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Chapitre 2

Il a dû survenir quelque accident qui aura désorganisé le service car voici deux heures qu’on n’a fait jouer les ferrailles de ma porte quand j’entends une voix à la fois joyeuse et dure que je reconnais !

– Léonard ! cochon ! barbouillé ! Où traîne-t-il ses sales espadrilles ? Ah ! vous voilà, espèce de loupe ! Débarricadez-moi cet antre un peu lestement ou bien…

Nouvelle musique de serrures et de verrous !

L’huis massif reçoit une impatiente poussée et m’apparaît, tout botté, un petit bonhomme de noir vêtu, redingoté, paré ( ?) d’une cravate blanche un peu jaunie, mais coiffé d’un bonnet de boyard, portant éperons aux talons et cravache à la main.

Il a des yeux d’une méchanceté allègre, des sourcils fauves, — en brosses à dents, — une grosse moustache plus rousse, — en brosse à ongles, — une barbe panachée de roux et de fauve, taillée en deux pointes très écartées. Le nez court et droit, — mais droit dans le sens horizontal, — semble viser des canons de ses narines, un objet ou un être placé à quinze métres de son possesseur ; et bien qu’embroussaillée de poils, la mâchoire se révèle terriblement saillante, simiesque, trop volumineuse pour les proportions de la tête.

Il se détourne pour jeter sa cravache sur une chaise.

Son buste relativement haut et large, aux épaules remontantes, est absolument plat de profil et rigide comme une plaque de cuirassé. Les jambes épaisses et courtes pourraient appartenir à un enfant de douze ans assez « développé. »

Il souffle avec bruit en marchant et dégage un composite parfum de cigares, de drogues et de balayures d’écurie. A le voir se frotter les mains, cligner de l’œil, glousser de petits rires comme distraits, tout en faisant claquer sa mâchoire, sa féroce mâchoire, et en fronçant ses vilains sourcils : hérissés, je n’ai pas grands efforts à faire, surtout après la recommandation de Léonard, — puisque c’est Léonard, — pour deviner en lui le parfait « mufle » qui joue au bon garçon, pour la minute :

– Crebleu ! crebleu ! On m’y repincera, à cheval, un jour de boue !

Il s’adresse au mur, à la fenêtre, aux arbres de la cour. Selon toute apparence je n’existe pas pour lui, — bien que je l’aie vu me regarder très fixement quand il est entré. Il s’approche d’une table, bouscule des livres qui s’y trouvent, a l’air de chercher quelque chose, examine le marbre de la commode… Intrigué, je ne perds pas un de ses gestes… Mais sa petite comédie, — si c’est une comédie, — ne dure qu’un instant.

Brusquement il pivote sur les talons, s’approche à grands pas de mon lit ; le voici à moins d’un mètre de moi. Il me plante ses yeux dans les yeux et part d’un éclat de rire :

– Ah ça ! je vous parais donc énormément drôle, que vous écarquillez les paupières comme cela !

Sa voix très gutturale et très sonore semble insistante ; il prolonge certaines syllabes comme pour bien affirmer qu’elles sont d’une extrême importance et qu’il ne les a pas employées au hasard.

Je ne puis m’empêcher de lui faire cette réponse bête :

– Drôle, peut-être, mais nullement surprenant, assez banal au contraire. Avant de vous parler dans le cabinet du Directeur, je vous avais déjà rencontré dans les Contes d’Hoffmann et d’autres bouquins de ce genre.

Ses sourcils dessinent deux brosses circonflexes et l’on dirait qu’ils vont pointer en avant, pour attaquer.

– Allons ! vous n’êtes pas aussi bien réveillé que je le croyais !… Et vous ne vous souvenez pas de m’avoir vu depuis le moment où je vous ai adressé la parole dans le Cabinet di-rec-to-rial ?

Ces deux derniers mots avec amertume. Je l’ai blessé en lui rappelant qu’il n’est que le second dans la maison.

– Non, je ne m’en souviens pas…

– Tant pis ! — Mais c’est exactement ce que je croyais. Et comment vous trouvez-vous ce matin ?

– Plutôt bien.

– Avez-vous mangé ?

– Avec appétit.

– Ce n’est pas trop tôt, car, ces derniers jours, ce qu’on a pu vous obliger à prendre n’a pas été grand’chose.

Je me préoccupe bien de cela ! C’est du passé ! Ce qui m’inquiète, c’est l’avenir immédiat. Je lui demande avec impatience :

– Et combien de temps pensez-vous me garder encore ici, je vous prie ? Si j’ai été fou, jene le suis plus ; je suis encore un peu faible et voilà tout. Pourriez-vous me renseigner à ce sujet ?

Les sourcils de Bid’homme se hérissent de plus en plus :

– Il vous serait facile de me parler sur un ton moins impoli ; mais je vais vous répondre catégoriquement : Vous sortirez de cette maison dès que je... dès que l’on jugera à propos de vous en laisser sortir.

– Me voilà bien avancé ! Enfin vous n’avez pas l’intention de me conserver ici sous clef indéfiniment. Je suis absolument raisonnable et ne puis être un danger pour personne.

– Vous êtes encore très excitable et très nerveux, comme tous ceux qui se sont mis dans votre cas.

– Que voulez-vous dire ?

– J’entends, comme tous les alcooliques.

– Ah ça ! êtes-vous venu ici pour m’insulter ?

– Eh ! vous commencez à m’échauffer les oreilles ! Et vous me tapez sur les nerfs ! Est-ce qu’on insulte un ivrogne, un soûlaud, en lui disant qu’il est un soûlaud ?

Je fais tous mes efforts pour demeurer de sang-froid et réplique très posément :

– Je veux bien admettre que j’aie certains excès à me reprocher. J’ai été jusqu’à ces temps derniers, malgré mon apparence, un homme de très forte constitution, gros mangeur et grand buveur. Pourtant je vous assure que je n’ai jamais souffert de mon « intempérance » avant d’avoir éprouvé de cruels ennuis récents. En tout cas, il me semble que le rôle d’un médecin est de soigner et non d’injurier. Quand je quitterai cet établissement vous pourrez m’adresser des recommandations… aussi courtoises que possible. Là s’arrête votre droit.

– Vous me tapez sur les nerfs ! Je vais, peut-être, prendre des gants !…

– Bon ! supposons pour un instant que vous agissiez admirablement en me parlant comme vous le faites ; mais pourrai-je vous demander qui vous a si bien mis au courant de mes habitudes ?

– Vous allez me poser des questions, encore ! Mais c’est le monde renversé !

– En effet ! C’est vous qui auriez dû me poser quelques questions avant de prendre pour argent comptant tout ce qu’il a plu à M. Elzéar Roffieux, mon illustre cousin, de vous débiter sur mon compte. Je me souviens très bien que c’est lui qui m’a amené.

– Mais vous m’embêtez à la fin ! Vous me retapez sur les nerfs ! Si vous savez qui, pourquoi m’interrogez-vous ? Et puisque vous me faites « sortir de mon caractère », je vous dirai une bonne fois que, quand un « malade » est dans votre situation, sa façon d’envisager les choses importe fort peu. Surtout quand il s’agit d’un malade qui se croit « pohâte », qui « rimaille » depuis des années, auquel on a mis cent métiers dans la main et qui en est toujours revenu à son grattage de papier ! L’opinion de la famille a seule du poids.

Il trouve un argument, — selon lui décisif ; — et cette découverte le remplit d’une telle joie, d’une telle estime pour lui-même, qu’il se redresse comme un petit coq de Cayenne et me parle de très haut, si j’ose m’exprimer ainsi quand il s’agit d’un pareil gnome.

(Cette détestable plaisanterie est de Léonard qui, malgré sa crainte du petit médecin, a eu la curiosité d’entrer deux ou trois fois dans la chambre, pendant la visite, pour les besoins du service, affirme-t-il).

Les sourcils de Bid’homme pointent obliquement vers le ciel ou plutôt vers le plafond de la chambre et sa voix clangore, triomphale :

– Et puis est-ce vous qui vous êtes confié à nous pour le traitement ? Non, monsieur Philippe Veuly, c’est une autre personne qui vous a remis entre nos mains. Alors je ne dois d’explications qu’à cette personne.

Il exulte. Il n’y a vraiment pas de quoi, mais il exulte.

– Monsieur le docteur Bid’homme, je suis trop poli pour vous dire ce que je pense d’un pareil raisonnement.

– Pensez ce que vous voudrez : « C’est comme ça » ! Du reste, je perds mon temps ici : je vais aller voir des malades un peu moins insolents et butés que vous. Toutefois je ne veux pas être venu pour rien dans votre tanière. Vous êtes très « excité » ; (serai-je toujours poursuivi par cet affreux mot ?) « Léonard vous aura donné du vin ou du café à boire ce matin, nous allons supprimer tout cela : rien que de l’eau rougie et de la tisane ! Ah ! si j’étais tout à fait le maître ici !… Il y a, est-ce à Vienne, est-ce à Bruxelles, est-ce à Copenhague ? un excellent hôpital pour les gens de votre espèce. On n’y boit jamais que de l’eau claire, de l’eau, de l’eau et encore de l’eau ! — Et je voudrais, moi, que ce fût de l’eau qui, bien que saine, eût un goût atroce, un goût… de… saloperie ! — Ça embêterait les sales poivrots ! Mais on est encore trop sentimental en Europe !

J’ai le tort de me laisser, de nouveau, gagner par l’impatience et de crier au Bid’homme :

– Quand donc y aura-t-il des hôpitaux pour les médecins aliénistes ? Si j’en connaissais un je vous donnerais immédiatement une lettre de recommandation pour son directeur ! Car vous avez besoin de soins, vous aussi, puisque vous appelez cela des soins !

Bid’homme se fâche pour de bon et oublie radicalement qu’il a reçu mission de soigner.

– Ah ! cochon ! vous me tapez sur les nerfs ! J’ai vu bien des ivrognes dans ma vie, mais jamais un aussi infect et révoltant soûlaud que vous !

Puis, satisfait de « ne me l’avoir pas envoyé dire », il se dirige noblement vers la sortie. Il cueille, en passant, sa cravache et s’en sert pour épousseter ses bottes avec une exaspérante désinvolture. J’écume, littéralement. Il ouvre la porte, son « beau corps » disparaît… quand… je ne sais vraiment de quelle façon la chose s’est passée ! — quand l’assiette si pieusement déposée par Léonard dans le tiroir de la table de nuit — se pulvérise avec fracas contre l’épaisse masse de chêne qui tourne encore sur ses gonds. Le tiroir est ouvert et je me retrouve, pieds nus, en chemise, au milieu de la pièce, tout secoué de l’accès de rage qui m’a fait sauter du lit.

Bid’homme hulule :

– Léonard ! cochon ! barbouillé ! ici tout de suite !

Mon « gardien » n’était pas loin. Le voici, épouvanté, ses yeux pâles tout ronds, sa longue moustache plus éplorée que jamais. Il entre, suivi de Bid’homme qui le pousse devant lui et jure comme un défroqué : « Sacré nom de »… toutes sortes de choses ! Il y en a bien pour deux minutes de ces sacrés noms plus profanes que sacrés, car j’entends surtout parler d’enlants de femmes plutôt immodestes, d’hôtelleries où ces mères d’une triste progéniture prennent pension sous l’œil tolérant de la police, de hauts pontifes certainement peu délicats dans leurs goûts, d’insectes, de poissons, d’… anciennes génisses, etc. etc…

Il est couleur de prune de monsieur, — Bid’homme ! Le flot de sa coléreuse éloquence finit par se filtrer de jurons et il vocifère, le nabot :

– Ce sagouin-là ! Vous m’entendez, Léonard ! Vous allez me le coller dans une baignoire… Et pas d’eau chaude !… l’autre robinet ! D’abord il « pue ! » (J’espère que cette assertion est gratuite). « Oui, il pue, le cochon ! Et vous m’aérerez la porcherie où il couche ! Quand il sera calmé et désinfecté, vous me l’emmènerez dans les cours et dans les « terrains » (puisque c’est l’habitude ici !) pour le fatiguer, l’éreinter un peu. Vous le ferez marcher au moins trois heures et vous aurez soin de lui montrer le coin des « Agités » où on le f… ourrera s’il recommence !

Le bain froid n’a rien pour me déplaire ; mais j’affecte d’être indigné de la tyrannie du gnomique docteur. Je veux qu’il me croie aussi épouvanté que furibond. Comme cela, il se décidera, sans doute, à me « châtier » toujours désormais en m’infligeant le « supplice de l’eau » il ne doit pas aimer les bains, lui, Bid’homme, si j’en puis juger par la teinte grise de son cou et je n’ai qu’à crier un peu fort pour qu’il éprouve des joies d’inquisiteur à me faire immerger le plus souvent possible.

Je hurle :

– « Pas de bains froids ! Sacré nom ! (à mon tour). Ça me tuera ! Ça me donne des coliques de Miserere ! (Ce nom de bizarre affection est lancé au hasard, je ne sais pas ce que c’est, au juste). Au secours ! A l’assassin ! »

Mes vœux sont comblés. Le « féroce tourmenteur » exécute une série de ricanantes et diaboliques grimaces avant de prévenir Léonard de ses intentions dans les termes suivants :

– Et puis, c’est tous les jours que vous me le dessalerez, ce m…hareng-là ! Et quand il m’aura em…bêté, ce sera deux trempettes. Ah ! je le tiens, à présent, le sale bougre ! Et nous essaierons de la douche s’il me tape trop sur les nerfs !

Il sort dans un état de jubilation que je ne saurais décrire.

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