ; ensuite on mangerait c’qu’y aurait, puis café, gloria et rincette-surrincette si tu te tiens comme un zigue. Enfin nous allons charger : et en route pour la caserne de Vassetot. On n’y sera jamais beaucoup plus tard que neuf heures puisqu’y ya pas plus de trois heures de route pour un bidet de moins de trente-neuf ans ; et tu vois, je compte double pour le tien qu’est plus que de la peau de bottes ; fous-y d’l’avoine, en tout cas, c’est Froin qui paye ! !

Mon gardien n’a même pas la peine d’aller jusqu’à la mairerie. Il rencontre à sa descente du fiacre le premier magistrat du bourg, éléphantin paysan au nez bleu orné de narines poilues et aux yeux si invraisemblablement rusés que cela doit lui faire mal de les tenir tout le temps à ce cran d’expression-là.

Léonard l’interpelle, lui raconte sa petite affaire, obtient l’adresse indispensable : « devant l’pus gros fumier, là-bas, à toucher l’bassin d’nôvigôtion » et met le cap sur l’énorme tas d’ordures indiqué.

Il frappe à la porte d’une maison sale mais prétentieuse. Une jeune bonne mafflue, nullement prétentieuse mais plus sale que la maison, grogne qu’il « a de la veine », car M. Frédéric sort de rentrer. — Nous sommes bientôt en présence de M. Frédéric lui-même, un vieux « monsieur de campagne », chétif, louchard et ahuri, déguisé en « chasseur » d’almanach comique ou d’image à un sou.

La salle-à-manger-salon de ce personnage est encombrée de fusils de tous les modèles, de gibecières, de poires à poudre. Le possesseur de cet arsenal cynégétique n’a rien de belliqueux ; en dépit de ses soixante-dix ans bien sonnés il nous montre une imberbe figure piteuse de petit garçon puni. Ses yeux louches ressemblent à ceux d’un lapin mort ; ses lèvres tremblent tandis qu’il parle avec une incorrecte élégance ; ses rares cheveux plantés comme du chaume sur une maigre terre paraissent hérissés de frayeur.

– Vous venez pour me délivrer de ma cousine, soupire-t-il. C’est une personne dangeaireuse et de mœurs, je le crains, équivoques. Sa branche de notre famille domecillée à Cany n’a pas reçu autant d’inducation comme nous autres élevés à Villiéville. De là, je le crains, sa conduite nauséabonde et peu flatteuse pour sa parenteté. Le docteur-médecin-accoucheur de notre locualité a dû la « phlibostomiser » avant-z-hier. Oui, monsieur, cette femme-là, c’est Tadmerlan en jupons…

Léonard interrompt son discours pour le prier d’empaqueter quelques vêtements et du linge pour la future internée et l’informer du moment de son départ.

– A trois heures seulement, mon cher et bon monsieur ! C’est une grande déception pour moi ! Je croyais vous la transmettre tout de suite ; et c’eût-z-été sans douleur ! Elle a encore le temps d’entrer plusieurs fois en danse, — c’est le mot positif, mon excellent monsieur ! — de me porphyriser mes meubles et d’endommager mon physique qu’elle a déjà menacé d’extrafilades et autres violences.

Mon gardien lui explique la situation : un cheval fatigué, un cocher à peine remis d’ « un coup de sang », pas de voiture à louer à Villiéville..,

– Je vois, hélas ! Je comprends, répond le « chasseur » navré, mais je compatis bien à mes propres inquiétudes. Je ne respirerai des deux poumons que quand cette démoniaque personne aura franchi l’horizon ! Mais ne pourriez-vous rester avec moi jusqu’à votre départ pour Vassetot ? Je suis à bout de forces. Voyez-moi, moi, un homme de mon âge, inoffensif au point de n’avoir jamais exterminé que d’innocents animaux, moi, armé d’un revolver meurtrier à ma ceinture !

Un « bull-dog » brille en effet, de tous ses nickels sur le ventre plat du bonhomme qui reprend avec effort, d’une voix plus basse, comme honteuse :

– Et savez-vous pourquoi cette arme n’a pas quitté mon giron depuis avant-z-hier au soir ? La folle voulait… (ah ! mon bon cher monsieur, oserai-je le dire ?)… elle voulait me « ravir l’honneur » !

Le vieux Nemrod en frémit encore.

– Je peux pourtant pas « plaquer » le cocher qui devait manger avec moi chez Angu-Postel ! fait mon gardien.

– Ma foi, tant pis ! répond tristement M. Frédéric. Amenez-le se « sustenter » ici : c’est de la dépense !… Mais je n’en mourrai pas pour une fois !

Léonard se hâte d’aller chercher Robidor qui ne l’avait pas attendu pour prendre beaucoup plus que ses deux verres mais qu’une seconde saoûlerie a visiblement guéri de la première. O homéopathie !

– J’y avais pas pensé, grommelle mon gardien, mais c’est bien ça qui le tenait, le sacré Robidor : ’l était sâh, mais pas assez !

Le gros cocher dont l’estomac est une vraie cale fait honneur au repas. Les trois attablés s’entendent, d’ailleurs, le mieux du monde, bien qu’ils parlent tous les trois, à la fois. M. Frédéric narre des « méchancetés » de lièvres, « de sales bêtes qui n’ont aucun égard pour les meilleurs tireurs » pendant que Léonard raconte des traits de canaillerie de « mabouls » plus ostinès et plus fûtés que les autres. Robidor, lui, n’abandonne pas un instant le chapitre du crottin. Pour sa vieille expérience c’est une « pierre de touche ». Il en a vu d’ « extraordinaire » ( !) bien que toujours révélateur des habitudes, du caractère et des capacités du « sujet » !

Dès le second plat, M. Frédéric est charmé de ses hôtes ; au dessert il s’établit une si parfaite harmonie que l’on peut dire que les trois parlent en chœur.

On vient de verser le café. Le maître de la maison débouche une bouteille de cognac et la gaîté est à son comble, chacun s’amusant follement de sa propre conversation, quand il se produit un incident (tout comme à la Chambre ou au Sénat). La porte de la salle-à-manger s’entr’ouvre ; puis passe, entre le chambranle et le battant, une vieille tête émaciée, fripée, mordorée comme un cuir de Cordoue, une vieille tête aux yeux noirs étrangement brillants qui ne me paraît pas tout à fait inconnue. Comme on n’y prend pas garde elle disparaît mais pour reparaître deux secondes plus tard sur un corps incroyablement maigre qui flotte dans un affreux caraco noir tout étoilé de graisse et un jupon de couleur indicible.

M. Frédéric lève les yeux et pousse un cri :

– Aïe ! voici la cousine !

La vieille dame, — cette tigresse ! — fait timidement quelques pas et dit d’une voix lamentable :

– J’ai faim aussi, moi ! et on ne m’a rien donné à manger !

M. Frédéric devient verdâtre et crie comme un écorcbé :

– Robertine ! Venez vite prêter main-forte à ces Messieurs !

La bonne entre, — côté cuisine ; — Léonard et le cocher sont déjà debout.

Je m’attends à une scène d’une rare violence quand les alliés s’approchent de la vieille pour la « maîtriser », mais elle se contente de répéter :

– J’ai faim aussi, moi !

La bonne ricane :

– Est-il couenne, Monsieur ! Alle est pas si féroce ! Je vas la prendre avec moi et lui donner « kekchose » à bouffer.

– Rien de ma table ! gémit M. Frédéric. Elle s’alimenterait gloutonnement de toute ma nourriture et je n’aurais plus rien pour ce soir ! Faites-lui chauffer les pommes de terre d’hier avec le morceau de « bouilli ». Rien d’autre ! C’est une ruine, une vieille aliénée de cet appétit !

Robertine prend par le bras la bonne femme qui pleure mais s’apaise dès que la peu décorative jeune personne lui a promis de lui « fourrer » tout plein de ça qu’est bon ».

– Vous comprenez, reprend M. Frédéric, je ne puis pas mettre les plats d’or dans les plats d’argent pour une vieille aliénée qui n’a plus le sou. Bien sûr que ça a eu des « moyens » et gros comme une meule, dans le temps. Mais la « mauvaise administration », le vice, la folie, peut-être la boisson, tout cela réuni a mangé le plus clair du capital. Le tuteur de cette famille de déments, — un notaire, — est un sentimental… (Oh ! un notaire sentimental ! Un crocodile qui s’est payé une muselière, alors !) et tient absolument à ce que ses pupilles soient traités comme des parents de ministres, chez le Dr Froin. Ça revient à… à… horriblement cher ces chambres à part, ces régimes dits fortifiants ekcékéra. Je suis sûr que les revenus actuels sont dépassés. Hier j’ai acheté à Robertine, pour la mère Charlemaine, deux de ses costumes fatigués mais encore bons qu’elle mettait pour les « grands nettoyages ». Ils m’ont coûté dix francs les deux, c’est une somme ! En serai-je seulement remboursé ?

– Alors, son baluchon ? fait Léonard, curieux.

– Sera composé de sa chemise bien raccommodée et de celui des costumes de Robertine qu’elle n’ « arbore » pas aujourd’hui.

– Enfin, le Dr Froin s’arrangera avec le tuteur.

– J’y compte bien. J’ai, vraiment, assez fait ; tout mon argent est placé… mal placé !… J’ai même renoncé à me marier par économie ! Alors vous comprenez !…

On a pris le cognac. M. Frédéric rebouche la bouteille, mire bien le niveau du liquide et fait, à la hauteur voulue, une petite marque avec un diamant de vitrier. De plus, il met la fiole sous clef ; mais je l’entends murmurer :

– La sellurerie ne vaut pas cher aujord’aujord’hui.

Il est près de trois heures. Bobidor s’en va chez Angu-Postel pour atteler son cheval. Roberline apporte les « effets » de la mère Charlemaine qui commence à s’inquiéter.

– Elle n’aurait pas un chapeau, un bonnet, demande Léonard. Nous n’arriverons pas de bonne heure à Vassetot et y fera frais !

– Elle possède une capeline, je te reumeumore, répond M. Frédéric. On pourra lui en ceindre le chef si la température devient trop frigorifique.

Dix minutes se passent et Robidor revient, son fouet en collier, annoncer que « la bête est dans les brancards ».

Robertine empaquette la tête de la mère Charlemaine dans une sorte de torchon de laine noire qui a souffert du voisinage de bougies allumées et coulantes. Léonard offre gracieusement le bras à la bonne dame. Celle-ci pousse de petits cris et veut savoir où l’on va « comme ça ».

– Nous allons pronmener en voiture, flûte mon gardien.

– Pas avec des Monsieurs que je connais pas, proteste la folle, ’y a des oubliettes dans les voitures et on y jette les vieilles femmes comme moi. J’aime mieux aller voir les oiseaux de fer-blanc sur le toit du grenier ; ils chantent comme des harmonicas !

– C’est là que nous irons avec le fiâque, par un chemin montant qui tourne, susurre Léonard.

– C’est-y bien vrai ?

La mère Charlemaine fait deux pas, à demi rassurée. Robertine lui dit : « Au revoir ! » en lui donnant deux bonnes tapes dans le dos en guise de marques d’amitié. M. Frédéric respire. Mais la pauvre femme se retourne soudain et sanglote, comme prise d’un pressentiment :

– Tu m’embrasseras-t-y pas, Frédéric ? Des fois que je reviendrais… que tard ?

– Allons bon ! Voilà que ça la reprend, les bêtises ! voilà qu’elle va encore me persécuter de ses vilaines gestes, clame M. Frédéric. Arrêtez-la. Mais regardez-moi ça. Est-ce assez déjeté pour soixante ans ! Que je connais des jolies personnes de cet âge qu’on dirait des jeunes filles, et fichue comme ça, l’air d’en avoir quatre-vingt-dix, ça s’attaque aux hommes mûrs ! Vous n’êtes pas dégoûtée de vous-même, Eulalie ?… Non, Madame ! vous ne m’embrasserez pas ! Ça vous fournirait encore un stock d’idées indécentes !

– Des idées indécentes ! s’exclame la malheureuse femme, peut-on dire ! Moi qui n’aime que les moutons frisés et les pigeons-voyageurs !

La pudeur de M. Frédéric doit être bien facile à effaroucher ! Où a-t-il pris que cette triste bonne femme pût être jamais dangereuse pour les vertus fragiles ? L’érotisme de ce pauvre vieux hareng-saur d’Eulalie me paraît des moins sénégalais, jusqu’à présent !

Robertine semble partager ma manière de voir car je l’entends ronchonner une espèce de protestation d’où je puis extraire ces bouts de phrase :

– B’en vrai ! Si c’t’elle-là est polissonne !… pas pitié d’une pareille esquelette !… S’est racheté une verginité, l’père Frédéric !… a pus peur des anciennes que des « jeunesses », l’vieux bouc !

Mais nous voici dans la rue. Léonard s’approche de la voiture et va aider la mère Charlemaine à y monter quand… frrrrt !… la folle dégage son bras, fait un petit bon de côté et prend sa course dans la direction du bassin. Robidor et Léonard lui donnent immédiatement la chasse, bientôt suivis de M. Frédéric qui, vite, a été s’armer d’un fouet à chiens. Elle a encore de bonnes jambes, la brave vieille, et donne du travail aux trois coureurs lancés à ses trousses. Mais elle commet l’imprudence de se risquer sur la jetée : plus d’issue ! Elle a beau décrire des cercles, faire des crochets brusques, elle va être saisie par Léonard quand lui vient l’idée — plutôt malheureuse, de se jeter à l’eau. Je la vois sauter, je la crois perdue ; mais nous avions compté, elle et moi, sans la file de barques rangées le long du môle. Deux pêcheurs occupés à déverguer une vieille voile se sont retournés au bruit de la poursuite et — la happent littéralement au vol.

On la hisse sur la jetée. Léonard et Robidor l’empoignent et, — sans trop la « saërraï », — la portent toute gigotante jusqu’à la voiture où ils la campent sur une banquette comme un paquet. Et en route !

Un peu mouillée malgré l’adresse de ses sauveteurs qui n’ont pu empêcher le bas de sa jupe de prendre un léger bain, sa robe collée à ses jambes, la mère Charlemaine paraît encore plus maigre, plus longue, plus fantastique. J’aperçois de loin M. Frédéric essoufflé mais jubilant qui se frotte les mains avec délices et Robertine qui montre le poing à son maître.

La folle pleure et, — après le premier moment de prostration, — fait une « musique du diable », suivant l’expression de mon gardien :

– Où c’est qu’on va, où c’est qu’on va ? crie-telle on se débattant, maintenue solidement par la poigne de Léonard. Cet agent de recrutement pour la maison Froin conçoit enfin une idée lumineuse qu’il aurait bien pu avoir plus tôt :

– Où qu’on va, ma bonne dame ? Mais à voir vos fils et vot’fille qui sont chez des amis.

– Fallait me l’dire ! s’écrie la folle. Moi j’avais peur d’être emportée par des gendarmes en civil « rapport à » morceau de saucisson que j’ai volé à Frédéric pass’que j’avais des « ronds de couteau » ( ?) dans l’estomac. Je sais bien ce qu’on fait aux voleuses ! On leur met des fers rouges sous les aisselles et on leur coupe les cheveux avec des tenailles…

– Y vous donnait donc pas à manger, vot’cousin ?

– Oh ! il est bien gentil mais il n’aime pas les gouillâfres. Il me l’a dit. Alors je ne soufflais rien quand il me donnait des tout petits bouts de pain sec et je « cherchais ma vie » dans les coins. Robertine m’avait bien donné quelque chose mais il mettait tout sous clef ; pas tout puisqu’il y avait le saucisson sous la table de la cuisine — oh ! une tranche… et pas bonne ! — et puis un vieux morceau de lard à côté d’une paire de bottes dans le hangar et puis un demi-hareng fumé dans le jardin, « près des poules ». Mais je l’ai volé, ce pauv’Frédéric, et c’est pas bien !

Le voyage de retour est dur. Le temps, si beau dans la journée, se gâte vers cinq heures du soir. Il pleut et Léonard remet son chapeau-melon dans le journal. Nous sommes en été ; pourtant un froid aigre que je ne sens pas absolument, que je devine, plutôt, pénètre, par des interstices, dans le fiacre : Le véhicule est vieux, tout disjoint ; le bois des portières joue, la capote doit être crevassée. La mère Charlemaine grelotte dans sa robe qui ne sèche pas ; mon gardien est d’une humeur affreuse. Plus tard, quand la nuit tombe, c’est bien pis. Les arbres qui défilent devant les vitres prennent des formes monstrueuses dont la folle s’épouvante ; l’eau commence à tomber dans l’absurde guimbarde ; des gouttes lourdes et glaciales arrosent le front et les mains de la bonne femme qui crie de saisissement. Le splendide chapeau-melon n’est plus à l’abri, le journal reçoit plus d’une éclaboussure. Léonard se remet à jurer et la mère Charlemaine recommence à sangloter. De loin en loin de troubles lumières rouges disent que l’on traverse un village ; et des chiens hurlent. Robidor rafraîchi par l’ondée se décide à presser un peu son cheval et la voiture se comporte comme un barque par forte houle.

Enfin, vers huit heures et demie, on dépasse le bourg de Vassetot et le fiacre stoppe devant une grille. Le cocher descend de son siège et sonne ; la grille s’ouvre et le triste char roule bientôt sur le gravier d’une large allée.

Robidor et Léonard débarquent la mère Charlemaine, la maintiennent vigoureusement entre eux deux et, dans la traversée du vestibule (le voisinage de la Direction agissant sur eux) — affectent tout à coup le zèle répressif d’une paire d’argousins ramassant un gamin voleur de pruneaux. C’est en roulant des yeux féroces, en gonflant les veines de leurs fronts, en ahannant comme à bout d’efforts, qu’ils traînent leur dangereuse prisonnière, abêtie de cette subite frénésie, dans le cabinet directorial. Le Dr Froin, — depuis longtemps blasé sur l’enfantine mise en scène de cette comédie, — hausse les épaules :

– Voyons, Léonard, lâchez un peu cette dame. Vous finiriez par « faire semblant » de la brutaliser, ce qui ne serait plus dans l’esprit d’un rôle jusqu’à présent si bien joué, — trop bien joué. Tenez, Robidor, voici ce que je vous dois ; vous pouvez vous retirer.

Le gros cocher sort après une révérence de maîtresse de pensionnat.

Près du Dr Froin se tient Bid’homme, mais un Bid’homme encore une fois transformé, un Bid’homme sans bottes et sans cravache, grave, « distingué », — un peu trop inspiré, peut-être, — un médecin-aliéniste pour « Graphie » ou « Monde Illustré ». Sa voix est encore plus gutturale, plus insistante qu’à l’ordinaire quand il interroge Léonard au sujet des « désordres observés » mais sa politesse envers la « malade » est parfaite. Le père Froin est visiblement charmé de la tenue de son adjoint qu’il regarde d’un œil paternel.

– C’est-y vrai que je vais voir mes enfants ? demande la folle.

– Mon Dieu, Mâdâme, trombonise Bid’homme, vous me permettrez de vous faire observer qu’il est un peu tard, ce soir, pour cela. Mais demain, le plus tôt possible, je me ferai un plaisir de vous les amener moi-même dans votre appartement. Je comprends l’ « impatience d’une mère » !

On se croirait à l’Ambigu.

Et dès que le Dr Froin a suffisamment causé avec la pauvre femme, la rassurant, l’égayant même, tout en la « sondant » sans qu’elle s’en doute, l’élégant Bid’homme, plus que galant, prend par la taille la nouvelle pensionnaire et veut à toute force l’installer « bien chez elle » dans l’autre bâtiment.

Mais à peine s’est-il acquitté de sa mission et a-t-il remis sa protégée aux mains d’une infirmière que, — rencontrant dans un couloir la « gardienne-principale », il la terrifie en lui racontant d’horribles et imaginaires traits de férocité qui font de la cousine de M. Frédéric une sorte de cannibale compliquée d’amazone dahoméenne et de sectatrice du Baal phénicien. Il ajoute :

– Vous allez me l’affaiblir, me la calmer, en la purgeant et repurgeant. Et si elle fait encore du « boucan », en avant les vomitifs, la diète, la douche et la camisole, — vous savez bien ! — la joyeuse camisole !

La gardienne, très impressionnée, se décide très difficilement à entrer dans la chambre de la formidable démente qui, déjà couchée, regarde paisiblement une solide infirmière occupée à étendre ses loques mouillées.

Oserai-je, moi, pénétrer dans une autre chambre assez éloignée que j’ai fuie ce matin ? Oui ! je veux la voir, avant d’aller rejoindre dans « ce qui fut en toute propriété mon corps », l’exécrable Tkoukrien Kmôhoûn.

Irène sommeille dans la lumière d’or rose d’une petite lampe. Elle est redevenue belle, plus belle que jamais. Mlle Bouffard, assise à son chevet, ourle des serviettes et interrompt de temps à autre son travail pour relire une lettre écrite sur du papier assez sale mais orné d’une artistique chromolithographie représentant une colombe qui tient dans son bec un cœur cramoisi. Tout à coup elle soupire :

– Ce rigolo de Paplorey ! (c’est un gardien). Il en dit, des « cochoncetés » ! Mais quel beau garçon. ! Et c’est tendre, au fond, sa petite tartine au poivre. Il a la pudeur de sa « sensibilité ».

Irène veillée par cette grosse gourgandine !

Mais elle dort, ignorante du malpropre sentimentalisme de sa gardienne comme de la journée que vient de passer sa pauvre bonne femme de mère emprisonnée comme elle et dans la même maison.

Les êtres désincarnés peuvent-ils donner un baiser ? Je crois qu’il est permis de répondre : oui, si grotesquement invraisemblable que cela puisse paraître, car il me semble me griser des parfums de toutes les fleurs sur SA joue pâlement rose dont je sens la ferme douceur et le velouté. Je reste longtemps, longtemps, à me délecter de cette caresse qu’elle ne peut deviner (même éveillée la soupçonnerait-elle ?) et j’oublie et mon corps abandonné et le sombre esprit venu d’une lointaine constellation par les vertigineux chemins de l’espace glacial.

Mlle Bouffard va se coucher, emportant la lumière. Je ne vois plus ma petite princesse, mais je la respire, je la hume ! Et c’est au petit jour, seulement, qu’un instinct plus fort que ma volonté, plus fort que ma passion, s’empare de moi, exige que je m’inquiète de Kmôhoûn et de cette autre partie de mon moi : la guenille terrestre dédaignée des heures et des heures… Et pourtant j’éprouve une sensation d’arrachement quand il me faut m’éloigner d’Irène, inconsciente de ma présence.

Tout est inexplicable dans ce qui m’arrive. Pourquoi la force qui me mène m’oblige-t-elle à frôler le sommeil de l’affligeante mère de ma « princesse », à constater que, calmée par un long repos dans un lit confortable, — bien différent, sans doute, du grabat offert quelques nuits à sa fatigue par la diabolique avarice du cousin Frédéric, — ses traits défripés et comme redessinés, son expression de visage devenue presque heureuse et « espérante », la vieille femme ressemble cruellement à ma délicieuse Irène ?

Pourquoi surtout, au moment où je suis frappé de la souriante placidité de la pauvre folle, une scène plus poignante que tout ce que j’ai vu aujourd’hui m’apparaît-elle comme un avertissement prophétique ? Oui, prophétique : l’affreux spectacle, je le reverrai presque identique, de mes yeux charnels, dans un autre pays, bien loin d’ici :

Deux hommes à têtes de forçats passés mouchards poursuivent, dans une forêt, une vieille femme toute nue dont les longs cheveux d’un blanc sale battent les épaules et les reins ; des branchettes épineuses égratignent la peau grisâtre de la fugitive qui bondit, telle une maigre et minable chèvre, — qui fonce sur les halliers hérissés de piquants et de griffes, insensible à toute souffrance. Voici que des clairières succèdent aux fourrés ; la femme court droit devant elle plus vite et plus vite encore ; mais sur le sol tapissé d’herbe fine et courte, les poursuivants gagnent du terrain ; l’un d’eux allonge un bras, touche une épaule de sa proie qui se retourne et veut mordre de ses dents aiguës et blanches, singulièrement jeunes dans la face sabrée de rides. Mais le demi-succès de son compagnon a enragé l’autre molosse humain qui fait un effort sauvage, se jette en avant, désespérément, penché à tomber, les deux mains tendues, empoigne la chevelure blanche, perd l’équilibre, emporté par la furieuse lancée de sa course, s’abat, roule sur le corps de la malheureuse qu’il meurtrit de ses coudes, de ses genoux, de son ossature énorme. Les deux hommes à têtes de forçats exultent. Ils traînent sur le sol la forme saignante, puis l’étalant sur le dos, la souillent hideusement l’un après l’autre et comme la victime a encore la force de crier, ils la martyrisent à coups de poings et de souliers ferrés. C’est une loque humaine qu’ils emportent et jettent dans une sorte de fourgon… Le cheval s’éloigne au galop sur une route boueuse ; la fange vole, éclabousse le sinistre char de grosses macules jaunâtres et… tout disparait.

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