Chapitre 3
J’ai pris un bain délicieux, trop court, à mon gré, mais Léonard a pensé devoir l’abréger « pour c’te raison qu’y faut pas que le sang s’éluge. » Il bafouille encore quelque chose au sujet des eztrimités, des congections cérébrales, tout en m’aidant à me rhabiller. N’ayant jamais eu de valet de chambre je suis plutôt gêné par cette collaboration. Enfin la toilette est achevée : allons visiter les cours et les « terrains ».
Léonard me fait sortir par une autre issue du « pavillon des bains ». Nous suivons une sorte de couloir à ciel ouvert, entre deux constructions blanches et basses, pareilles à tels bâtiments scolaires.
Nous voici arrêtés devant une porte d’aspect moyen-âgeux, bardée de fer, ornée d’une serrure grosse comme quatre dictionnaires de Quicherat. Mais mon gardien promène un trousseau de clefs de dimensions, sans doute, inconnues jadis à la Bastille. Il en choisit une avec laquelle on briserait des pavés et l’obstacle cède presque sans bruit.
Nous sommes dans une grande cour plantée de hauts arbres épais, entourée de préaux au sol bitumé. Au milieu bombe une petite pelouse que bordent comme d’une chaîne de médaillons ovales des corbeilles de fleurs d’une jolie diaprure.
Autour de la pelouse et sous les préaux circulent par groupes de trois ou quatre, comme des collégiens en récréation, des gens d’apparence, en général, paisible, de mise propre, qui semblent converser avec douceur ou réfléchir profondément entre deux phrases prononcées ou écoutées. Ces promeneurs ne font aucune attention à nous. Ils paraissent « supérieurs » aux soucis ordinaires de la vie, préoccupés uniquement de suivre le cours de certaines pensées qu’ils peuvent se communiquer entre eux, — au besoin, — pas toujours, —. mais qui seraient incomprises ou tout au moins faussées par le médiocre intellect d’auditeurs appartenant à un milieu plus vulgaire. Ils ont, par instants, des sérénités de fakirs hindous.
– Ah ! ceuze-là ! me confie Léonard, c’est la crême de la crême ! C’est bien rare si on a du chambard avec eusse. Ou alors c’est qu’on a été les sercher, les porvoquer ! Je dis pas qu’y y a pas des fois !… Mais pour ce qui est « du général » y en a pas de plus distingués. C’est au point que Monsieur qui est bien moins abruti qu’eusse, bien plus gentil, bien plus vivant, y serait pas une bonne société pour ces personnes-là ; y leur donnerait, des jours, de son egzitation. » (Encore !) Le seul malheur avec des gens « si bien » c’est que, pour certains, tout d’un coup ça sange et c’est alors des intervalles de maladie noire. Oh ! quand ces accès-là les prennent, y a plus, y a plus ! ’Y sont salement enquiquinants !... Rarement méchants, par exemple. C’est pas comme les maladies noires que je vous montrerai dans une autre section. Là y a pas de mal plus dangeaireux. ’Y en a que je vois pas actuellement, qui sont de la bonne catégorie mais moins satisfaits et qui n’aiment pas les autres. Ils viennent rarement par ici, bien qu’ils appartiennent à la cour. Ils préfèrent un petit jardin de moins d’espace qu’est là-bas derrière et qui « communique » avec une belle pièce qui leur sert comme de clubre, de cerque, comme on dit. ’Y sont que cinq en tout. Nous les appelons les Philosophes vu qu’y en a un qui a été médecin « reçu et de pratique » ; deux étaient avocats ; un autre « a fait » l’ « agteur de théâtre » et le dernier, le plus embêtant, on dit qu’il écrivait des « feuilletons de pouésie » et aussi d’histoires d’aventures pour les journaux et autres...
– Tiens, un confrère !
– … C’est-y que vous voulez les voir ? ’Y a pas à sanger de quartier.
Certainement, je veux les voir ! Je crois que je sympathiserai plus facilement avec ceux-là qu’avec les Mahatmas timbrés pour lesquels je suis trop egzitè.
Cette fois pas de portes closes, pas de serrures. Une grande salle s’ouvre sur l’un des préaux. Nous la traversons, médiocrement charmés par des senteurs aigres ou fades qui m’écœurent même un peu. C’est le réfectoire des « bons apôtres » de la première division. Mais une bouffée d’héliotrope et de réséda chasse le malaise. Nous marchons sur le gravier très fin d’une allée cernée de deux rangées de frais arbustes ; d’étroites plates-bandes embaument. Vingt pas à faire, une marche à monter et nous entrons dans une pièce qui me paraît moins belle qu’à Léonard. Elle est assez propre mais, bien que très vaste, ne contient qu’une table et quelques chaises.
Cinq messieurs des plus « comme-il-faut », ainsi que mon gardien me le fait observer, se lèvent avec une affectation d’extraordinaire politesse. Je réponds à cinq saluts et serre cinq mains — tendues de façon assez noble.
Quatre de ces gentlemen se rasseoient aussitôt, en me priant, en chœur, de les imiter et reprennent des poses dignes bien qu’un peu accablées. Mais le cinquième reste debout et, passant son bras sous le mien, me contraint doucement d’accomplir le périple de la chambre, comme désireux de me faire les honneurs des murs nus, de la natte passablement éraillée et des sièges semés çà et là.
Quand il juge que je me suis bien familiarisé avec les craquelures du stuc des parois il me mène vers une chaise qu’il a soin d’épousseter avec son mouchoir et me supplie — en propres termes — d’y prendre place. Il en choisit alors une autre, s’installe auprès de moi et se met à causer en hôte désireux de rompre la glace, — de mettre le nouveau venu complètement à son aise :
– J’espère, Monsieur, que vous n’êtes qu’en visite dans cette maison, — du reste bien tenue et suffisamment agréable. Je regretterais que vous y fussiez en résidence — et pour les mêmes raisons que ces Messieurs et moi.
Je lui réponds que je crains bien que mon séjour chez le Dr Froin ne se prolonge au moins de quelques semaines.
– Vous m’en voyez, Monsieur, très peiné. Je redoute pour vous des journées assez dures à passer. D’autant plus que vous êtes, j’en suis sûr, très légèrement atteint. Je suis médecin, le « docteur Magne… » (Il salue) … et connais la marche de la plupart des affections qui rendent l’internement nécessaire. J’ai pu faire diverses observations sur mes amis ici présents et sur moi-même, ce qui n’a rien de gai. Eh bien ! je suis désolé que mon collègue Froin vous ait retenu ici car il est rare qu’il se trompe… Quelquefois cependant…
Il a un sourire singulier, un clin d’ceil mystérieux que je prends pour des symptômes de son état mental…
Je lui demande, un peu malgré moi :
– Alors vous avez conscience que tout ne… se passe pas régulièrement en vous ?
– Assurément ; bien qu’il y ait une puérile exagération dans les propos du médicastre Bid’homme quand il affirme que les cinq individus que vous voyez devant vous sont fous à lier ; (et je me permettrai de vous faire remarquer que ce n’est guère là le langage d’un médecin s’adressant à des patients). — Il est trop certain que le fonctionnement de nos cerveaux n’est pas toujours normal ; n’est-il pas vrai, mes chers amis ?
Ses quatre compagnons ont un hochement de tête éloquent.
– … Nous avons, par exemple, constaté le phénomène suivant — et les uns chez les autres — et chacun de nous en lui-même : il nous arrive souvent, contre notre vouloir, en dépit de nos réels efforts pour nous contraindre au silence et à l’immobilité, — de prononcer telles paroles, de commettre telle action qui prouvent surabondamment que le parleur, que l’être agissant est dans une période de très légère insanité. Voici un fait entre mille : dernièrement le fâcheux Dr Bid’homme nous fit l’immense plaisir, — je le dis sans la moindre charité, — mais tant pis ! — nous fit l’incommensurable plaisir de contracter une fièvre peu dangereuse mais qui le retint quelques jours dans son lit. Nous étions donc momentanément débarrassés des visites de ce polisson mal embouché, capricieux et méchant. Nous éprouvâmes tous cinq une impression de temporaire délivrance positivement exquise mais gâtée pour moi par une affreuse obsession : je comprenais le mieux du monde, moi-même, que c’était ridicule, invraisemblable, imbécile, mais — n’étais-je pas poursuivi par l’idée fixe que, si Bid’homme venait à se trouver en danger de mort, il importait que ce fût moi, moi seul qui lui adressâsse les dernières paroles de consolation. Notez bien qu’il ne m’entra jamais dans la tête que j’eusse reçu les ordres et que les ornements sacerdotaux pussent me seoir mieux qu’une ceinture de sauvetage à un squale !… Mais dès que faiblissait ma volonté de reporter ma pensée sur d’autres sujets de préoccupation, j’étais horriblement tourmenté par le retour de cette vision grotesque : un Magne toujours aussi barbu et porteur du complet d’étoffe anglaise dont vous avez peut-être déjà — en vous-même — approuvé la coupe élégante et la nuance discrète, mais revêtu d’un transparent surplis qui laissait voir ce veston ventre-de-biche et cette cravate mauve et vert-de-gris, — un Magne dont les gestes de prédicateur et les filandreuses homélies stupéfiaient puis attendrissaient un petit bout d’homme simiesque roulé en boule dans ses couvertures. Le pis est qu’avec la plus ferme résolution d’épargner à mes compagnons habituels le spectacle de mon exécrable égarement, je me surpris bientôt à jouer toute la scène devant ces bons camarades indulgents mais faiblement ravis. Je voyais Bid’homme comme je vous vois, j’imitais même ses grimaces d’abord féroces puis béatement pieuses ; je l’exhortais avec un zèle toujours croissant et voulais obliger mes amis à déclarer que le hideux petit docteur était bien sous nos yeux… En même temps j’avais honte de mon rôle et me disais que j’étais comme ces enfants qui, jouant au soldat ou au marin, assistent presque réellement à la déroute d’ennemis imaginaires ou à la capture d’un vaisseau de pure fantaisie. Et il y avait un malheureux texte latin absolument indispensable à ma « prédication », — un texte dont je ne pouvais jamais retrouver que les deux premiers mots : Et nunc... et nunc... et nunc !... L’infructueuse recherche des autres vocables disparus de ma mémoire me causait une irritation des plus cocasses. Je ne me guéris de ma funèbre manie que le jour où mons Bid’homme, remis sur pied et plus courtois que jamais, me gratifia, lors d’une renconlre matinale, des agréables mais mystérieuses épithètes de : « grand dardaillon » et de « margouillard ». A propos, il faut que je vous fasse voir une caricature de ce Bid’homme, un dessin assez médiocre mais divertissant qui est mon œuvre. Je vais vous chercher ce « crayon ».
Le Dr Magne sort après avoir adressé à ses compagnons, à moi, aux murs, — surtout aux murs, — un superbe salut circulaire. Aussitôt l’un de ses amis se lève et vient occuper sa chaise. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, glabre, un peu grisonnant ; sa figure d’une pâleur luisante semble poncée. Il a deux poches sous les yeux, — de gros yeux bombés que recouvrent à demi leurs paupières en forme de coquilles de clovisses. Son nez est formidable, d’une courbe si ample et si hardie que je ne puis le comparer qu’à certains promontoires. Il tient continuellement à la main une sorte de casquette d’officier de marine avec laquelle il s’évente de temps à autre. Sa politesse est exquise, plus familière, toutefois, que celle du Dr Magne :
– Ami, — me dit il, vous êtes nouveau dans cette maison heureuse à la fois et contristée de vous avoir accueilli. Vous semblez plein de sagesse et de pénétration mais il est bon qu’un vieux pilote pratique de ces parages « cirés et frottés mais non dépourvus d’écueils » vous mette au courant de quelques particularités. Vous savez déjà ce que nous pensons du sieur Bid’homme : c’est un monstre à face « tout juste humaine » ; mais il est ici d’autres dangers que ceux qui proviennent de la fréquentation de gredins de cette espèce. Certains périls vous menacent et « j’ai la persuasion que vous ne les ignorez pas » ( ? ?)… Mais vousmême pouvez devenir redoutable à telles belles intelligences un instant obscurcies »…
… Léonard a raison. Je dois être bien dangereux pour que ce bon monsieur s’en aperçoive ainsi après moins d’un quart d’heure de fréquentation…
– … Soyez toujours plein de tact et de mesure dans vos rapports avec… disons, par exemple, avec notre cher Dr Magne. Vous le voyez : nous tâchons de lui complaire en tout ; nous confirmons tout ce qu’il lui prend fantaisie d’avancer. Le Dr Magne, ami, est un homme de la plus haute valeur, mais il a trop travaillé, — trop certes, — au point de s’anémier le cerveau et il est actuellement « sous un nuage » comme disent les compatriotes de mes défunts amis Richard-Cœur-de-Lion, porte-couronne, et Jerry Nastyswine, bookmaker. Il est « malade » et le sait. Malheureusement il veut à toute force que nous quatre, — victimes d’erreurs ou de machinations familiales, — soyons dans le même état que lui. Comme c’est l’être le meilleur et le plus noble du monde entier, nous jouons une pieuse comédie pour ne pas l’affliger ; mais vous saurez désormais que lui seul, dans ce petit groupe de cinq compagnons de misère, est réellement un peu frappé de ce que je me refuse à nommer et vous le ménagerez en conséquence, n’est-ce pas ? Si vous avez, ami, quelque observation à faire sur son compte, prenez-moi à part et transmettez-la-moi, à moi, monsieur A. Desbosquets, artiste dramatique, créateur, — comme vous ne pouvez l’ignorer, — du rôle de Cusenier dans les « Dangers de la distillation », ce beau drame du grand poète Noilly-Prat.
Ayant mis ainsi sa conscience en repos, M. A. Desbosquets oublie complètement ma présence et va causer avec Léonard qui est demeuré près de la porte. Il lui reproche, pêle-mêle, sa mâchoire, son accent, le peu de soin qu’il prend de son « indécente moustache », son inaptitude à marcher les pieds en dehors et lui déclare, — avec douceur, — qu’il ne fera jamais un bon « jeune premier ». —Je vous crois, Desbosquets !
La suite de la conférence m’échappe car, dès qu’il voit le bon acteur bien absorbé par le soin de cuisiner ses périodes en lesquelles le blâme s’oint de quelque bienveillance, — un autre membre du groupe, un homme encore jeune à figure de Chinois, mais de Chinois passé à la gelée de framboises, s’approche de moi avec précaution.
Son teint naturellement jaune s’égaie de capricieuses et « complémentaires » enluminures de couperose plutôt violette que rouge. Il a les cheveux rudes, le front fuyant, des pommettes saillantes, d’étroits yeux mongols dont les prunelles brunes semblent « fourbies à la peau » plutôt que vivantes, d’imperceptibles moustaches couleur feuille-morte, une petite barbe poivre et sel qu’on dirait usée comme un vieux tapis, un long cou dont la pomme d’Adam ressemble à une grosse noix restée là en route, des omoplates pareilles à celles d’un très vieux cheval très maigre — et qui jurent avec le buste épais et court et le bedon rondelet. Cagneuses, ses jambes en arcs sont embellies de genoux cocoïdes.
Il emprunte, lui aussi, la chaise du Dr Magne, m’envoie deux bouffées de cigarette au nez et m’ « entreprend » à son tour. Son langage est moins fleuri que celui de ses prédécesseurs ; il s’exprime avec une certaine difficulté de parole que l’on peut croire due à de la timidité ; sa voix est sourde, ses gestes sont gauches. Il paraît horriblement malheureux et gêné d’être venu là ; mais il y est. Il faut qu’il marche et il y va héroïquement, la mort dans l’âme :
– Monsieur, — enfin oui !… Monsieur… je n’aime pas chiner des frangins... absolument non ! Cependant, il faut que je vous dise que Desbosquets est beaucoup plus… absolument… (oh ! je lâcherai le mot !)— beaucoup plus… absolument craqué que le copain Magne. Absolument oui !
Il a un désir d’être franc, de « s’abandonner », dont il se repent à toute seconde parce qu’il sait qu’il s’ « abandonnera » maladroitement, qu’il va prêter à la moquerie ; il se sent ridicule et souffre de se connaître trop bien ; mais il est remordu de son besoin de sincérité, de laisser-aller — et se soulage avec son argot et ses « absolument » — « absolument oui ! » « absolument non ! » — à l’aide desquels il croit pouvoir révéler le fin fond de son âme.
Il reprend :
– On vous a peut-être parlé de moi — oui ! Je sais : blim, bloum — mécanique ! absolument oui ! — Littérateur, on vous a dit, — (Ah ! c’est le confrère !) et aussi le plus embêtant du groupe, n’est-ce pas ? C’est l’expression de Léonard, — oui ! Ah ! quand je suis un peu… blim, bloum… mécanique ! enfin — mal luné, — je ne dis pas… mais pas méchant pour un clou !… Dégoùlante, cette sale difficulté de parole, mais la mécanique, vous savez, — et pour moi c’est de la mécanique,— pas moyen ! Voulez-vous… je vous dise mon nom ? Ah ! pas connu du tout, mon nom, mais ’veux pas qu’on le défigure méchamment en vous le citant : Oswald-Norbert Nigeot. Prière de ne pas entendre Nigaud, — non ! — Bien que mes vers !… Ah ! satanée mécanique !… Un crétin, un simple crétin « boulotté » par la manie maladive d’écrire — et les calomnies des anciens élèves de Polytechnique ! — Oh ! écrire ! Métier terrible pour les mal doués comme moi qui sont… blim, bloum pas mécaniques ! et fâchés avec la mécanique des mots. Cochons de Polytechniciens forgent les mots ; pour cela pauvres littérateurs ne peuvent pas s’en servir. Ah ! cela même est de la mécanique !… Et ivrogne avec cela, Desbosquets aussi, très ivrogne ! Vous voyez bien : Cusenier, Noilly-Prat, pourquoi pas Pernod ? C’est une hantise pour les gens comme lui et comme moi ! Car ici, savez, — liquides sont rares, — bien que grâce à la haine des gardiens pour Bid’homme… (ah ! chameau ! chameau !) grâce aussi au père Froin, trop bon, croit pas au mal, lui, — mais peut-on appeler cela un mal ? il existe avec le ciel des… mécaniques… des… bloum… des accommodations, non ! veux dire dements, pas dations !
M. Nigeot semble extrêmement fier d’avoir mené à bien ( ?) une si longue phrase étayée d’un seul « bloum » et d’un seul « mécanique ». Mais très satisfait de son succès, tourmenté par la crainte de continuer moins élégamment, il s’embrouille dans une série de propos extravagants où les Polytechniciens abhorrés et les « blim bloum » (sans parler des « absolument ») tiennent une place trop envahissante pour que le discours demeure clair.
Du reste il s’interrompt bientôt :
– Je vous… blim !… je vous laisse. Voici… mécanique !… Croyez bien que c’est le moins bête d’entre nous, absolument oui !
L’ex-médecin entre d’un air ravi ; sa grande barbe brune balaye une feuille de fort carton qu’il contemple avec un orgueil amusé :
– Tenez, Monsieur, donnez-vous la peine, je vous prie, d’examiner cette caricature sans prétention. Ne parlons pas du dessin qui est enfantin mais la pochade est drôle, très drôle, je le dis sans la moindre modestie.
Drôle ! Ah non, je ne trouve pas ! Quoique le Dr Magne soit d’un avis contraire je me permets de trouver le dessin très habile au point de vue de l’exécution, mais drôle !
Un Bid’homme effroyablement ressemblant mais dont l’animalité, l’expression diaboliquement mauvaise, sont exagérées avec une férocité sauvage et glaçante, s’occupe à fouiller de l’un de ses bienheureux éperons le crâne d’un patient scalpé et trépané. C’est une horreur, une horreur ! Absolument oui ! comme dirait M. Oswald-Norbert Nigeot.
Je feins de considérer cette « fantaisie » comme délicieusement comique bien qu’elle me fasse peur. Nigeot, le bon cabotin Desbosquets et les deux avocats dont le silence m’a étonné s’approchent vivement pour voir, eux aussi ! Leur sourire charmé en dit long sur cette charge qui les venge en quelque sorte. Le Dr Magne a un petit rire assez bizarre. Je ressens une nouvelle émotion, peut-être plus déplaisante que la première : serait il moins « sûr » que je n’avais cru ?
Mais voici qu’il ne rit plus, que ses yeux ont un regard plus intelligent, plus doux, plus sérieux que jamais ; on y lirait presque de l’apitoiement.
Et il parle d’une voix toute changée :
– Maintenait que nous nous sommes amusés de cette caricature, voulez-vous me permettre de vous dire qu’elle a son côté triste… Ce petit médecin si tyrannique envers ses malades, si méprisant, si brutal, — eh bien ! j’ai peur qu’il ne change de rôle — et peut-être prochainement. Vous le connaissez peu encore, bien qu’il ait dû vous jouer déjà quelques tours de sa façon ; mais moi qui l’observe depuis deux ans et de plus en plus attentivement, (c’est singulier et un peu effrayant, n’est-ce pas, ce demi-fou qui surveille l’homme chargé de le soigner ?) j’ai noté chez lui des changements significatifs. Il a toujours été méchant et désagréable ; mais au début, quand il jouissait de toutes ses facultés, (oui ! je vous surprends mais vous me devinez ; je veux bien en venir à ce que vous soupçonnez déjà), quand, dis-je, il jouissait de toutes ses facultés, ses gredineries s’enchaînaient avec quelque méthode ; aujourd’hui, il devient tout à fait incohérent. Il le deviendra davantage… Etudiez-le et vous me direz si vous n’êtes pas de mon avis…
A ce moment Léonard se débarrasse avec quelques ménagements de l’excellent Desbosquets et me rappelle que, d’après le programme du Dr Bid’homme, je dois m’esquinter un peu dans les jardins et les « terrains ».
Je sors bientôt, accompagné de mon « surveillant », après avoir encore échangé des saluts et des poignées de main avec les trois gentlemen loquaces et les deux avocats taciturnes.
Tous se montrent encore plus cérémonieux et distingués qu’à mon arrivée. Il est clair qu’ils se complaisent infiniment aux petits manèges de la politesse la plus raffinée ; c’est pour eux une manière de sport et aussi en quelque sorte une réhabilitation. Ils veulent qu’on dise : « Ces gens-là ne sont pas ce qu’un vain peuple pense. On peut être enfermé, parbleu ! — à tort ou à raison, — sans perdre pour cela une parcelle de sa dignité. Admettons que ces Messieurs soient « souffrants » — et encore ! En tout cas les petits malaises mentaux qui les affectent — à ce que l’on prétend, — ne les dégradent en rien : ce ne sont pas des « malades » ordinaires. »
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