Chapitre 7
Dans les jardins, voici des « malades » d’apparence pacifique et morne, — des campagnards en général, — qui, sous la surveillance de gardiens espacés, soignent des rosiers, cueillent ou déterrent des légumes, élaguent des treilles.
Plus loin, — en pleins champs, serais-je tenté de croire, — si je n’apercevais là-bas un véritable rempart de maçonnerie qui me fait penser à la Muraille de Chine, — une escouade de pensionnaires bottelle des herbes. Un dernier détachement d’internés creuse une tranchée sur laquelle Léonard me donne les explications les plus confuses et les plus incompréhensibles pour un âne comme moi. En tout cas, JE CROIS qu’il s’agit d’irrigation… J’ai toujours eu une assez jolie intelligence des choses pratiques !
Plus loin encore, mais bien avant d’atteindre le mur, — je me sens positivement esquinté suivant le désir de l’agréable Dr Bid’homme. Mes quelques jours d’accès m’ont brisé les jambes ; Léonard s’en aperçoit :
– En v’là assez pour aujord’hui, sans compter que l’heure du dî-îner approche. Voulez-vous-t-y rentrer ?
– En tramway, si c’était possible !
– Oh ! nous allons faire une petite pause tout à l’heure auprès des « Agités » comme l’a « commandé » le médecin-adjoint. Ça vous délassera les ressorts des jarrets. Après ça encore un leuger effort et vous vous réfectionnerez à table, dans votre chambre. Et puis nous allons prendre « pa’l’ pu court. »
Revenant sur nos pas, bientôt nous suivons une allée de genêts et de sureaux, grésil d’argent et capiteuse pluie d’or ; nous débouchons sur un vaste quadrilatère margé de verdure. Devant nous une bâtisse de briques brunâtres dresse une façade de prison. Les fenêtres sont garnies de barreaux énormes ; deux seulement, au centre, l’une à côté de l’autre, sont ouvertes derrière les grillages ; les autres sont armées de volets métalliques. Nous nous approchons des deux baies centrales qui trouent de noir la muraille comme des entrées de cavernes mal dissimulées par des troncs d’arbres grêles.
Quelque chose grouille dans l’obscurité ; nous entendons des rires affreux et des grondements et deux êtres vivants épouvantables, — que l’on prendrait. — si l’on ne savait !… — pour de très grands et hideux quadrumanes vêtus, — font leur apparition derrière les grilles. Ils sont attifés de lambeaux d’étoffes dans lesquels il est fort difficile de reconnaître des fragments de vestes, de gilets, de pantalons, de chemises ; tout cela est de la même couleur, d’un jaune sale.
L’un a un front triangulaire, des pommettes écartées l’une de l’autre — et saillantes ! — et pointues ! — et un menton aigu comme un fer de toupie qui lui dessinent une face en losange. L’autre possède une tête toute ronde, monstrueuse, pareille à un gros fromage de Hollande : tous deux feraient la joie d’Odilon Redon.
Le premier est coiffé d’une espèce d’…ancien tyrolien ( ?) dont les bords déchiquetés n’ont plus trois centimètres de large ; le second d’un chapeau de paille semblable à une tabatière ouverte dont le couvercle retomberait. L’agité de droite ricane d’un rire féroce qui découvre des chicots de nougat verdi, l’agité de gauche écume de rage. Le rieur se met à danser, à faire des culbutes, à redanser en singeant les gestes des ballerines de foire ; puis il saute sur place, infatigablement, en criant : hop ! hop ! et en s’esclaffant ; son rictus s’adoucit, devient satisfait, presque joyeux. Visiblement il se trouve drôle et fait le gentil ; mais tout à coup il se prend à hurler, se roule par terre, se redresse, exécute une série de sauts périlleux, toujours en hurlant, bondit, retombe sur le plancher de sa cage et se tord dans une sorte d’attaque d’épilepsie qui dure peut-être vingt secondes ; après quoi il se remet à danser sur place, tout en se grattant et en souriant d’un air absent. Le furieux, lui, grimpe le long des barreaux de la fenêtre, essaye de cracher sur nous, tente de secouer le fort grillage, beugle et râle, tandis que ses yeux semblent près de jaillir hors de sa tête. Il déchire ses loques, se griffe la… figure jusqu’au sang, brame, sanglote d’exaspération impuissante ; — ah ! ne pouvoir nous mordre, nous tordre, nous arracher la peau ! — Ses griffes nous visent ; il étouffe ; sa face devient violâtre, presque noire !
– Ah çà ! Léonard ! Mais j’en ai assez de regarder ces malheureux phénomènes ! Ils me font mal. Sans compter que notre présence leur est nuisible. Ces crises-là doivent les épuiser. Seuls, ils peuvent se terrer dans quelque coin, dormir en boule ou la tête en bas, à leur convenance, en tout cas, s’apaiser : je m’en vais, moi !
– Bon, bon ! nous nous en allons. Mais ajoute fort sérieusement mon gardien, ceuze-là sont très doux, presque « comme-il-faut ». C’est les autres que je veux pas vous montrer malgré les fantaisies de M. Bid’homme. Les autres, ah ! — c’est des bêtes de cauchemar ! S’il y a leurs pareils en dehors d’ici, on ne les trouve que dans des bocaux, — et neyés d’alcool, — encore !
A ce moment passent assez près de nous deux infirmières jeunettes et plantureuses. Les deux tristes anthropoïdes hennissent, — à la lettre, — comme des étalons, — se jettent sur leurs barreaux, — puis, arrachant encore certaines parties de leurs « vêtements »,— sont pris d’une rage exhibitionniste, — bavent et rauquent.
Les infirmières s’enfuient et Léonard consent enfin à tourner le dos à l’horrible scène, — si navrante qu’elle n’est presque pas ignoble.
Ma fatigue est devenue une véritable douleur. Il me semble que des pointes métalliques m’entrent dans les reins et que je charrie de formidables boulets de plomb pendus à mes chevilles…
Enfin, enfin ! ! J’aperçois mon « pavillon » : Léonard ouvre la porte ; l’escalier me parait avoir plus de cinq cents marches au lieu d’une vingtaine : Je tombe sur une chaise. Je mange, je bois, je fais tout ce que l’on veut ; j’avalerais du fumier et du vitriol pour qu’on me laissât tranquille après, — libre de me recoucher.
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