Chapitre 1
FRANCE NOIRE
L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.
Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en novembre 1893.
DU MÊME AUTEUR :
Un printemps sur le Pacifique : =Iles Hawaï.=
=Des Andes au Para.= Équateur — Pérou — Amazone.
(Ouvrages couronnés par l’Académie française.)
* * * * * PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie 8, RUE GARANCIÈRE.
[Illustration : CARTE DE L’ITINÉRAIRE DE LA MISSION DU CAPITAINE BINGER (1892),
Communiquée par la Société de géographie de Paris.]
[Illustration]
MISSION BINGER
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FRANCE NOIRE (CÔTE D’IVOIRE ET SOUDAN)
PAR MARCEL MONNIER MEMBRE DE LA MISSION
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OUVRAGE ACCOMPAGNÉ DE QUARANTE GRAVURES D’APRÈS LES PHOTOGRAPHIES DE L’AUTEUR
[Décoration]
PARIS LIBRAIRIE PLON E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE GARANCIÈRE, 10 * * * * * 1894 Tous droits réservés
[Illustration : LE DOCTEUR CROZAT
MORT AU SOUDAN (1892)]
A MONSIEUR LE CAPITAINE BINGER.
MON CHER AMI,
Vous souvient-il qu’un soir, au campement, au début de notre longue marche en forêt, nous philosophions sur les incidents de la journée ?
L’étape, sous les averses répétées, avait été très dure, le terrain coupé de marigots et de fondrières, la broussaille impitoyable. Les deux tiers de nos porteurs étaient restés en route, y compris, cela va sans dire, les individus chargés des provisions de bouche, des hardes et de la literie. Je nous vois encore défaits, boueux, ne possédant pour tous effets de rechange que nos pèlerines en caoutchouc, prêts à passer la nuit dans ce déshabillé, sous un abri de palmes, après une collation de venaison boucanée et d’ignames cuites sous la cendre.
Et le gîte ! En pleine brousse, au flanc d’un coteau, d’un de ces soulèvements volcaniques, reliefs décevants escaladés d’un pas rageur, avec l’espérance jamais réalisée de découvrir enfin, de la cime, une échappée sur l’horizon ; un défrichement sommaire, quelques arbres jetés bas et, parmi les décombres de ces colosses, au milieu des bananiers et des maniocs poussant entre les souches calcinées, trois ou quatre petites cases au chaume dévasté, branlantes, dévalant de guingois sur une pente de quarante-cinq degrés. Çà et là, occupées à laver, pour le compte d’un chef, le quartz aurifère, quelques femmes, s’il est permis d’appliquer ce nom aux silhouettes fantomatiques des captives évoluant autour de nous dans la pénombre. Elles vivaient là, ces créatures, seules, entre la forêt ruisselante et le marigot aux eaux troubles, décharnées, un lambeau de pagne aux reins, hideuses sous la carapace de vase qui s’écaillait sur leurs membres grêles. Quelles hôtesses !
Et, la nuit venue, lorsqu’un brouillard montant des futaies trempées nous cacha les premières étoiles, allongés près des tisons, dans une moiteur d’étuve, de bonne humeur malgré tout, une gaieté nous venait en songeant à ce que penseraient de nous nos amis et nos proches, s’ils pouvaient nous apercevoir à pareille heure, en pareil lieu. Aucun d’eux à coup sûr, s’il pensait aux absents, n’évoquait figures aussi singulières. Pas un sans doute n’eût reconnu ceux dont, quelques semaines auparavant, il pressait la main, à la veille du départ.
Alors, si j’ai bonne mémoire, vous — qui cependant en avez vu de si rudes ! — vous vous êtes écrié :
— Croyez-vous qu’il soit possible de faire comprendre à qui ne l’a pas éprouvé ce qu’est une journée pareille ? Qu’on raconte donc cela !...
Vous disiez vrai. Ces impressions sont de celles que l’on subit sans pouvoir les traduire. La description, si sincère fût-elle, serait taxée de fantaisie. Dans cette extraordinaire Afrique le réel confine à la fable.
Et pourtant je n’ai pas craint de vous offrir ce livre. Que peut-il être sinon le procès-verbal de nos étapes durant sept mois d’existence errante dans les forêts de Guinée, sur les plateaux du Soudan méridional, de Bondoukou à Kong, de Kong au Diammala ? C’est l’impression notée au jour le jour, le spectacle vu des coulisses, la vie intime au campement, l’incident gai ou triste jalonnant la route, les petits ennuis, les vastes espoirs.
La relation de l’explorateur, procédant avec la rigueur d’un exposé scientifique, est le plus souvent muette sur tout cela. L’anecdote, le détail futile ou simplement pittoresque ne peuvent guère y trouver place. Peut-être parmi ceux-là, et ils sont nombreux encore, qu’attire le mystère des expéditions lointaines, mais qui ne les connaissent que par ouï-dire, parmi ceux que la destinée retient sur la douce terre de France, devant les horizons accoutumés, quelques-uns s’intéresseront-ils à ce petit côté des grandes choses. C’est donc pour eux que nous publions ces notes. Pour nous aussi, n’est-ce pas ? Car elles nous rappelleront d’étranges heures, pénibles souvent, très douces parfois, pendant lesquelles toujours nous nous sommes profondément sentis vivre. Puisse ce volume, à défaut d’autre mérite, avoir à nos yeux la valeur d’un témoin, d’un confident des émotions que nous avons fraternellement partagées !
Comme il fut, où il fut écrit, vous le savez. Un peu partout : dans la brousse et dans les villages, sous la maison de toile et sous la case de palmes ; pendant les après-midi torrides, sous le regard des visiteurs indigènes accroupis autour de nos couchettes ; le soir, à la clarté des feux, dans l’apaisement de la forêt endormie. Il vous revenait de droit, à vous et à nos compagnons le lieutenant Braulot et le docteur Crozat. Acceptez-le donc comme un hommage cordial aux amis vivants, comme un souvenir à l’ami disparu.
Pourquoi faut-il que, dans notre petit groupe, dont la longue intimité du voyage avait fait un cercle familial, un deuil ait assombri la joie du retour ? Ce n’est pas sans un serrement de cœur que j’écris le nom de l’excellent Crozat, du savant enlevé à l’affection des siens, dans tout l’éclat de sa jeune renommée. Ses travaux dans l’Ouest africain l’avaient déjà placé hors de pair. Sous la tente, au camp de Nougoua, vous lui donniez l’accolade en attachant sur sa poitrine le ruban si bien gagné. Plus récemment, M. le ministre de la marine l’élevait à la première classe de son grade : cette suprême consécration d’une carrière si brève et si brillante, il ne lui a point été donné de la connaître. Mais ce que ne sauraient oublier ceux dont, pendant plusieurs mois, il partagea la vie, ce sont ses qualités de cœur, sa sollicitude toujours en éveil et cette belle humeur réconfortante sous laquelle il savait voiler ses préoccupations les plus graves. Lorsqu’il prenait congé de nous à Kong, le 11 juin, pour regagner la France par le Niger et le Sénégal, qui de nous se fût douté que nous le voyions pour la dernière fois ? Il partait en pleine santé, confiant dans l’heureuse issue d’une expédition dont il avait combiné le plan de longue date. La maladie l’a terrassé, quand sa tâche était presque accomplie, à la veille d’atteindre Sikasso, la capitale de notre allié Tiéba dont il avait été l’hôte — lors de sa belle exploration du Mossi — dont il était resté l’ami.
A Dieu ne plaise que j’inflige à cet esprit si fin le fardeau d’une oraison funèbre ! Qu’il nous suffise, en tête de ces pages où son nom reviendra plus d’une fois, d’adresser à sa mémoire un salut attendri. Dans ce continent noir, nécropole de voyageurs illustres, il repose à son tour. Que cette terre soudanienne, où il avait marqué son empreinte, lui soit légère.
Et maintenant laissez-moi vous remercier, mon cher ami, d’avoir bien voulu m’associer à votre œuvre. J’ai retrouvé près de vous, chemin faisant, les sensations inoubliables éprouvées déjà sous d’autres cieux, sur les plateaux glacés des Andes, dans la forêt amazonienne, cette quiétude singulière, cet allégement de tout notre être que nous vaut la vie à l’air libre, en face de la nature primitive. Affaire d’atavisme, sans doute. Il faut si peu de chose pour réveiller le nomade qui sommeille au cœur de tout civilisé !
Mais ici l’impression n’avait plus cette teinte de mélancolie qu’elle emprunte à la solitude. Je marchais avec des amis. Et les misères de la route disparaissent ; il ne reste que le souvenir de l’amitié nouée dans la communauté des peines et des joies.
MARCEL MONNIER.
FRANCE NOIRE
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