‹ Force ennemieChapitre 7 sur 22 · Chapitre 6

Chapitre 6

Nous entrons dans une autre cour. Léonard me donne des explications quelconques, mais je n’écoute plus. Je suis hanté par une vision bizarre qu’une expression du père Mabire a fait surgir en moi : LA FORCE ENNEMIE !

L’apparition est indistincte bien qu’effrayante. Je n’entrevois guère qu’un rictus féroce et d’immenses griffes blêmes… pourtant je demeure terrifié par l’idée atroce qui a visité le cerveau du vieux tabellion changé en ours : LA FORCE ENNEMIE !

N’y aurait-il pas, en effet, une puissance occulte, maléfique, bostile à l’espèce humaine, guettant infatigablement une occasion de tourmenter nos intellects bornés, perdus dans un monde mystérieux dont ils ne connaissent que quelques apparences ?

Et me voici épris de cette absurdité, « parce que j’en ai peur » !

· · ·

Oui LA FORCE EENNEMIE existe ! Elle s’empare souvent de moi, me pénètre, m’envahit, puisque je vois tout à coup des choses troubles, effroyables, dont les éléments n’étaient pas en moi et qu’aucun mot du langage humain ne peut traduire… Oh ! l’Univers vrai n’est-il que terreur et horreur !…

· · ·

Allons ! ce n’était qu’une hallucination ! Léonard me parle et j’entends, — je comprends ce qu’il me dit. Mais peut-être l’horrible traîtresse ne m’a-t-elle quitté qu’un instant, — pour revenir bientôt ? !

· · ·

– Non ! mais regardez-moi cette cour, bougonne mon gardien. Avez-vous vu quelque chose de plus sale et de plus piant ?… Ah ça ! seriez-vous… « malade » de nouveau ?

– Non, non ! ce n’est rien, Léonard, c’est déjà passé.

– A la bonne heure ! Vous aviez l’air tout drôle… Mais regardez-moi ce fumier !

L’ex-fiancé de la jeune personne de Clichy-Levallois exagère un peu. Cette très petite cour est tout simplement jonchée de feuilles qu’une demi-douzaine de « malades » très agiles, grimpés dans les arbres déjà passablement dépouillés par leurs soins, arrachent et font pleuvoir avec assiduité.

Quelques gardiens les admonestent pour la forme. Ils semblent plutôt amusés et, entre deux sommations, se communiquent leurs remarques, un rien sportives, au sujet de la performance :

– Tiens, « guette » donc, François ! V’là Anquetil qui gagne encore d’une branche. ’Y en a pas un autre qui sera aussi leuger, il est en forme, le sale bougre !

– J’dis pas, mais Dumoreau s’tient pus solide. Il est de fond.

– Et Pageot, donc ! Et il est sargé, handicarpé, comme on dit ; il en a un, de pétard !

– ’llons bon ! V’là Paillard qui va se casser la goule. ’Y en a assez cette fois ! En bas l’monde ! J’vas appeler un de ces « Messieurs-Médecins » ou le « Gordien-chèfre » !

– Descendez, tas d’enfants de guenons ! Tu sais, m’fais pas monter, Chanteburne, ou ça s’rait un malheur pour té !

– C’t’égal, r’muche-moi Beuzeboc ! C’est un rigolo, çui-là ; c’est-y pas qu’y tient la corde, à présent… Battu, Anquetil ! C’est comme le coup du baicerise, l’aut’ jour, à Dieppe, sur la prodrome ( 1) !

– V’lez-vous-t-y vous déglisser de là-haut, nom d’un fou…dre !

– V’là l’docteur Bid’homme !

Ah ! du coup, tous les grimpeurs dégringolent à qui mieux mieux de leurs branches. C’est le gardien François qui a eu la géniale ou la malencontreuse idée de parler du croquemitaine local.

Comme le féroce petit personnage n’est en vue d’aucun côté, les malades se regardent et « pourrait y avoir du vilain ! » ainsi que le dit Léonard qui s’apprête déjà à saërraï.

Beuzeboc s’approche de François en roulant de gros et stupides yeux de grenouille, lance une lourde ruade qui n’atteint personne, s’administre une forte claque sur une cuisse, retourne sa main qu’il pose brusquement sur son bas-ventre, le petit doigt en l’air, puis relève redressée, le poing fermé, le pouce visant le Zénith et décrivant un rapide mouvement circulaire d’une élégance achevée. Alors il prononce, d’un air dignement abruti :

– Tiens ! v’là pour té. T’es qu’un menteur… et j’vas cogner !

Mais, à point nommé, « jaillit » d’une porte ou du sol, — je n’ai jamais su comment ! — jaillit, comme d’une botte à surprise, le Bid’homme, cette fois désiré, tout petit, tout grotesque, mais effrayant comme un énorme insecte :

– Qu’est-ce que c’est, sacrebleu ! Je vais vous faire danser, moi !

Les cueilleurs de feuilles prennent leurs jambes à leur cou ; on n’en voit plus. Mais, à notre grande surprise, Bid’homme se précipite sur les gardiens et les menace de sa cravache :

– Ah ! tas de « chiffouillards », de « bragouillons », de « patouillauds » ! (Toujours ses épithètes mystérieuses !) Je crois, ma parole ! que vous vous permettez de faire… suer mes meilleurs hommes, l’élite de mes mabouls, des sujets de premier ordre, incurables pour tout autre que moi ! Je vais vous assaisonner à la « sauce Robert », tas de « ribougnâfres », de « balouchards », de « fignamboucs » !

J’ai dit que nous étions surpris. Il me paraît, toutefois, que les gardiens s’émeuvent moins que moi de la conduite extraordinaire du gracieux nabot.

François se remet très vite et adresse à Bid’homme ces représentations, peut-être respectueuses :

– Mais, monsieur l’docteur, ces mauvaises pratiques sont là qui font d’la salade avec les arbres ! Nous serons des « fignaboucles » si ça peut vous être agréable. Vous êtes not’ chef et nous accepterons toujours avec « considération empressée » les raisons qui « nous atteindront par votre bouche ». Mais vous aurez « celui » de reconnaître avec nous que c’est trop cochon de voir de sales pâtissiers comme ceuze-là transformer la cour en siau aux ordures. « De vous à moi » voilà le « point de vue légal de discipline en matière de propreté ». Et puis, ’y a la santé des arbres que nous en sommes chargés comme de la celle de ces macaques.

Bid’homme semble calmé :

– Bien parlé, Rhadamante ! Je n’avais pas vu le dégât commis. Vous ne leur ficherez que de l’abondance pendant deux jours. Pas ça de vin pur ou de cidre, vous m’entendez ! Et vous leur botterez le derrière s’ils recommencent. Ah ! passer sa belle jeunesse dans la boite à Froin, avec ces « cafouillastres » ça me tape sur les nerfs !

Ça lui tape toujours sur les nerfs ! Il nous regarde encore un moment. Ses yeux pétillants de gaîté méchante clignotent, clignotent vite, vite, comme ceux des singes. Il gonfle l’une de ses joues qu’il renfonce d’un léger coup de pommeau de sa cravache, gonfle l’autre joue, répète ce petit exercice trois ou quatre fois, — puis fait entendre un sonore clappement de langue ; on dirait qu’il débouche une bonbonne vide.

A ce moment il nous aperçoit, Léonard et moi. Sa rage mal éteinte reflambe de plus belle :

– Qu’est-ce vous foutez là, mille pétards de cinquante mille barriques de… guano ! Cochon ! barbouillé ! Je vous ait dit de fatiguer, d’éreinter ce pouacre de Veuly et je le retrouve ici à faire son lézard, à se rincer l’œil du spectacle comme au Grand Théâtre de Baume-les-Dames ! Faites-le-moi transpirer, ce salaud-là, et que ça ne traîne pas !

Aurais-je contracté la maladie du « prophète » Jean Jouillon ? Léonard me retient le pied juste à temps. J’avais cassé une assiette, ce matin ; j’allais maintenant en bleuir une autre dont la mise en couleur pouvait me coûter plus cher que l’achat de tout un lot de « Vieux Rouen ». Mon gardien m’emmène le plus vite possible, noyant ma colère sous un flot de paroles. Il m’ahurit, me déroute, me « sange les idées ». Quand il me voit moins egzité il m’affirme que Bid’homme n’a rien vu, mais que sans lui, Léonard, je risquais une de ces histoires « que l’Inquisition et le mal d’oreilles étaient pas grand’ chose à côté ! » Puis il secoue la tête et prend une expression d’invraisemblable perspicacité, d’expérience désabusée, de résignation philosophique :

– Ce Bid’homme de malheur, grommelle-t-il, je l’ai toujours vu braque. Mais après ce qui vient de se passer, je mettrais bien « deux doigts su’ l’ gril » que c’ pauv’ M. Magne avait raison, tout à l’heure : Bid’homme a kekchose de pas naturel. Est-ce qu’il se soûlerait, à présent, ce cochon d’Inde enragé ? ou bien ?…

Pour chasser un instant le souvenir du distingué aliéniste, j’interroge mon gardien sur la cour que nous venons de visiter.

– Oh ! celle-là ! me répond Léonard, c’est bien la dernière. Après cela, il n’y a plus que la cellule pour les « tout à fait butés » ou « merlancoliques à mélomanie de suixide », — les « alités » de l’infirmerie et le « quartier des agités » dans le « troisième bâtiment ». Ceux de cette cour d’où nous sortons, ils ont des crises à tous les moments (il y en a de la maladie noire, par ici ! — et en grand !) Ils étaient à la rigolade tout à l’heure mais ’faudra pas les voir ce soir !… Les cellules, ça c’est pas « de spectacle » ! Vous comprenez ; les gardiens ont consigne de laisser approcher que les médecins : ça dérangerait leur « guette », est-ce pas donc ? — des gens qui viendraient flâner par là, histoire de curiosité. Faut pas de distraction ! — Chacun d’euze est assis dans un petit couloir juste assez large pour fourrer une chaise, — entre deux guichets grillés par où qu’ils surveillent deux cellules. C’est un sacré métier. Je l’ai fait six mois et j’en ai encore des grégissements dans l’estomac toute la journée, les fois que j’en ai rêvé la nuit : — Les agités, — on m’a commandé de vous y mener, mais j’aime mieux vous en montrer que deux qui sont putôt rigolos, pass’que les autres !… Ce serait pas charitable de ma part de vous les faire voir : y a de quoi « foller » ; du coup — pour un homme egzité. J’aurai toujours obéi à l’ordre et je vous aurai pas causé de mal. Nous passerons par les c terrains » en y allant.

Dans un nouveau corridor nous rencontrons deux inoffensifs qui circulent partout, — depuis la loge du concierge, près de la grille d’entrée, au bout des jardins, —jusqu’au « Salon-Parloir ».

– Inoffensifs, répète Léonard, oui, çui-là qui vient le premier, çui qui est « malade ». Y « folle » tout le temps mais y n’a jamais de sales crises ; l’autre qui est sain ne l’est pas, lui, inoffensif ! J’vas vous conter ça tout de suite après qu’y seront passés.

Mais le a malade » s’arrête. Il interpelle mon gardien :

– Léonard, mon vieux, c’est dégoûtant ! L’administration de cette boîte est au-dessous de tout : une incurie, un laisser-aller !… Je dirais même : une muflerie !… On sait que je suis craintif, nerveux, — et voilà une semaine qu’on laisse sans réparations le coupe-courants électriques de ma chambre : si bien que moi qui ai peur d’un enfant de six mois, je couche toutes les nuits en compagnie du tonnerre qui fait chez moi une vie de patachon.

– C’est bien, Charlemaine, on fera venir le sellurier.

– Pas de blague, n’est-ce pas, Léonard ? Et puis je voulais vous dire : il y a un grand oiseau de nuit qui fait tous les soirs des ordures dans ma cheminée ; hier, je lui ai lâché le tonnerre dessus, mais il s’en est fichu comme d’une « souricière à poux » ; il lui a flanqué un coup de bec et l’autre, pas plus brave qu’il ne faut, est revenu m’embêter. Il a déclinqué une chaise et détraqué mon baromètre. Vous m’enverrez donc, avec le serrurier, l’ébéniste et l’ingénieur-opticien : j’ai dit. Je suis caporal, vous savez !… Et si vous ne marchez pas droit, je vous colle huit jours avec un « motif arabe ». Le colonel Froin doublera la peine, vous pouvez y compter !

Ce Charlemaine a l’air très doux et très enfant. Sa grosse figure encore imberbe est toute ronde. Ronds sont ses larges yeux limpides et naïfs, ronde est sa bouche de poupard surmontée d’un petit nez charnu. Il ressemble à un bébé bien portant. Même quand ses paroles menacent — bien innocemment — sa physionomie demeure aimable, candide, étonnée. Il serre la main de Léonard et reprend son interminable promenade dans l’établissement du… « colonel Froin ». Des vastes poches de son veston il tire une raquette et une balle élastique et chemine piano, tout en jouant comme un gamin. La petite sphère de caoutchouc frappe tantôt une muraille, tantôt l’autre et revient rebondir sur la batte brandie. Tout à coup il jette ses joujoux par la fenêtre :

– Oh ! y retrouvera bien sa paûme quand l’idée lui en viendra, m’affirme indulgemment Léonard. Il a de l’ordre à sa manière, y sait toujours où qu’il envoie son fourbi.

Charlemaine fouille de nouveau dans ses vêtements d’où il extrait des toupies, une bille de billard et un pinceau à barbe qu’il lance dans le jardin par une autre croisée ouverte et retourne à ses poches, vrais magasins, qui recèlent encore une petite trompette et une gigantesque paire de lunettes noires. Il chausse les bésicles, embouche le buccin qui est — par bonheur — presque aphone et disparaît dans un autre couloir.

Le second ambulant, le sain, comme dit Léonard, avait attendu patiemment la fin du discours de Charlemaine. Il s’approche, maintenant, pour nous parler à son tour. C’est un adipeux garçon, jeune aussi — vingt-deux ou vingt-trois ans au plus — à physionomie fausse, basse et méchante. Il semble — (je vais patauger dans la contradiction) — il semble à la fois honteux et cynique. Ses yeux nous scrutent avec une impudence… inquiète. Il parle, sa voix est sourde, son accent pâteux :

– Léonard, vous savez que je hais la dénonciation. Mais je vois trop de cochonneries depuis ce matin ! — Je connais le voleur des litres de vin du réfectoire : c’est Topsent ! Il en cache deux dans sa veste chaque fois qu’il sort de table et va les boire aux cabinets. Je l’ai pincé aujourd’hui même ! — Socaux (de la seconde cour) a cassé un géranium, pour le plaisir d’abîmer… Et puis après, on dira encore que ce sont les gardiens qui détruisent les plantes pour offrir des bouquets aux infirmières, sans bourse délier.

Il a une intention en faisant cette dernière remarque. Son regard devient dur et encore plus sournois, si c’est possible, à la seconde où ses vilains yeux vrillent les prunelles pâles de Léonard, qui paraît gêné :

– Goulin, auquel il est défendu de fumer parce que ça lui donne des crises, trouve toujours le moyen de se procurer des cigares qu’il allume au feu de la cuisine. — Jollot a encore été rencontré saoul (pas du fait des alcools de la maison, — bien sûr !) — mais saoul comme une dame patronnesse — dans le parloir, au moment où les demoiselles Mortebranche sont venues vers les dix heures pour voir leur frère. — Legourd et Bucaille se sont battus derrière le gymnase ; c’est Anfry et Thieullent qui me l’ont conté. Je suis tombé juste sur Cibourrier comme il faisait la causette avec la grosse infirmière… vous savez bien, Célestine Bouffard, et une causette, je ne vous dis que ça ! Ils étaient sous la tonnelle B, la « touffue », comme on l’appelle ; et vous n’ignorez pas que Cibouirrier n’a pas l’autorisation de sortir de sa cour. Ce que c’est mal tenu, ici ! (Il aura filé par la porte que le gardien Crochon a oublié de refermer quand il est revenu de prendre un ou plusieurs verres chez Lenient, sur la grand’route. Il se vante assez, Crochon, d’aller licher chez le « débitant » chaque fois qu’il s’embête.) — Colboc, le boiteux, qui l’a, lui, la « permission de jardin », a fait de sales indécences devant deux « malades-femmes » également « permissionnaires… » Ah ! vous savez, Léonard, inscrivez à mesure !… N’en subtilisez pas un seul, — des « délinquants », — parce que je me plaindrais ! Vous devez noter toutes les « infractions signalées ». Quand je « rapporte » par hasard sur ces vilains bougres, je ne veux pas qu’on en rate un ! Les sales gens !

– Par hasard, ricane mon gardien, dès que le jeune poussah aux vilains yeux s’est un peu éloigné, tout en grognant comme Mabire, en steppant comme Marical, puis en caracolant comme Jean Jouillon… Par hasard ! Il restera des heures sans parler et ne retrouvera sa langue que pour débagouler sur le compte des autres !… Savez-vous pourquoi ? Pass’que Bid’homme refile des bons de tabac, de vin de « Moëllaga » ou de « phormacie » sur le guichet de l’Économe aux jean-foutres qui mouchardent. ’faudra que j’y donne la liste, à Bid’homme ! — Y a pas ! — Et je verrai demain Auzoux, — ce dégoûtant suiffeux qui vient de nous casser les.., oreilles, — se parfumer l’conduit de la fumée de bonnes pipes du « Caporal » de l’Administration, ou se caresser l’gaviot avec du vin « des Iles » ( ? ?) ou de l’ « Anti-Scorbutique » ( ! !)

– Il a une figure abominable…

– Et qui ne trompe pas son monde. ’Y en a pas de plus « débecquetant ».

Et mon gardien me raconte très brièvement l’histoire d’Auzoux.

D’après Léonard, cet interné qui déteste ses compagnons de misère, ferait bien meilleure figure au bagne que dans un hospice d’aliénés. Il n’est pas plus « malade » qu’un « sous-sorcrétaire d’Etat » ou un « pure capucin », que toute la « cléricaille des aristos », quoi ! C’est l’enfant bien éducationné de paysans très aisés. Mécontent de voir un sien cousin épouser une fille riche qu’il guignait, il a mis le feu à la maison des nouveaux mariés dans l’espoir de les faire rôtir. Il n’a heureusement grillé que le mobilier. Alors la famille, bien pensante, « opportunisse comme feu Troiscentsoixantetrois lui-même » a si adroitement manœuvré que le tribunal a déclaré le gros incendiaire irresponsable de ses actes et prescrit son internement dans une maison de santé, où le trop bon Dr Froin s’est empressé de le classer dans les « inoffensifs ».

– Ça, c’est un comble ! s’exclame Léonard.

Toujours est-il que cet Auzoux ne « sait plus où il en est. » Très « gentil » avec le Dr Froin, dans l’espoir que le brave homme finira par lui signer son « exeat » en certifiant qu’il s’est « guéri » dans l’Établissement, il imite tous les fous, les uns après les autres, devant les gardiens, afin de passer aux yeux de ces derniers, non pour un criminel, mais « pour un pauv’ petit Monsieur qu’a bien de la misère avec sa pauv’ tête ! »

– Oui, y les imite tous, les uns après les autres, les « malades », répète Léonard, qui, après un moment de réflexion, laisse tomber dédaigneusement :

– ’y sait même pas trouver kékchose d’oréginal, ce c…llon-là ! il est plat comme un chapeau mou !

– Eh bien ! Et l’autre, Léonard, le petit Charlemaine ? Vous m’aviez promis de me parler de lui…

– Ah ! le malheureux gars ! En voilà un qui appartenait à une triste famille ! Tous des gens bien « plaisants » mais retournés comme de vieilles culottes ! Voulez-vous croire que son père qui était épicier à Cany et qui avait des sous que c’en était infect, est mort ici, ’y aura bientôt cinq ans. Le samedi qu’il entrait, lui, le gosse (c’est à la suite du service militaire que ça l’a pris, on l’a trop embêté à la caserne), ce samedi-là, ça fait deux ans, sa sœur commençait à « foller » ; et je l’acconduisais à notre établissement par le rebours du courrier, comme on dit, le « lundi en quinze », à l’heure du dîner (y avait du « gros-yeux » à la vinaigrette et de l’haricot de mouton, je me rappelle bien, p’têtre) ! Il a un frère qui a été encaqué chez nous voilà dix-huit mois : ’l est en cellule, l’éfortuné ! Sa mère qui était cousine-germaine du père, paraît qu’on va la voir aussi un de ces jours : ’y a des plaintes de voisins ! C’est p’têtre seulement moi qu’irai la boucler, la pauv’bougresse ; je suis plus « soignant », plus « arrangeant » qu’un autre, on m’envoie de préférence dans ces cas-là. Comme ça Charlemaine aura toute sa famille dans la maison !… Et toute amenée par moi !

– Est-ce qu’il voit sa sœur et son frère ?

– Son frère ! Bien sûr que non ! Les « cellulards », leur faut pas de « bouzin » et comme vous avez pu vous en apercevoir, Charlemaine c’est un rigolo ( !) — Sa sœur… des fois ! C’est assez doloureux à regarder. Des jours y se reconnaissent, d’autres non ! Y s’appellent alors m’sieu Digard ou m’ame Retou, mamzelle Thiel ou père Alleaume ; ou bien y n’veulent pas se causer. Y sont pas « pays » qu’y vous ezpliquent. Ça fait « grémir » ! Alle est gentille, la sœur ; on dirait une dame de Dieppe ou même de Rouen. Un peu trop maigre, mais bien élégante, toujours propre comme une boule de bleu. Et de l’inducation ! A’ sait des pouasies, des rébus, de la musique d’orgue ! de tout ! Je vous la ferai voir ; on la laisse à peu près libre, elle aussi. Pas plus de méchanceté qu’un veau de six jours !

L’histoire des Charlemaine m’a plutôt fait « froid dans le dos ». Le sort de cette famille d’épiciers est tragique, shakespearien ! Je me sens déjà sûr, trop sûr de voir bientôt la mère du pauvre garçon à figure de gros bébé. Sa destinée la pousse vers l’établissement Froin. Hélas ! j’en jurerais !

Mais Léonard me « sange » encore une fois les « idées ».

Nous nous trouvons dans le grand jardin reconnu ce matin de ma fenêtre et mon gardien qui me voit préoccupé s’écrie tout à coup :

– Eh ! m’sieur Veuly, regardez donc en l’air ; vous la reconnaissez plus, vot’ croisée !

Ah ! c’est celle-là ! Elle est encadrée d’une jolie liane de glycine que je n’avais pas vue de l’intérieur : glycine bleue, idées bleues !

Et voici l’ « aut’bâtiment » miroitant de stuc albe, du reste, absolument pareil au nôtre.

– Quand qu’on a parlé du loup … susurre finement Léonard.

Au-dessus de l’appui d’une fenêtre, entre deux barreaux, voici une figure ravissante, gaie et rêveuse tout à la fois.

– Ben, la v’là, la sœur de Charlemaine : mame Letellier, barnumise mon gardien. Alle est « plaisante » si alle est un peu osseuse !

Osseuse ! Sauvage, va ! « Mame » Letellier est souple et délicate comme telle forme de rêve fixée par un peintre préraphaélite.

Elle a un teint rose pâle, uni, floral. Ses yeux sont noirs, des yeux comme on n’en voit pas, — même chez les plus belles mulâtresses des Antilles, — des yeux noirs qui éteignent, qui tuent tout ce qui les entoure, des yeux de nuit qui sont ardemment, paradoxalement lumineux. Ces yeux ! Je me sens devenir phalène ! Et cette sœur de l’incolore Charlemaine possède une chevelure de femme arabe ou hindoue, non plus noire, mais bleue, une de ces chevelures comme les aimait le dieu Baudelaire qui les a si magnifiquement célébrées. Sa bouche exquise est du rouge des fleurs d’hibiscus. De cette fille d’épiciers se dégage un charme affolant de princesse des Mille et une Nuits.

Nous passons tout près de sa fenêtre et je ralentis le pas, ne pouvant me rassasier de la contempler, quand elle interpelle mon gardien, décidément populaire chez le Dr Froin. Sa voix chaude est imperceptiblement chantante et me prend, me berce comme une voluptueuse musique.

– Léonard ! Célestine m’a enfermée par erreur et j’ai oublié mon petit miroir sur un banc du jardin, contre la serre. Voulez-vous aller me le chercher ? J’en ai besoin pour une « conjuration magique »… Non ! Inutile que Monsieur aille avec vous !… Vous n’allez pas le faire courir, n’est-ce pas ? Je ne me permettrais pas de l’envoyer s’essouffler à mon service. Ce n’est pas un vieil ami comme vous !

Léonard est flatté mais inquiet. Il me regarde du coin de l’œil ; j’affecte la plus parfaite indifférence. Il dit, alors, à moitié rassuré :

– J’veux bien moi, mais c’est dangeaireux. Enfin ’faut bien dire qu’il fait une sacrée chaleur et que, d’un autre côté, j’en ai pas pour dix minutes. Je ne veux pas tuer M. Veuly, et je vas galoper ! Bid’homme, c’est pas son heure de rôder par ici… mais… éloignez-vous un peu de la fenêtre, monsieur Veuly, des fois ya des infirmières qui sont méchantes.

Je fais quelques pas vers une plate-bande, bien décidé à me rapprocher de la belle « malade » aussitôt que mon mentor ne pourra plus me voir. Bon ! il a doublé le cap du « bâtiment ». Je n’aperçois plus que l’un de ses talons, vaste et bien ferré…

Je veux regarder encore ma princesse orientale. Quel malheur qu’elle soit atteinte... Eh bien ! et moi ? Je suis à peu près raisonnable aujourd’hui ; mais dans quel état serai-je demain ou dans huit jours ? J’ai été joli, paraît-il, ces temps-ci ! Combien je me réjouis de me trouver dans un établissement aussi « mal tenu » que celui du trop bon Dr Froin ! Ailleurs je n’aurais jamais pu rencontrer la consolation que m’offrira, de temps à autre, la vue d’une femme aussi belle.

Je reviens sur mes pas, mais déjà la ravissante « malade » à la chevelure hindoue, aux splendides yeux de nuit tropicale, m’a parlé :

– Ne restez donc pas là-bas, monsieur Veuly, puisque l’on tient à vous nommer monsieur Veuly. C’est une convention, n’est-ce pas ? Venez donc plus près. Vous êtes ici sous un déguisement, n’est-il pas vrai ?… Pour délivrer une captive… moi, peut-être ? Je vous connais. C’est pour cela que j’ai envoyé Léonard me chercher mon miroir dont je n’ai nul besoin. N’avez-vous pas ordinairement une cuirasse d’or un peu bleui, un cheval de flamme, qui vole, des éperons pareils à deux éclairs et une épée qui est un rayon de soleil ? Vous vous plaisez dans les « Niebelungen » quand vous ne préférez pas hanter la « Jérusalem délivrée » ou le « Roland furieux ». — Je sais également que vous avez pensé aux femmes de Baudelaire quand vous m’avez aperçue et aussi à la fée Pari-Bânou, à Shahrazade et à Nour-Mâhal qui a son Tadj dans la ville d’Agrah où sont les paons de pierreries vivantes, plus beaux que ceux de Delhi qui n’étaient qu’un précieux travail d’orfèvre, dans la ville d’Agrah où les roses chantent en exhalant leurs haleines matinales et crépusculaires. Oh ! « crépusculaires » me ramène à Baudelaire ! Quels extasiants crépuscules dans ses strophes, même le sinistre, — vous savez ! celui où il y a des crapauds, — mais surtout ceux qui restent dans le mystère :

Entends, amie, entends la douce nuit qui marche !

Mais non ! Il était solaire, il était dieu ! Vous êtes surpris qu’une insignifiante princesse du Travancore, tout au sud de l’Inde, près de Ceylan, une si secondaire princesse de Firouzabad, en Perse, cette ville des jasmins, ornée de dômes bleus, ovoïdes, comme allongés vers le ciel, qu’une minable princesse des terres brûlantes et miroitantes d’épaisse verdure lustrée où s’élèvent les vieilles capitales abandonnées des premiers sultans de Java, qu’une princesse qui a vécu à Cany, dans une épicerie, avant d’épouser un effroyable magicien africain changé en châtelain bourgeois pour ses forfaits, qu’une pareille princesse puisse avoir autant de lecture. Mais ne savez-vous pas que mon père était un enchanteur, un bon enchanteur, lui ! qui transformait de viles matières à peine comestibles en or et qui ne me refusait rien. J’avais à Cany, où naquit le charmeur Louis Bouilhet et où vint le grand Flaubert, une bibliothèque enviée des filles du comte de Sauvemare et de celles du marquis de La Haye-Bolleville. Et mon père me permettait de devenir, tantôt une fée, tantôt une impératrice de Bornéo. J’ai été aussi toutes les héroïnes de Shakespeare et même cette amie de Gustave Flaubert, cette Mme Bovary que vous avez si passionnément aimée, que vous pleurez encore….

Certaines pauvres femmes insensées peuvent-elles donc lire si bien dans le cœur d’hommes « atteints », eux aussi ?

Je n’ai rien d’héroïque. J’avouerai même que l’idée seule d’accomplir une prouesse quelconque, fût-elle absurde, ce qui serait une circonstance atténuante, me fait trépigner de furieux agacement. L’imagination de la princesse Letellier a donc ses écarts blâmables ; mais où elle s’est montrée surprenante, cette aimable princesse de toutes les zones de l’Orient, c’est quand elle a deviné qu’au moment où je l’avais regardée pour la première fois, toute l’Inde de Baudelaire et les exotiques amoureuses du Suprême Poète avaient parfumé ma mémoire.

… Et elle m’est déjà bien chère, la pauvre petite folle si adorablement jolie ! Si j’avouais ce que je ressens, on me parlerait de « coup de foudre ». Il n’y a rien eu de pareil, je n’éprouve aucune stupeur. Cela n’a été ni brusque, ni violent. Ces quelques minutes ont été délectablement longues. J’ai été enlacé peu à peu, comme par une caresse douce, douce ! Je suis enthousiasmé de l’incroyable beauté lumineusement rose, captante, de celle que j’aime à présent, car je ne songe pas à me dissimuler que je l’aime, mais cet enthousiasme ne m’a pas « embrasé ». J’en délire presque mais ce n’est pas un « feu dévorant » selon le cliché consacré. C’est en mon cœur comme une rosée florale paradisiaquement embaumée.

Et la délicieuse « princesse » :

– Approchez-vous donc ! Je tiens à bien voir la figure d’un vrai paladin. Bon ! je m’attendais à ceci : vous n’êtes pas beau du tout, du tout ! mais les gens de votre valeur n’ont que faire d’agréments physiques. Une flamme brille dans vos yeux, une flamme que je préfère aux grâces de mille bellâtres.

Mes pauvres yeux ! Est-ce l’amour seul qui les allume ? La folie n’est-elle pas pour quelque chose dans leur éclat enflammé ?

J’ai-plus que jamais peur de la « force ennemie » : Si j’allais oublier que je l’aime, l’Exquise ! Oh ! si un nouvel accès de mon mal me replongeait dans l’abîme d’où je sors à peine, dans l’âpre torrent nocturne où se noierait mon seul bonheur qui est de l’aimer !

Elle reprend avec un peu d’impatience :

– Mais que vous êtes donc froid pour un héros ! Vous ne m’avez pas répondu une syllabe ! Mais, dites-moi vite que vous m’aimez ! Je veux que vous m’aimiez ! Moi, je ne puis m’engager ainsi dès la première minute, — une femme ! — Mais n’est-ce pas déjà une immense faveur que je vous fais en vous pressant de vous déclarer ! N’est-ce pas de bon augure ? Allons, vite ! Dites-moi que vous m’aimez !

– Oh ! oui ! je vous aime !

– Ah ! vous avez bien dit cela ! Aussi je change d’avis. Je veux que ce soient les seules paroles que j’aie entendues de vous à notre première entrevue…

Mais elle s’interrompt tout à coup, tout effrayée et plus jolie encore, dans son émotion :

– Vite ! sauvez-vous ! J’entends les pas de Léonard. Revenez bientôt, un soir, de préférence ! On me surveille très mal dans ce donjon !

Mon gardien me retrouve plus loin de la fenêtre qu’il ne m’avait laissé ; le dos tourné à l’ « autre bâtiment », je roule une cigarette avec des soins infinis. Quand il a remis le petit miroir de poche, il prend un air narquois, — mon gardien, — et me regarde avec une sorte de pitié amicale mais dédaigneuse :

– Ben quoi ? monsieur Veuly ! Vous avez le taff des « belles personnes » ? A votre place, moi, « habillé comme vous l’êtes », chouettement ficelé dans un complet de plus de quarante balles, j’aurais porfité de ce que c’t’imbécile de Léonard faisait le cerf au soleil, les pattes plus haut que l’ogziput pour tourner une sorte de compliment à la petite dame. Oh ! les suites, dame ! c’aurait été moins facile, — bien qu’ici où qu’y gn’a de sales bougres et bougresses que Bid’homme et deux, trois infirmières !…

– Ah ça ! Mmmmmonsieur Léonard ! Voulez-vous insinuer que l’établissement du Dr Froin peut rivaliser avec… un mauvais lieu et que — ici ma voix s’étrangle, — ma…madame Letellier a eu des aventures, à votre connaissance !

– Par exemple ! Cré bon sens ! comme vous y allez ! Vous êtes trop dur, vrai ! Et vous n’êtes pas bien reconnaissant. J’attends que vous me traitiez de « dos vert » aussi, pendant que vous y êtes ! Vous allez peut-être m’offrir de l’argent, mais dans ce cas-là, je vous garantis que je f…icherais la galette dans le trou des lieux ! Ah ! malheur !

… Je vois qu’il est sincère ; je l’ai vraiment blessé sans le vouloir. Il est très fâché mais se radoucit, — indulgemment :

– Prenez donc les gens en estime ! Eh bien je vais tout vous avouer pour votr’honte : savez-vous pourquoi j’ai consenti à faire la commission ? Pass’que mame Letellier alle a jamais regardé personne avec intérêt, — qu’alle était douce, mais craintive comme un petit pigeon sauvage, — sauf vot’respect. A vous, alle vous a fait des yeux, mais des yeux que je me suis dit que c’était charité de la laisser se distraire un brin, — sans vilaines conséquences bien entendu ! — Qu’est-ce que vous voulez ! Tous les goûts sont dans la nature ; a’ n’est pas responsable, « cette femme » ! Si alle aurait toute sa raison, p’t’êt’ bien qu’alle en choisirait d’autres ! !

Et c’est toute la vengeance de Léonard qui frise sa grande chiffe de moustache avec une fatuité voulue. Il est si facile de voir qu’il « cabotine » — et pas méchamment — que je n’ai pas le courage de lui en vouloir, malgré l’affreuse insolence du propos.

· · ·

Mais quand veut-elle que je la revoie, ma princesse ? Me laissera-t-on jamais aussi libre qu’elle dans l’établissement ? J’admets que Léonard ferme les yeux de temps à autre ; mais ira-t-il jusqu’à oublier quelquefois, plus ou moins involontairement, de barricader ma porte, — le soir de préférence ? Sera-t-il prudent de lui en loucher deux mots, en imaginant quelque mirifique prétexte qui le trompera ou ne le trompera pas ? (simple question de forme !)

Ces doutes m’inquiètent, mais sans trop m’abattre. Je conserve une certaine dose d’espérance !

q

Page 1