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Chapitre 7 LETTRE DU DOCTEUR

« Monsieur,

« En inventoriant des papiers demeurés dans l’armoire de la chambre qu’occupa pendant plusieurs années votre parent éloigné, M. Eumolphe Gigon, récemment décédé à Vassetot, j’ai découvert un manuscrit (un brouillon) assez volumineux intitulé FORCE ENNEMIE. — Au manuscrit était jointe une lettre signée de vous — et dont j’ai pris connaissance. Il y était question d’un ouvrage portant le titre précité.

« Vous annonciez à M. Eumolphe Gigon l’intention de faire publier, dès que vous trouveriez un éditeur, ce travail littéraire ( ?) ( 1) — votre œuvre commune.

« Au cas où vous réaliseriez ce projet, vous me permettriez de vous présenter quelques observations nullement comminatoires, croyez-le bien, mais justes et essentielles :

« 1o La maison de Vassetot n’a point été fondée par un certain docteur Froin, mais bien par le soussigné.

« 2o Le dit docteur Froin, son adjoint Bid’homme et messieurs Le Lancier et Barrouge n’ont jamais, à aucun titre, fait partie de son Administration. Par contre, les internés Froin, Bid’homme, LeLancier et Barrouge, tous quatre morts aujourd’hui, mais tous quatre radicalement guéris au préalable ( 2), ont reçu mes soins empressés pendant des périodes variant de cinq à neuf ans.

« 3o Les noms des gardiens et gardiennes sont de pure fantaisie.

« 4o Les prouesses qui leur sont attribuées sont impossibles avec la sévère discipline qui règne à Vassetot. Les gardiennes et internées n’ont jamais, au grand jamais, grâce aux précautions prises par moi, communiqué avec les gardiens et internés. Les hideuses scènes de débauche relatées au cours du récit ont donc pris naissance dans votre imagination.

« 5o Je n’ai, à aucune époque, reçu chez moi de pensionnaires portant les noms de Veuly ou de Nigeot. Votre collaborateur, M. Eumolphe Gigon, s’est parfois affublé indûment de ces patronymes : Veuly, Nigeot et M. Eumolphe Gigon sont une seule et même personne à différents états d’aliénation mentale. — Le docteur Magne m’est entièrement inconnu. Le seul médecin que j’aie eu comme patient (je ne compte pas les officiers de santé Froin et Bid’homme), se nommait Crapoussinet. — Je n’ai pas eu, davantage, le plaisir de connaître M. Kmôhoûn de Tkoukra ( 3).

« 6o Les malades traités dans mon établissement n’ont jamais, sous quelque prétexte que ce fut, subi le « supplice de la lance d’arrosage ». La douche même n’est employée que dans des cas infiniment rares. (Les appareils consacrés à cet usage sont de premier choix).

« 7o M. Eumolphe Gigon se vante quand il affirme s’être enfui de Vassetot. On ne s’évade pas de ma maison. Il a, il est vrai, divagué souvent au sujet de l’Amérique du Sud et des Antilles, régions qu’il avait visitées dans sa jeunesse et dont il était préoccupé au point d’en radoter.

« 8o Je n’ai jamais soudoyé de paysans-chasseurs-d’hommes.

« 9o Mme Letellier était une vieille aliénée fort respectable, à physionomie de sorcière maugrabine, que M. Gigon n’a pu apercevoir que de fort loin. Le mari de cette dame, loin de « figurer avec honneur dans nos assemblées délibérantes », de « présider aux destinées de l’une de nos plus vieilles colonies » ou de « faire entendre sur des rives lointaines la parole fièrement pacifique mais sagement guerrière de sa patrie » ( 4), cultive depuis de longues années les bords verdoyants de la Rivière Diahot (Nouvelle-Calédonie) « en sa qualité » ( 5) de relégué à vie.

« 10o Mes gardiens, moi vivant, ne se livreront à aucun moment à des occupations inutiles, — surtout artistiques — (telles que travaux en ficelles ou sur cocos, ébénisterie ou peinture, quand même il ne s’agirait que d’aquarelle). Je viens, de plus, de leur défendre le port de tout chapeau de couleur bizarre ou inusitée.

« 11o M. Elzéar Roffieux a été indignement calomnié par vous. Les quelques détournements de fonds et faux dont on l’a naguère accusé ont été commis par lui dans un but hautement humanitaire. Il a épousé, non pas une Raoula Fromage, mais bien ma fille Gastonie. Il n’a rien de commun avec la famille Gigon et figure au nombre des commanditaires de la maison de Vassetot. Ce dernier détail me dispense de plus longs éloges.

« 12o Je n’ai jamais abrité d’incendiaires sous mes toits.

« Je vous somme de faire paraître cette lettre à la fin de votre volume que je serai heureux de voir précédé de quelques lignes de préface rédigées par vous et prévenant les patients lecteurs que ne rebuteront point les peintures grotesques ou malséantes contenues dans l’ouvrage, — de la nature non documentaire, mais bien plutôt fantastique, de votre FORCE ENNEMIE.

« M. Eumolphe Gigon déformait tout ce qu’il voyait et sa lucidité, — intermittente, du reste, — portait généralement des lunettes de couleur. Ce n’était pas un monomane, — oh ! loin de là ! s’il m’est permis de me servir encore d’une image, c’était une sorte d’homme-orchestre de la folie.

« Je suis fâché, Monsieur, d’avoir à vous reprocher votre perfidie. Vous avez profité des nombreuses visites que je vous ai autorisé à faire à votre parent pour collaborer à un livre puéril et a mensonger. — Je n’essaierai pas, en entravant sa publication ( 6), de procurer à cette « histoire de brigands » un succès qu’elle ne mérite nullement.

« Veuillez, Monsieur, souscrire à mes trop justes demandes et agréer ce que vous croirez devoir vous attribuer de ma considération.

(signé) « Docteur LE JOYEULX DES EYPAVES. »

Je vous ai obéi, Seigneur Docteur.

FIN

q

1.J’ai su plus tard que c’était un séchoir !

1.L’hippodrome.

1.Bergers.

2.Sans doute Rœntgen.

1.Ours.

2.Cerf.

1.Cabane (une couchette en langage maritime).

1.Ces choses étaient écrites avant l’horrible catastrophe du 8 Mai dernier et l’auteur serait très affligé si l’on croyait devoir lui prêter l’intention de plaisanter méchamment des gens qu’il avait en grande affection et qui méritaient cette affection.

2.-k- (k barré) — cabaret — plaisanterie graphique de là-bas ; le -k- sert d’enseigne à beaucoup de bouchons de la Colonie.

1.Le point d’interrogation a été mis par le Docteur qui manque visiblement de toute éducation.

2.C’est moi qui ai souligné.

3.C’est moi qui ai souligné.

4.Le Docteur a certainement assisté à des séances de réception au Palais Mazarin.

5.Assez joli !

6.« Je vous somme » … « entraver la publication » … Le Docteur me paraît s’exagérer son omnipotence, mais je ne voudrais pas priver les lecteurs de ce livre de sa seule page un peu gaie.

Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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