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Chapitre 8

J’ai dormi assez longtemps. Ce n’est plus la grande flamme blonde des heures chaudes qui illumine ma chambre : un rayon de topaze faible, comme venu de très loin, joue doucement sur les boiseries vernies ; le verre commun où j’ai bu a l’éclat prismatique d’un énorme diamant voilé par une gaze très fine…

La grosse clef a dû tourner dans la serrure, un écho de ferraille bruit encore dans la pièce ! Maintenant j’entends grincer le second tour du claveau, comme dit Léonard ; je vois s’ébranler l’épaisse plaque de chêne de la porte — qui livre passage à un gentleman que je ne reconnais pas tout d’abord, à un souriant gentleman en costume de soirée, — Dieu me pardonne !

Une fausse note, toutefois ; cet élégant mondain a les jambes prises jusqu’aux genoux dans des bottes à l’écuyère munies d’éperons, — d’aveuglantes bottes qui jurent comiquement avec le gilet blanc, l’habit à queue d’hirondelle et le « claque » tenu à bout de bras par le visiteur, — comme un bouquet offert.

On prendrait ce personnage pour un patron de cirque se disposant à présenter un cheval dressé, — en liberté. Le « claque » serait peut-être de trop, — mais l’effet y est.

Malgré la grâce exquise du nouveau venu, ses gestes agréablement rondouillards, ses saluls d’une courtoisie japonaise, — force m’est bien de constater que je me trouve en présence du Docteur Bid’homme, — quand… le « mondain » saute sur la table, s’y asseoit bien à son aise, les semelles de ses bottes portant sur un fauteuil et se met à fustiger ses mollets bardés de cuir avec une cravache encore inaperçue. En dépit de ces légers accrocs à la sacro-sainte tenue, la politesse de langage de mon Bid’homme battrait glorieusement la professionnelle affabilité de tel Directeur du Protocole, longtemps célèbre des Antilles françaises à Pondichéry et de Zuydcoote à l’Ile Bourbon :

– Monsieur l’Amiral — (même dans la marine marchande je n’ai jamais pu dépasser le grade de passager) — monsieur l’Amiral, je suis l’heureux ambassadeur chargé de vous annoncer l’arrivée prochaine de mon excellent maître, Froin Ier, roi de cet établissement et dépendances. Il fera son entrée dans vos salons à six heures de relevée. S’il n’est point venu plus tôt vous présenter ses respects, c’est qu’une… picrocholalgie du calcaneum gauche ( ? ?) le mettait dans l’impossibilité de cheminer autrement qu’à cloche-pied. Permettez-moi de me retirer pour aller prévenir quelques autres dignitaires honorés comme vous d’une prochaine entrevue avec notre suzerain.

Il sort au petit galop, — positivement, — en brandissant sa cravache et en faisant craquer ses bottes. Je n’ai plus guère de doutes ; Bid’homme dit l’Aimable, comme Choppard, est à certains points de vue l’émule du prophète Jean Jouillon. Nous sommes en de jolies mains, nous autres, les pauvres « mabouls » de Vassetot ! Et je pense avec terreur à ma petite « princesse ! »

En tout cas le dangereux aliéniste ne s’était pas trompé quand il fit la démarche diplomatique dont on ne l’avait, sans doute, aucunement chargé. Dix minutes après sa retraite pseudo-équestre, Léonard débarricade ma porte, me regarde d’un air de complicité protectrice, allonge les lèvres comme pour souffler sur un bouillon trop chaud, étend les bras, les mains à plat, comme s’il allait essayer sur moi une série de calmantes passes magnétiques et siffle plutôt qu’il ne parle :

– Pfûûûûûit ! V’là l’grand patron !

Puis il s’efface en commençant une courbette qui n’atteindra, évidemment, sa phase de perfection que de l’autre côté de l’huis.

Et brusquement je me trouve en présence d’un grand et gros homme d’une soixantaine d’années, à figure ouverte et bonne, aux manières paternes mais franches. C’est le docteur Froin ; je le reconnais.

Il parle avec la même voix et le même accent que le gracieux Bid’homme, mais plus doucement, de façon plus sympathique ; Léonard était dans le vrai.

– Eh bien, Monsieur Veuly, j’ai appris avec plaisir, ce matin, que vous alliez mieux. J’ai regretté de ne pouvoir venir vous voir dès la réception de cette bonne nouvelle mais il m’a été impossible, aujourd’hui, de faire mes visites jusqu’à présent. J’ai eu une crise aiguë de rhumatisme qui m’a broyé le genou et le pied gauches toute la matinée et une partie de l’après-midi. Je me traîne encore avec peine, mais il y a du mieux.

Il boite en effet. Je lui approche le fauteuil dans lequel il s’assied en faisant une grimace de souffrance :

– J’espère bien que votre douleur va céder tout-à-fait, et j’ajoute machinalement : du rhumatisme ? ah ! — M. Bid’homme m’avait parlé d’une très étrange maladie à nom invraisemblable.

Le Docteur Froin ne parait pas très surpris :

– Oh ! M. Bid’homme, M. Bid’homme !…

Un peu plus et il allait me dire quelque chose qu’il retient à temps. Je n’imite pas sa discrétion ; j’articule du ton le plus froid :

– M. Bid’homme est un fou, et un fou peut-être dangereux, comme vous vous en doutez fort probablement.

– Vous avez raison de me dire ce que vous pensez, mais ne vous laissez pas prendre aux apparences : M. Bid’homme est très, très excentrique, très braque mais c’est tout…

Cependant le Docteur Froin a eu un petit tremblement qui ne semble pas dû à une douleur rhumatismale et qui ne m’a pas échappé. Il reprend très posément, de l’air le plus détaché du monde :

– N’oubliez pas que mon confrère, — il appuie : — Mon confrère, le Docteur Bid’homme est appelé comme moi à vous donner ses soins et que vous devez avoir une confiance absolue en son expérience. Le Docteur Bid’homme aime à étonner les personnes qu’il traite… pour d’excellentes raisons… que je comprends. Son attitude et ses discours sont déterminés par une tactique à lui, ne vous y trompez pas. Mais actuellement ce n’est pas du médecin-adjoint qu’il s’agit mais bien de vous. D’après ce que je vois, vous n’avez pas dû… ressentir de… nouvelles souffrances nerveuses.

– Non, Docteur. Du reste, il me plaît d’appeler les choses par leur nom. Je crois avoir été atteint d’un accès de folie ou de fièvre chaude, — comme vous voudrez. Mais je vous assure qu’il n’en reste plus trace.

Le Docteur Froin me regarde attentivement. J’ai usé, moi aussi, d’une tactique — et elle a réussi, — ou à peu près.

La physionomie du médecin exprime clairement de l’inquiétude, une contrariété de brave homme tourmenté d’un cas de conscience. Je devine très bien qu’il se dit : « Pourtant ! Si je m’étais trompé ? Si ce patient, mis sous les verrous et en puissance de gardien, n’avait éprouvé que des désordres momentanés ! S’il n’y avait là qu’un cas de fièvre chaude promptement guéri, de quel droit retiendrais-je ici un homme aussi sain d’esprit que moi-même ? Il a parlé sans ambages d’un accès de folie possible. Un fou raisonnant aurait eu peur de donner barre sur lui rien qu’en prononçant ce mot de folie. Que faire ?… Et s’il redevenait dangereux hors de mon établissement ? Il y a des cas si bizarres ! »

Je suis sûr que j’ai parfaitement bien lu en lui, — encore plus sûr quand il dit, sans préambule aucun, comme s’il avait parlé ce qu’il s’est contenté de penser :

– …D’ailleurs un de ses... pardon ! un de vos parents viendra Lundi, — après demain. Nous causerons avec lui et il peut se faire, mon Dieu ! oui ! il peut se faire que votre traitement dure un peu moins longtemps que je ne craignais… Vous ne vous sentez plus irrité ou angoissé ? Vous ne vous surprenez plus à concevoir de violentes antipathies contre personne, contre Léonard ou contre moi, par exemple ? Vous voyez bien que je vous parle comme à un homme guéri, comme à un homme qui n’a, sans doute, jamais été malade d’autre chose qae de très légers troubles nerveux, déjà et pour toujours dissipés ; comme à un homme qui n’a plus besoin de ménagements !… — Non ? Rien contre Léonard, contre moi ou contre d’autres individus ?

– Contre vous, Docteur ! Comment pourrais-je vous prendre en grippe alors que vous me parlez avec tant de bonté ? Contre l’infortuné Léonard qui fait tout ce qu’il peut pour que je ne me monte pas la tète, pour que je prenne tout aussi bien que possible ?… Contre d’autres personnes ? Ah ! ça, c’est une autre affaire ! Je dois vous avouer que je ne puis souffrir le médicastre Bid’homme. J’ai certes pour lui la compassion que commande son triste état, mais je m’exaspère quand je vois ce misérable fou auquel j’aurais le droit de mettre la camisole de force, cet aliéné ridicule faire trembler tout le monde ici, se conduire en tyran, crier, tempêter, injurier des gens dont le premier devoir serait de le doucher à jets niagariens, dût-il en crever, ce qui ne serait pas un grand malheur pour l’espèce ! Bid’homme ! Ah ! celui-là, oui ! Je l’abomine ! Cet être-là est un péril continuel pour les « malades » auxquels il ne comprend rien, qu’il peut tuer par méchanceté imbécile ! Ne vous déciderez-vous pas, Docteur, à enfermer ce fâcheux lunatique — ou ce qui serait plus charitable, à le renvoyer en Franche-Comté, dans sa famille, si cette famille consent à se charger d’un pareil démoniaque et à le tenir ligotté vingt-quatre heures par jour ?

Ah ! qu’ai-je dit là ! Le Docteur Froin change de figure ; il hausse tristement les épaules. Je le vois, — sa conviction est faite, maintenant : je suis un dément monomane atteint du délire de la persécution. Toutes mes idées, toutes mes préoccupations, toutes mes colères se concentrent sur Bid’homme ; je tiens absolument à ce qu’il soit fou ; je n’admettrai jamais qu’il ne poursuive pas d’une haine farouche les malades confiés à sa garde, — moi tout le premier !

Ses vagues craintes au sujet de son médecin-adjoint sont peut-être même détruites par mon acharnement ; ma folie l’aura suggestionné, doit-il songer.

Eperdu, je cherche à me « rattraper », à me sauver dans son opinion. Comment m’y prendre ? Quelles paroles employer ? Ne serai-je pas plus habile en lui avouant tout ce que je pense, — si maladroitement que ce soit ? Je crie — le moins fort possible :

– Docteur ! Non ! ne me condamnez pas ainsi d’un geste ! Je sais ce que vous vous figurez ; vous me croyez victime d’une idée fixe ! Ne dites pas non : j’en suis sûr ! — Mais il n’en est rien ! Pour vous montrer que je ne divague pas le moins du monde, je me hâte d’ajouter à ce que j’avançais, un peu violemment, il y a une minute, que — tout en ayant en horreur votre confrère Bid’homme, tout en le considérant comme dangereux et néfaste pour vos pensionnaires, je puis parfaitement détourner ma pensée de lui, que j’ai songé aujourd’hui à mille choses auxquelles il était étranger. Voulez-vous que je vous parle de mon réveil, ce matin, ici, dans cette chambre ? Que je vous raconte ce qui s’est passé dans ma tête, — en vous faisant distinguer, très lucidement, les idées saines conçues alors, de celles où se retrouvait l’influence de mes troubles mentaux déjà en voie de guérison ? — Voulez-vous être certain que je ne suis ni sournois, ni vindicatif comme le sont la plupart des aliénés ? Eh bien ! vous m’avez dit tout à l’heure qu’un de mes parents viendrait Lundi et vous ne l’avez pas nommé, craignant sans doute une explosion de colère. Je vais vous le nommer, moi : c’est Roffieux, — celui qui m’a amené ici. Je vous jure que je n’ai aucun mauvais dessein contre lui. Je n’aurai pas l’hypocrisie de vous dire que je le porte dans mon cœur, mais si je sors de Vassetot, rien de fâcheux, j’en réponds, ne lui arrivera par ma faute. Je ferai ce qu’un brave homme doit faire dans ces cas-là. Je m’éloignerai le plus possible de lui, très dégoûté de sa personne et peu désireux de retomber sous sa coupe, mais l’idée de lui jouer quelque vilain tour ne me viendra même pas !

Mes paroles ont produit une certaine impression sur le Docteur Froin. Cependant il lui reste peut-être un doute : les fous sont si dissimulés ! Mais l’impression s’accentue à mesure qu’il pèse les termes de mon plaidoyer. Je le vois qui hoche presque imperceptiblement la tête. Il lui vient un bon sourire qu’il réprime très mal. Il se lève, — assez difficilement, — me donne une poignée de main et conclut :

– Allons, allons ! Tout me paraît décidément en excellente voie ; cela n’aura été rien. Vous aurez fait une petite villégiature et ce sera tout. Mangez bien, promenez-vous sans trop vous fatiguer dans les jardins, — avec ou sans Léonard, — je le préviendrai, — lisez des choses gaies, de l’Alphonse Allais, du Shoomard, du Courteline, du Franc Nohain, des traductions de Mark Twain, —je vous en enverrai dès ce soir, — couchez vous de bonne heure, ne vous levez pas trop tût — et la villégiature ne se prolongera guère.

· · ·

Et c’est ce moment que choisit je ne sais quel obscur ennemi tapi en moi — depuis quand ? — pour me tordre et me secouer les nerfs, pour m’obliger à manifester une fureur que je ne ressens pas, que je ne veux pas ressentir, pour me faire clamer, danser, puis me convulser comme les deux agités du pavillon de briques brunes !

J’avais parlé avec une pleine sincérité, dit tout ce que je pensais sans restriction ni addition, — et maintenant ce n’est plus vrai ! Je hais Bid’homme et Roffieux ! J’ai hâte de les saigner, de les crever — et je le crie en propres termes ! Et je ne veux pas les haïr et je ne veux pas crier — et je clangore plus terriblement que jamais !…

… Je suis bien sûr que me hante un être affreusement hostile, un être cruel qui s’est installé en moi, un être effrayant qui me torture pour me forcer à beugler, à me contorsionner comme un possédé…

Je profite d’un moment de demi-calme pour pousser un cri d’imploration navrant dans son imbécile absurdité !

– Docteur ! docteur ! A moi ! Sauvez-moi, je suis habité comme un fruit véreux !

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