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Chapitre 4

J’ai été si préoccupé des « idées » de mes nouveaux amis et de la singulière prédiction concernant le Dr Bid’homme que je ne sais trop par où Léonard m’a fait passer. J’entends, comme en rêve, manœuvrer encore des serrures et des verrous et me retrouve dans une cour un peu semblable à celle des « Mahatmas », des bienheureux inconscients que mon gardien m’a prié de ne pas déranger dans leur trouble béatitude.

Un peu moins de fleurs, peut-être, et des préaux plus négligemment balayés, voilà toute la différence.

Ici encore les « internés » se promènent le plus souvent par petits groupes ; ils sont, eux aussi, convenablement vétus, ont, en général, l’air assez paisible ; la plupart causent entre eux sans trop de gesticulations. Pourtant on commence à deviner que, dans ces nouveaux parages, « quelque chose » d’étrange et d’inquiétant doit se manifester de temps à autre ; il y a déjà çà et là des figures un peu anormales. Qu’est-ce que je disais ! Voici, trottinant prestement à nos côtés, levant très haut le pied, arrondissant la jambe, steppant comme un cheval turcoman, un vieux Monsieur sec et menu dont le visage rasé offre une trop grande ressemblance avec certaines têtes d’oiseaux ; il chantonne tout en courant un bizarre petit motif en mineur qu’il interrompt à chaque instant pour grogner des « pouac ! pouac ! » nasillards dont l’effet sur mes nerfs ne se peut décrire. Dirai-je que les « pouac ! pouac ! » semblent les râcler ? Ce sera complètement absurde ; et pourtant !…

– Oh ! celui-là, fait Léonard qui s’aperçoit de mon pénible agacement, faut pas vous en émotionner ! Quand il est méchant, c’est comme un éfant, rien de plus. On le couche quand ça dure trop longtemps et — voilà tout. C’est un ancien maire de village qui était riche et qui a trop nocé. Il s’en allait s’amuser dans toutes les foires et, au retour, quand il était émêché, il faisait monter des trois, quatre filles dans sa voiture. Vous me comprenez ! Des fois il débarquait c’telle-ci ou c’t’autre sans précaution, sur un tas de cailloux, par exemple. Mais il en ramenait toujours au moins deux chez lui. Et quand on se dit qu’il a été vingt ans chargé des affaires de sa commune ! Lorsqu’on y a repensé, il paraît qu’on a raconté qu’y y avait pour tout le moins cinq ans qu’y y était plus. Mais on était habitué à lui et « des gens » avaient intérêt à le garder comme maire. Ça fait qu’alors !… Ah ! le sacré père Marical ! Et c’était çà qui mariait le monde ! Ça fait grémir !... C’est un à part comme vous ; dans le même pavillon ; votre voisin de chambre.

Marical repasse, — en gambillant, cette fois, comme un hanneton. Il a des yeux fixes, sans aucune expression, des yeux en colle de pâte sale ; mais sa bouche grimace un sourire que l’on dirait polisson et railleur :

– Pouac ! pouac !..

Il est déjà loin.

Un autre « solitaire » nous croise à deux reprises. Celui-ci ressemble à un empereur romain retouché par Daumier. Son attitude est calme et hautaine. Il serait admirablement décoratif s’il pouvait renoncer à sa bizarre manie de mordre à belles dents un chiffon de drap qu’il extrait toutes les deux minutes de la poche de son pantalon.

Léonard barnumise :

– C’est un ancien « clérical », — enfin un mauvais « curé de vicaire », qui était plus jésuite qu’un archevêché. (Ah ! on l’a défroqué malgré lui ; ça lui change son type !) Il s’était mis dans la tête qu’il était l’Antéchrist ; Ça fait qu’alors y fumait sa pipe dans les cimequières et qu’y dansait sur les tombes en bouffant son mouchoir quand il lâchait son brûle-gueule. Ça a semblé drôle, est-ce pas ? — On a enquêté et on a trouvé qu’il avait une collection de petits esquelettes en fil de fer dans une malle. Alors qu’il a dit comme ça : En ma qualité d’Antéchrist, je révise le Jugement Dernier le 23 de chaque mois et il me faut des « macchabées » ! — Oh ; ça fit pas un pli, on l’emballa pour ici d’autant plus qu’on a su qu’un dimanche il avait poussé des cris de blaireau dans l’église tandis que le vrai curé prêchait et qu’il s’était mis à dégoiser des tas de « cochoncetés » pour empêcher son « patron » de parler ; que des fois, aussi, y s’cachait dans des derrières de portes pour faire peur aux vieilles bigotes. Ce fut moi qu’on envoya le sercher ; il était pas commode, ej’ fus forcé de l’serrer…

Léonard prononce « saerraï » mais je comprends trop bien la valeur de ce verbe à terminaison turcobosniaque. C’est comme si une vilaine petite bise froide me glaçait le crâne et agitait mes cheveux. Et l’homme aux yeux pâles reprend :

– Mais ce qu’il en a boulotté, de mouchoirs, une fois chez le père Froin ; ça ruinait l’administration qui est moins généreuse que le Docteur, car le bonhomme, il est malheureusement sous !a coupe de cormoranditaires arrangés en manière de Société, qu’y raconte. Ça fait qu’alors ’y a eu un gardien qui s’est avisé de coller à Marangot — l’ancien vicaire — des bouts de vieilles culottes et de gilets à mâcher. Ça lui produit le même effet et l’ « Économe » ne gouale plus. Par exemple il est méchant, çui-là, des fois, comme un gromadaire. C’est un de ceusse qu’a cette maladie noire que je vous disais. Il a trop fait le « mariolle » avec ses histoires d’Antéchrist.

– Léonard, auriez-vous habité Paris ? Vous employez parfois des expressions singulières dans la bouche d’un autochtone des environs de Dieppe : macchabées, — ça n’a pas fait un pli, — goualer, — mariolle, etc. etc. Sans votre harmonieux accent du cru, je vous prendrais à certains moments pour un Bellevillois ou un Charonnais.

– Je suis été sur le point de me marier avec une gardienne de l’ « aut’bâtiment » qui était une Parisienne de… Clichy-Levallois où ses parents étaient établis, qu’elle disait, dans la peau de lapin. Les choses étaient avancées, — très avancées…

Il fait claquer sa langue et prend un air de fatuité ingénue.

– Seurement qu’elle s’est tirée des pieds avec un torcheur de vaisselle qui avait volé l’ « Économe ». Même qu’on les a jamais repincés. Et puis c’est comme un sort : chaque fois qu’y y a un Parisien ici, c’est moi qui en suis chargé. On apprend des mots, comme çà, vous savez ! Ça fait qu’alors ça vous reste. Je suis sûr que Monsieur qui est de par là aussi m’enseignera de ses « raisons » sans le vouloir et c’est pas les plus jolies que je retiendrai.

– Flatté de votre bonne opinion ; mais, bon Dieu ! qu’est-ce que c’est que celui-là ?

Un vieil homme couvert, en dépit de la chaleur, d’un gros pardessus en cheviotte, coiffé d’une espèce de fez en fourrure grisâtre, s’est approché d’une fenêtre dont il a empoigné les barreaux et se met à danser lourdement sur place comme l’ours du Jardin des Plantes, en poussant des grognements tantôt sourds, tantôt tonitruants. C’est Martin, à s’y méprendre.

– Ça c’est le père Mabire, un ancien notaire, (bien qu’il ait du mal à lever le pied).

J’espère pour la jeune personne de Clichy-Levallois que cette médiocre facétie n’est pas d’elle, — mais au moment où je vais demander à Léonard quelques renseignements complémentaires sur le père Mabire, un bruit de galop dérange mes idées. Je me retourne et aperçois un bonhomme de type vraiment ignoble — qui s’arrête court.

La nature l’a gratifié de petits yeux de goret, clignotants et féroces, d’un large nez « flaireur » dans chaque narine duquel on introduirait aisément une forte noisette, d’un teint violet mat, si l’on peut ainsi dire, et d’une grosse et répugnante moustache de phoque. Il est nimbé d’une casquette plate, vêtu d’un complet « oubli d’oie » sur lequel une blouse bleue déboutonnée du haut, toute raide et luisante d’apprêt fait cloche.

En galopant, il traînait un petit chariot-joujou au bout d’une ficelle dont une extrémité s’enroule autour d’un énorme pouce tordu et noir d’être velu. Un instant interdit quand il a vu qu’on l’observait, il se remet bientôt et repart, cette fois au pas, en donnant des secousses à la ficelle comme s’il conduisait par le bridon un cheval rétif. Tout en marchant il hurle plutôt qu’il ne chante sur un air qui rémémore à la fois l’immortel motif ; « Voilà l’raccommodeur de faïence et d’purcelaî-no ! » et cette autre excellente mélodie : « Rempailleu’d’chaises ! rempailleu’d’chaises ! » — mais dont le rythme est plus accéléré : « En avant les p’tits lapins ! les choux ! les trompettes ! Mon père s’est pendu ! »

– Ah ! voici Jean Jouillon, le prophète, qui reprend sa tournée. Il en a des manies, c’tanimal-là ! Le maintenant il se figure qu’il est un sale gosse qui « rigole dans les rues avec sa petite voiture » ; le tout-à-l’heure qu’il est « ambulant en légumes », en « basse cour » ou en « bibeloterie », une autre fois qu’il est un sartimbanque « affligé de prophétie ». On m’a dit qu’il avait « professionné de » camelot, de marchand de quatre saisons et même de gymnasiarche et de « débitant de boniments » dans les foires. Le v’là qui rapplique, méfiez-vous ! Il a la sacrée maladie de vous fiche des coups de pied dans l’cul — sauf votre respect — quand on ne fait pas attention à ses manières. A moi, ça m’est arrivé ; même une fois devant une dame en visite, — que j’en étais salement humilié. Oh ! à chaque ricidive je l’ai saerraï, c’qui s’appelle saerraï. Eh bien, y r’commence quand y peut. Il prétend qu’il tient cela de son père, celui qui se serait pendu si faudrait croire sa rengaine.

Comme pour « illustrer » les paroles de Léonard, Jean Jouillon s’approche sournoisement de mon gardien et — après une feinte, — lui porte, à l’endroit désigné, une botte, par bonheur assez lestement parée.

– Attends un peu ! j’te vas régaler ! clangore Léonard.

Le prophète-saltimbanque-fruitier-ambulant-camelot, — déçu mais prudent — fait l’étonné. Sa figure revêt une expression de bonté si phénoménale, si invraisemblablement surhumaine qu’un Saint lui-même le prendrait en grippe et le reconnaîtrait du premier coup d’œil pour un incurable mauvais drôle.

Il tient absolument à nous donner le change :

– Qu’est-ce qui te prend donc, mon vieux Léonard ? fait-il avec onction. Tu croyais que j’allais t’en envoyer un ? Non ! non ! c’est plus dans mes jeux. Je voulais seulement te donner une petite séance ainsi qu’à ce Monsieur qui est ton ami. Tiens, regarde un peu ! Vlà « l’transpprt sacré qui m’travaille. »

Il s’étale sur le sol, puis se tortille comme un ver. Un peu de bave lui vient aux lèvres, il rauque.

– Nom de nom ! Vous le voyez-t-y le prophète, le bougre de prophète ! J’vas vous dire eul’présent, eul’passé, eul’futur et l’reste : j’vous prédis pour 1859 (nous sommes en 1897), la bataille de Sorférino, Palostro, Palikrao et tout l’tremblement. J’suis-t-y bon prophète ? Je me suis-t-y trompé ? Ça s’est-y pas passé comme j’ai dit ? Tenez : j’vas vous la faire, moi, la bataille eud’ Sorférino.

Il se relève, galope un instant autour de nous qui ne le perdons pas de l’œil. Il râle d’une voix d’alcoolique :

– J’suis Mac-Mahon, Bolivar, Garibaldi et tous les gars du Coup d’Etat. Devant moi y a l’Autrechien, l’Horlandais et c’te clique en général ! Derrière moi mes troupes, que c’est dressé comme du chien-caniche. A ma gauche mon artillerie, à ma droite la Glouère et l’Etoile de l’Honneur. Vivent la République et l’Empereur ! En avant les bonnets à poil et les Chass’d’Af’ ! Enlevons la tour Malakoff et le Palais d’Eté ! Ça y est ! C’est pas pus long que çà, à la baïonnette ! Jamais de truqué avec nous ! Gornadiers j’suis content d’vous, tas d’veaux ! ’Core un peu d’canon et d’mitraille pour dessiper les derniers vertiges de la Cosaquerie ! Poûm ! ! Assez à présent. Y en a plus ! Le Français est grand et généreux, il épargne toujours les morts ! Je leur pardonne à tous et je les décore comme tous mes régiments. Sommes tous des frères, y a rien comme de se coller un coup de torchon pour s’aimer après. Maintenant y a pus d’morts ! Je vous raissuxite tous ! Amnistie ! Tous dans les bras les uns des autres ou je vous fous à l’osto ! V’là c’que c’est que la guerre, l’école du sentiment et de l’héroïsse !… Ah ! lâche Kabyle ! tu me craches un pruneau !…

Il retombe.

– Fourrez-moi çà au silo avant que j’agonise : on le fusillera après. Je meurs ! Je meurs ! Mais heureusement que v’ià Badinguet qui m’apporte la Croix de l’Estruction publique enrichie de diamants, le bâton de gros-major et c’qui s’en suit — dans un grand coffret d’ouate capitonnée. Y frotte ça sur un pan de son paletot pour que ça r’luise. Y pleure ! J’ai reçu une larme d’Empereur dans la narine ! Je meurs content. Vive la France ! Couic !… Ah ! ça y est puisque j’ai dit couic !…

Jean Jouillon a mimé toute sa grotesque bataille et « c’qui s’en suit ». Il a caracolé en chargeant à la baïonnette et même en escaladant la Tour Malakoff, il a manœuvré les canons, protégé de son corps les ennemis abattus, décoré ses régiments et les Cosaques, Autrechiens et autres, embrassé tout le monde, reçu le coffret, récuré les brillants, baisé la main de l’Empereur. Il est enfin mort ! Ce n’est pas trop tôt !

Nous nous éloignons tranquillement car Jean Jouillon semble moins leste à se relever, mais nous n’avons pas fait dix pas que Léonard bondit comme lancé par une catapulte et s’empoigne le râble à deux mains :

– Le sagouin a visé juste, cette fois, beugle-t-il.

Et mon gardien se jette à la poursuite du prophète ; mais ce dernier a pris une avance considérable, et — tandis que Léonard fort piteux revient vers moi, découragé mais non pacifié, se frottant rageusement l’hémisphère contus, le fâcheux Jean Jouillon caracole de plus belle de l’autre côté de la cour. Le char-joujou danse furieusement au bout de la ficelle et l’ex-camelot, acrobate et marchand des quatre saisons, vocifère une nouvelle romance :

– Pois verts ! Rutabagas ! Guano frais ! Chiens en sucre ! V’la l’marchand d’gras double ! Mon père s’est pendu !

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