‹ Force ennemieChapitre 21 sur 22 · Chapitre 6

Chapitre 6

C’est à peine si j’ai la force d’écrire à présent, après cet aveu de ce que j’ai, sans doute, perpétré de plus effroyable au cours de toutes mes existences…
Je crois que je me suis jeté sur le corps d’Irène et que je l’ai couvert de tendres et sanglotantes caresses… Oui, j’en suis sûr. Elle m’a même encore donné de sa bouche meurtrie un baiser qui pardonnait l’impardonnable.

· · ·

Mais Irène s’évanouit. Je la crus morte. On venait, du reste… on la cherchait… on avait entendu mes cris. Le désespoir et la terreur m’affolèrent de nouveau. Je ne fus plus qu’une bête qui fuyait…

Qu’est-il arrivé alors ? Il me semble que je me vois tapi dans les broussailles de terribles forêts, bondissant par des savanes blondes et vertes… Après cela j’ai dû vivre assez longtemps sous de farouches et puissantes frondaisons de féerie, farouches, puissantes et gracieuses aussi, les plus belles que j’aie vues dans ma vie actuelle, mangeant des fruits étranges, buvant à même les ruisseaux, dormant la nuit dans des arbres, sur de solides et inextricables entrelacements de branches… Un jour, des gens m’ont pris, dans une clairière, près de la mer… Oui, j’entrevoyais comme un port, des maisons, une ville… Autant que je puis me le rappeler, ils m’ont emporté, ficelé comme un singe capturé vivant, — et m’ont jeté dans une petite pièce noire. Je devais être alors enfermé de nouveau dans une maison de fous car j’ai entendu là, souvent, des femmes qui criaient, comme celles de Vassetot. Combien de temps ai-je pu rester là ? J’ai réussi à m’échapper encore, comment ? Je n’en sais rien… Je me retrouve sur un navire, puis sur d’autres, travaillant machinalement, plutôt abruti que fou : on n’aurait pas enrôlé un aliéné ! Un imbécile, c’était différent ! Il me paraît que j’ai été à la Guyane, à la Plata, aux Iles Malouines, dans l’Extrême-Sud Chilien, puis à Valparaiso où je n’ai pas pensé à demander des nouvelles de Magne et de Nigeot…

….. Je pus toutefois remettre la main sur les aventureux mabouls dans un hôpital d’une petite république… oh ! très chaude ! du Centre ou du Sud du Continent américain : Un accès de fièvre accompagnée de délire ( ?) m’avait fait admettre dans cette « maison-modèle » où mes deux anciens compagnons de Vassetot — qui l’avaient fondée — après s’être vus expulsés du Chili pour propagande religieuse par trop bruyante, — étaient, à l’époque, internés. Considérés comme infiniment peu dangereux, ils circulaient partout, de jardin en jardin, de salle en salle, semant, — croyaient-ils, — sur leur passage, les bénédictions et les cures miraculeuses, car ils s’imaginaient être devenus des dieux (fortunés hommes !) — Ils s’étaient, bien entendu, mués en purs esprits et le proclamaient. Cet oubli absolu de leurs corps les rendait presque méconnaissables à force de malpropreté, mais ils semblaient parfaitement heureux.

Ce fut dans cette même république centre ou sud-américaine que j’appris une nouvelle qui me navra. Le Ministre plénipotentiaire français, un certain M. Letellier, ex-gouverneur de la Guadeloupe et dépendances, — (style officiel), — passé de l’administration coloniale à la carrière diplomatique avec cette facilité d’adaptation qui caractérise nos politiciens — était accusé de séquestrer sa femme…

…… Or, comme après quelques semaines de traitement et un sérieux examen médical, on m’a déclaré « atteint de crétinisme simple ( ?) incurable, — mais inoffensif pour toute personne armée d’une solide trique et fortement chaussée » (sic), — … voici ce que je vois, l’un des premiers jours qui suivent ma libération.

Je suis parti le matin pour aller m’embarquer au port de Majaderos. La route court dans la forêt équatoriale illuminée d’émeraudes et de diamants après l’averse, car nous sommes en pleine saison des pluies. A un coude de la « carretera », au moment où je contemple, ravi, de grands arbres comme fleuris de neige rosée, où je respire avec une joie sensuelle leurs parfums vraiment paradisiaques, — on dirait humer du bonheur répandu dans l’air, — deux hommes à têtes de forçats ou de mouchards sortent d’un fourré à deux pas de moi, emportant un cadavre nu — et çà et là sanglant — de femme très belle mais émaciée, dont les cheveux traînent sur la terre détrempée.

N’est-ce pas une nouvelle folie qui me traverse le cerveau ? J’ai l’idée que ces hommes, je les ai vus récemment, que ce sont des infirmiers de l’hôpital d’où je sors ?

Ils jettent brutalement la morte dans une sorte de fourgon que je n’avais pas encore aperçu et, avant que je sois sorti de ma stupeur, le cheval s’éloigne au galop sur la route boueuse. La fange vole, éclaboussant le sinistre char de grosses macules jaunâtres, — … et tout disparaît.

Et je reste des heures… et des heures, là, vautré dans la boue, en proie à une crise de sauvage désespoir… Car, à l’instant où le corps passait si près de moi, — j’ai, sans pouvoir faire un seul geste, porter un seul coup aux bourreaux, — (oui, aux bourreaux — je me rappelle mon affreuse vision d’antan ! —) j’ai, — malgré la chevelure terreuse, malgré le terrible amaigrissement, malgré tout, — reconnu la forme naguère tant aimée d’Irène, — de ma « petite princesse » !…

· · ·

Je ne sais pas comment je suis revenu en France. J’ai revu mon frère, mais quoi qu’il ait pu me dire, j’ai insisté pour être ramené à Vassetot que je ne quitterai plus. Car les grands bâtiments blancs et les jardins profonds seront à jamais, pour moi, hantés par l’Exquise des Exquises, par l’Irène de jadis, redevenue pareille à elle-même — et qui vient encore de me sourire, nimbée de rayons solaires et de roses de lumière rose, comme elle planait près de la fenêtre où je l’ai vue la première fois.

· · ·

Léonard a demandé à être, de nouveau, chargé de moi. Il m’a rendu son estime depuis qu’il connaît la cause de mon évasion. Je ne lui ai pas raconté la fin du rêve !

Il possède maintenant un chapeau-melon lilas clair, don d’un jeune interné originaire de la République de Libéria. Et mon Léonard, à tort ou à raison, ne se fie plus aux benzines quand il s’agit de nuances aussi « fragiles ». — Il prend donc, ces temps-ci — (je n’invente rien, je vous le jure !) — des leçons d’aquarelle d’un brave fou jadis médaillé au Palais de l’Industrie, — à seule fin de pouvoir, si l’occasion s’en présente, réparer lui-même son luxueux galurin… au pinceau !

Je n’ai plus revu Mme Robinet qui a épousé en secondes noces un instituteur ! S’il lui plaît de se remettre à la calligraphie murale, elle disposera d’un tableau noir et de mines de craie.

Je plains, dans ce cas, les élèves de son mari.

q

Page 1