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Chapitre 3

Inconsciemment, encore épouvanté de l’abominable vision, je suis revenu dans ma chambre où Léonard, tombé sur une chaise, les bras ballants, les yeux hors de la tête, contemple avec une stupeur effrayée une face vraiment repoussante, — qui est la mienne. Cette figure monstrueuse où l’on retrouve mes traits est violette, noire, — de fureur, — c’est évident. Je comprends l’effroi de Léonard. Je n’ai, certes, jamais été beau ; soyons franc. J’ai toujours été laid, laid sans exagération, — mais LAID. On ne peut pas me refuser cela. A aucune époque, toutefois, mon disgracieux visage n’a été répugnant ; mais cette tête qui roule sur mon oreiller excite positivement le dégoût, la haine et la peur ; mon nez de forme tourmentée ressemble à présent à un groin cabossé ; mes vilains yeux aux prunelles habituellement jaunes, d’un jaune passé, ne gagnent rien à darder ces flammes rouges — puis verdâtres. Ma bouche ouverte et baveuse montre une langue tuméfiée. Je suis une horreur !

Qu’a bien pu faire chez moi le détestable tkoukrien Kmôhoûn ?

Voici que j’hésite à réintégrer mon corps.

Le gardien François, plus habitué que Léonard à ce faciès apocalyptique, mais encore un peu mal à son aise quand même, parle d’une voix plus rauque, me paraît-il, qu’à l’ordinaire :

– Voilà plus de dix heures qu’il est comme ça. Il a été calme et sornolent une partie de la matinée. Mais il a voulu dire quelque chose pendant que Bid’homme était là ; — il n’aura pas pu l’esprimer et la colère l’aura mis dans l’état que vous le voyez. Le Dr Froin dit qu’il n’y a pas paralysie de la langue, que c’est un cas qu’on n’a jamais orservé et puis ci et puis ça. La v’là bien, leur méd’cine ! Moi je crois mainme pas aux sornambules ni aux berquiers ( 1) ! Le silurgien, bon ! Y voit, c’t’homme ! Y coupe où qu’y ya du mauvais. L’estérieur, ça saute aux yeux ! (ou même une trumeur en dedans, — que ça se touche avec les estruments !) mais des machines que c’est dans le vrai en dedans, on me fera pas croire qu’un médecin peut les regarder dans le corps. Il lui en faudrait pas, — des lunettes ! Ça peut aller avec les rayons de Rengaine ( 2) que c’est de la sale blague !

Et voilà la médecine jugée.

Mais Léonard ne le suit pas dans sa dissertation. Il veut des détails sur son malade.

– Qu’y n’avait rien de pareil. Qu’y parlait aussi facilement qu’un fourneaugraphe. C’est dommage qu’y yait pas des donnages-intérêts pour les maladroits qu’estropient les malades « des autres » !

François va se fâcher. Je devine ce qui a pu se passer et il est temps que j’intervienne si je veux prévenir une querelle à jamais regrettable entre ces deux éminents aides-aliénistes.

Surmontant mon horreur, je m’approche de mon corps, terrifié tout-à-coup à la pensée que je ne pourrai peut-être pas y rentrer. Mais le Tkoukrien a du deviner ma présence : je suis bu, littéralement, par mon trop médiocre organisme que Kmôhoûn n’a pas contribué à embellir.

Je sens qu’il me dit :

– Ah ! ce n’est pas trop tôt ! Il m’était impossible de parler ! Je ne voyais plus rien d’écrit, — de peint — comme tu voudras, — dans ton maudit cerveau : tu avais tout emporté ! Je ne te laisserai plus l’éloigner que le jour où il m’aura été loisible d’étudier, d’apprendre et de retenir les notions et les vocables nécessaires à la vie terrestre, — de les peindre et de les écrire... pour mon propre compte. Je voulais crier des sottises à cet agité de Bid’homme et à cet abruti de François… et rien !… Rien que mes idées et mes mots de Tkoukra : j’avais de vagues souvenirs de sons, d’articulations de ta langue et de leur sens, mais quand je m’efforçais d’employer ce que je croyais avoir saisi, — rien ! — plus rien ! Je ne savais plus me servir de ton larynx que pour pousser des plaintes furieuses… J’étouffais !

Mais je ne l’écoute plus : j’entends Léonard et François échanger de violentes épithètes ; dans une minute ils vont se battre si je ne m’interpose pas.

Je dis très haut, de ce ton froid, de cette voix blanche qui paralysent toujours pour un instant les champions les plus belliqueux, — surtout quand ils ne s’attendent pas à être interpellés :

– Eh ! qu’y a-t-il donc ! Vous allez faire le coup de poing parce que j’avais perdu l’usage de la parole ! — Ce n’était rien ! Une simple crise nerveuse qui m’avait fortement exaspéré, c’est vrai, mais qui est passée à présent. J’espère, Léonard, que vous resterez tranquille quand vous saurez que personne n’a provoqué cette crise, — pas plus François qu’un autre. Donnez-moi à manger, je meurs de faim. Après, vous irez vous promener où vous voudrez, mais je désire me reposer sans voir personne.

Les deux ennemis temporaires me dévisagent, stupéfaits, « aplatis », comme me le dira plus tard mon gardien. Ils s’éloignent l’un de l’autre, en se menaçant encore des poings, pour ne pas sembler céder trop vite, — en bafouillant d’inintelligibles provocations accentuées de ces rapides et formidables hochements de tête, mentons en avant, qui expriment si bien la rancune, le défi et avertissent si nettement l’adversaire « d’avoir à ne jamais recommencer » sous peine de « voir un peu » !…

Lorsque nous avons déjeuné, — (le tkoukrien et moi) — et que Léonard a transporté vers d’autres parages sa colère refluante et le lourd mépris dont il écrase François absent aussi bien que François présent, l’intrus installé en moi insiste pour me faire compatir à ses malheurs d’une journée :

– Ah ! j’ai passé de vilains moments ! J’avais faim, j’avais soif ! (sensations trop connues sur Tkoukra !) — et ne pouvais rien demander. J’ai, de plus, été tourmenté par l’affreux pantin que tu appelles Bid’homme. C’est lui qui doit être fou ! Comparé à lui, tu me sembles des plus sensés ! Croirais-tu qu’il m’a fait maltraiter, m’a torturé lui-même ? — sans doute parce que je ne lui répondais pas ? Je ne comprenais plus ce qu’il me disait mais je suis presque sûr que mon mutisme était la cause de son exaspération. Aidé de François qui me maintenait, il m’ouvrait la bouche de force, voulait saisir ma langue qui lui glissait dans les doigts, — « naturellement ! », — mais non sans qu’il m’eût fait grand mal. Je l’ai mordu, d’ailleurs, et de toutes mes forces ! Après cela il m’a pris par les cheveux et par la barbe, a tiré comme un diable et a cogné mes mâchoires l’une contre l’autre ! — Voyant qu’il n’obtenait rien il m’a fait emporter loin d’ici, dans une grande chambre nue et triste où l’on m’a jeté, sur un ordre, dans un bassin d’eau glaciale. Puis on m’a dirigé sur la bouche un terrible jet d’eau ; mes dents en tremblent encore ! Ah ! le lâche ! Nous nous vengerons de lui ! Veux-tu ?

Le pauvre Tkoukrien ! On l’a vraiment bien supplicié en ma personne ! Je ressens des douleurs lancinantes dans la tête ; j’ai les mâchoires ébranlées et une fièvre intense me gèle et me brûle le sang tour à tour.

– Kmôhoûn, nous pourrions bien être vengés plus tôt que tu ne penses. Ce brigand de Bid’homme a son compte !…

Il est certain que le Tkoukrien exulte. Il abandonne la langue psychique et parle tout haut avec ma voix :

– Bravo ! La Force ennemie ! la Force ennemie !

Lui aussi connaît la Force ennemie, comme Mabire et moi ? Parbleu ! Il a lu. — est-ce bien lu ? — les deux mots dans ma pauvre cervelle où mon retour vient de récrire ( ?) en signes qui sont des espèces de caractères, des images, des sons… des… (je ne sais plus comment m’exprimer) — tout ce que j’ai vu, entendu, pensé dans ma vie !

Kmôhoûn reprend :

– Ah ! je suis bien heureux que tu sois revenu, Veuly ! Tu m’es si utile que j’éprouve pour toi, je te l’assure, une véritable affection. Je te promets bien que je ne t’entraînerai jamais à une action dont tu puisses te repentir ; ou si cela m’arrive il faudra que mon épouvantable nature ancienne me pousse avec une sauvage et irrésistible violence.

– Me voici bien rassuré !…

– Ne t’inquiète pas d’avance ! Je te suis reconnaissant et m’efforcerai de me retenir, de me dompter !

Oh ! ceci est encore plus effrayant que le reste ! Désormais je vais devenir l’auteur apparent de toutes les horreurs que l’ancienne ou présente mauvaise nature de Kmôhoûn peuvent inciter ce tkoukrien à commettre ! J’en viens à me réjouir, un instant, d’être un malheureux aliéné considéré comme irresponsable ! (Cette joie égoïste de couard et de gredin ne dure pas ; si le néfaste intrus que j’abrite me rend l’agissant témoin d’infamies dont puissent pâtir des gens aimés, Irène, — les miens, mes amis, (c’est la même chose !) — de pauvres diables inoffensifs ou même des indifférents à demi antipathiques, — voir des êtres haïs, — quels désespoirs ne connaîtrai-je pas ?)

Il peut s’attendre à une belle résistance, — hélas ! à une résistance de fou sujet à des crises !

Je vais vivre désormais dans les transes ! Ah ! Kmôhoûn, je n’ai que faire de ton amitié si elle ne peut t’empêcher à tout jamais de vouloir te servir de moi pour assouvir tes instincts de bandit tkoukrien, de rudimentaire anthropoïde ( ? ?) fils d’un astre inférieur à celui-ci, — quoi que tu en dises !

Que n’as-tu essayé de t’incarner en tel ou tel souverain absolu ? Il y en a de très faibles en dépit de la puissance que l’on veut bien leur reconnaître et de l’abus qu’ils en font. Tu aurais pu encore choisir un coupeur de têtes de la Nouvelle-Guinée ou de Mindanao, un sheik touareg, un sachem de Sioux, un cavalier tehuelche, un bachi-bouzouk, — un guerrier, quoi ! Mais que tu sois venu me chercher précisément — moi, — moi, mauvais gniaf rapetasseur de vers, barde raté dans le genre du sieur Oswald-Norbert Nigeot (blim, bloum, mécanique !) membre du Club des « Philosophes » et mon compagnon d’internement, — moi fruit-sec de tant de professions, illustre « propre-à-rien » dont le seul mérite un peu glorieux est d’être parfaitement inoffensif, — tu avoueras que cela dépasse l’entendement… cosmique, ô tkoukrien de la constellation d’Aldébaran !

– Je t’ai déjà avoué, me répond Kmôhoûn auquel je ne m’adressais que lyriquement, — si vous voulez, — je t’ai déjà avoué que je m’étais un peu vanté en affirmant avoir opéré de longues et patientes recherches avant de te sous-louer un coin de ta personne : (jolie sous-location et Kmôhoûn découvre d’exquises expressions dans mon « magasin d’éloquence ! »). J’étais pressé et tu as été la première âme débile que j’aie rencontrée… alors…

– Mais, malheureux, as-tu songé que le corps où tu t’es introduit n’est pas libre, qu’il est enfermé dans les murs de l’établissement Froin dont tu te fais une idée maintenant après avoir pâti des farces de Bid’homme et t’être mis au courant de toutes les notions possédées par moi en lisant mon cerveau comme le premier bouquin venu, — que si je ne sors pas d’ici, tu n’auras vu d’une planète dont tu voulais faire ton sujet d’études que l’intérieur d’une maison de fous, que pour le reste tu devras t’en rapporter à ma vision des choses, — à mes opinions personnelles ?

– Comment pouvais-je soupçonner tout cela en arrivant d’un monde si différent ? Puis, franchement, j’habitais un antre si effroyable que les conditions de ma vie actuelle me paraissent douces, comparées à celles du milieu ancien…

— Alors les procédés de l’aliéniste Bid’homme ?…

– Eh ! je souffre un peu moins depuis que tu partages les douleurs de notre système nerveux. Si tu avais connu Tkoukra tu t’accommoderais, comme moi, de bien des choses ! — Tiens ! nous sommes assez amis maintenant pour que je te dise comment j’ai vécu sur cette maudite étoile ; d’ailleurs, si je ne le faisais pas, mes souvenirs se graveraient malgré moi dans notre tête et alors tu risquerais de devenir plus fou que tu ne l’es, ne comprenant rien aux hideuses images apparues en toi et que tu attribuerais à un délire devenu de plus en plus incurable…

Et de fait, depuis ma « rentrée » j’entrevois dans mon cerveau des sites et des scènes bizarres, peu distincts, mal intelligibles, dont je commençais à m’inquiéter, craignant un prochain accès de fièvre… démente.

– Je te dirai l’essentiel, reprend Kmôhoûn. Après cela le reste t’émotionnera médiocrement quand tu le verras. Tu auras des données premières qui te permettront de ne t’étonner de rien… Et puis j’ai besoin de parler de ma cruelle vie passée…

– Bon ! dis-moi quelque chose de ton ancienne planète…

– C’est un astre rouge que je vis pour la dernière fois briller très bien, quoique presque imperceptible, au moment où ta Terre était grosse, dans l’espace, comme la molette de l’un des éperons du délicieux Bid’homme. — Cet astre est un chaos de rochers couleur de sang. Çà et là quelques rares vallées habitables se creusent entre les monts presque verticaux, des vallées aux fonds noirâtres, aux parois saignantes sous un ciel de charbon ou de cuivre selon l’heure. On y mène une existence qui te glacerait d’effroi. Dans ces déserts rocailleux cernés par les murailles des infranchissables montagnes, se pressent, sans demeures, sans abris d’aucune espèce, sous les longs fouets excoriants et gélides des bises, des multitudes d’êtres semblables à ce que j’étais…

– Très différents des habitants de la Terre ?

– Non pas, très analogues, au contraire ; mais lugubrement laids, répugnants, monstrueux, (je le sens aujourd’hui), — avec des crinières de bêtes, des peaux teintes comme de boue et de sang, des griffes en poignards courbes, — faites pour lacérer, — et des yeux, des yeux globuleux, injectés, hagards, — pleins, tour à tour, de terreur lâche et de cruauté heureuse.

» Les portions habitables de l’astre sont parfois si encombrées de vivants que, dans les vallées étroites, les corps ne peuvent plus se reposer, s’étendre. Des jours et des jours, des nuits et des nuits, ils demeurent debout, serrés, tassés… Les os des uns entrent dans la peau et la maigre chair des autres ; au bout d’un espace de temps plus ou moins long, le sang coule. Alors, pris de frénésie, les Tkoukriens font un effort terrible, parviennent à dégager leurs bras et se déchirent mutuellement de leurs griffes en poignards ; des milliers et des milliers de cadavres s’affaissent et la corruption en est si prompte qu’au bout de peu d’heures ils se liquéfient et forment une sorte de boue. Moins d’une journée après la tuerie, des moissons d’êtres pareils mais plus faibles jaillissent du « limon organique ». La horde des forts qui ont survécu se rue sur cette pâture qu’elle dévore toute chaude de vie et la soûlerie de sang est telle que l’astre lui-même semble hurler dans l’espace. Mais toujours un grand nombre de « nouveaux venus » échappe au massacre, se met à croître terriblement vite et — tout recommence ! Nés en de pareilles conditions les habitants de Tkoukrah sont insexués. Ils ne peuvent connaître les consolations de l’amour et — ne vivant que du meurtre de leurs semblables, ils ignorent tous sentiments autres que la Haine ou la Peur. Le plus atroce c’est qu’en d’autres existences, sans doute avant une rétrogradation apparente ( ?), ils ont su la griserie de la tendresse partagée, du bonheur qu’il leur est impossible de retrouver dans leur milieu de rouge sanie. Et l’indistinct souvenir de douces aspirations satisfaites les torture épouvantablement. — T’en ai-je dit assez ?

– Oh ! certes ! oh ! certes… Car voici que les abominations de Tkoukrah se peignent en moi trop clairement, comme tu me l’avais annoncé.

Et, de toute la nuit, je ne puis dormir, — hanté que je suis par la vision de l’astre de boue sanglante dont je ne veux plus parler, — mais que je connais comme si j’avais été moi-même un Kmôhoûn aux griffes en forme de poignards recourbés, un Kmôhoûn aux yeux globuleux et hagards, brillants de feux rouges et verdâtres.

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