‹ France noireChapitre 2 sur 15 · I

I

DE MARSEILLE A LA COTE D’IVOIRE.

Embarqués !

La chose se fit un soir de fête, un après-midi de Noël assez triste, sous un ciel bas et terne, un temps de brume dont la fadeur évoquait des horizons de Tamise ou de Mersey plutôt que les coteaux parfumés de Provence.

Tout proches cependant, leurs crêtes calcaires redressées, dans l’envolée des nuées, en escarpements fantastiques, ils s’étageaient piqués de lumières. Et, dans ce vaste amphithéâtre, des carillons grêles détachaient leurs arpèges sur un accompagnement grave de flot battant la roche.

Noël ! Singulier moment pour partir que celui des réunions intimes où le cercle de famille se resserre autour du foyer. Mais choisit-on son jour et son heure ? L’un et l’autre dépendent trop souvent du hasard, cette force aveugle à laquelle, plus que personne, le voyageur est soumis. Elle semblerait, en ce qui me concerne, se complaire à des coïncidences. A coup sûr, un ancien eût vu plus qu’un événement fortuit dans le concours de circonstances qui m’ont fait, à plusieurs années d’intervalle et pour des destinations bien diverses, prendre la mer précisément à cette même date. Il y a, hélas ! huit ans tout juste, du pont du paquebot qui m’emportait vers les Antilles et le Mexique, je voyais les feux de Saint-Nazaire pâlir dans le crépuscule. Alors comme aujourd’hui cette soirée d’hiver était presque tiède, sans brise, la mer plate, le ciel embrumé. Mais que m’importait ! C’était le premier grand départ, la fièvre du lointain, les espérances sans limite, toute la griserie aspirée dans la brise soufflant du large...

Un autre Noël encore, celui-là dans la baie de Naples, en route pour l’Extrême-Orient. Une nuit funèbre : à terre le choléra, sur mer la bourrasque ; un ciel d’encre crevant en ondées et, du Pausilippe à Castellamare, dans l’ombre où de rares points lumineux mettaient un tremblotement de cierges, les cloches des campaniles tintant comme des glas.

Depuis, Noël m’est apparu tour à tour dans l’Empire du soleil levant, grelottant, poudré à frimas, et sur les campos de l’Amérique australe dans les langueurs de la canicule. Cette année-ci du moins, il y a peu de jours, rien ne m’eût laissé prévoir qu’il dût me surprendre en tenue de route. Tout s’est décidé si vite ! C’est de règle en pareil cas, et peut-être, à tout prendre, vaut-il mieux qu’il en soit ainsi.

Si disposé que l’on soit à courir les aventures, ce tour d’esprit ne saurait vous affranchir absolument des mille liens dont vous enserre le retour à la vie civilisée, tyrannie très douce des vieilles habitudes sitôt reprises, des amitiés renouées ; toutes choses qui ne peuvent trouver place au fond de la valise, et qu’on n’abandonne pas sans regrets. Qui sait ? Pour peu qu’on prît le temps de réfléchir, peut-être hésiterait-on à franchir le pas décisif. Les adieux, le départ, autant d’arrachements. L’opération sera d’autant moins douloureuse qu’on abrégera les préliminaires. Les nôtres n’auront pas traîné. Rapides comme un prologue de féerie.

Avez-vous remarqué qu’en général les premières scènes d’une pièce à spectacle se déroulent dans un décor des plus simples, entre personnages d’humeur paisible et sédentaire que rien ne semble prédestiner aux situations mouvementées des tableaux suivants ? En cela s’affirme l’art des contrastes. Quand le rideau tombé sur une étude de tabellion, sur un laboratoire de savant, se relève au bout de quelques minutes découvrant soit la pleine mer, le pont d’un navire, soit un campement dans les jungles de Bornéo ou de Java, l’effet est sûr. L’observation, pour oiseuse qu’elle paraisse, n’est pas tout à fait inutile, le début de notre voyage procédant directement, pourrait-on croire, de la même esthétique.

Rien de moins compliqué que le décor où s’engage l’action.

Le théâtre représente la salle des conférences de la Société de géographie, boulevard Saint-Germain. Intérieur calme où, deux fois par mois, il est parlé de contrées lointaines, pour la plus grande joie d’un public fermement résolu à n’y mettre jamais les pieds. Assistance nombreuse et, comme à l’ordinaire, très sympathique : beaucoup de dames. A la tribune, un collègue disserte sur l’Afrique en général et sur tel point de la côte en particulier. Lequel ? Je ne saurais dire au juste. Je confesse — et l’on verra si je suis excusable — n’avoir prêté, ce soir-là, aux développements du conférencier qu’une oreille assez distraite.

De loin en loin, un effet de nuit. Dans le brusque effacement du gaz, la lampe oxhydrique projette sur la muraille des silhouettes moricaudes, des spécimens de végétations exotiques.

Pendant un de ces intermèdes, un retardataire pénètre dans la salle. Une place restait libre, à côté de la mienne : le nouveau venu s’en empare. Une minute plus tard, quelqu’un me frappe amicalement sur l’épaule et me salue d’un « bonsoir ! » jeté à voix basse. Mon voisin était le capitaine Binger. On causa, discrètement, d’abord en phrases hachées, sans perdre de vue l’orateur et les projections. Puis l’entretien, prenant un tour plus personnel, nous absorba tout à fait.

— Alors, vous comptez repartir ?

— Cela va se décider ces jours-ci, demain peut-être.

— Et vous iriez ?...

— Là-bas toujours... en Guinée, au Soudan.

Suivaient les détails. Il s’agissait d’opérer, de concert avec une commission nommée par le gouvernement britannique, la délimitation entre les possessions françaises de la Côte d’Ivoire et le protectorat anglais de la Côte d’Or (ancien royaume Achanti). Une affaire de deux mois, trois au plus. Après quoi, la mission française, poursuivant sa route à travers le Soudan méridional, visiterait les pays de Bondoukou et de Kong afin de consolider les relations établies par Binger, lors de son premier voyage, avec les chefs de ces régions. De Kong on redescendrait à la Côte en variant autant que possible l’itinéraire, par des contrées où les blancs n’avaient pas encore paru, le Diammala, peut-être le Baoulé. Enfin une magnifique randonnée. L’exposé se termina par cette demande inattendue :

— Venez-vous ?

— Je crois bien ! répliquai-je. Quand partons-nous ?

— Dans trois semaines, par le paquebot du 25.

— C’est donc sérieux ?... Vous m’emmenez ?

— Tout ce qu’il y a de plus sérieux. D’abord cela vous changera. Vous avez parcouru le monde, d’un hémisphère à l’autre. A votre album de voyage il ne manque qu’un seul feuillet, l’Afrique. Voici l’occasion de combler cette lacune. Cela vous va-t-il ?

— Avec vous, tout me va.

— Puis, songez donc... Nous sommes chez nous là-bas. L’Afrique où nous allons, c’est encore la France.

— La France noire.

— Précisément.

Et il insistait, le tentateur, remuant en moi des souvenirs à peine assoupis, des visions de sociétés barbares, de bivouacs et de forêts vierges, de pirogues évoluant au milieu des rapides sur des rivières inexplorées ; de quoi convaincre un hésitant, beaucoup plus qu’il n’était nécessaire pour persuader un converti. Dès les premiers mots ma résolution était prise. Cependant, à la tribune, le collègue parlait toujours ; mais ce n’est plus lui que je voyais. C’était de nous qu’il s’agissait à présent, de notre voyage ; c’étaient les indigènes de notre convoi dont les têtes crépues apparaissaient sur le mur blanc, dans un éclair. Déjà il me semblait que nous cheminions, le bâton à la main, parmi les lianes et les racines, dans le demi-jour d’un sentier de brousse.

A la sortie, le pacte était scellé par un serrement de mains.

— C’est dit... Vous y songerez ?

— Je ne songe qu’à cela.

— A demain, alors.

— A demain.

Vingt-quatre heures plus tard, une lettre du sous-secrétaire d’État aux colonies m’apprenait que j’étais adjoint à la mission, et, le même jour, le personnel réuni autour de son chef, on se distribuait les rôles. Que serait le mien ? J’hésitais, je l’avoue, avant d’adopter une spécialité. Historiographe de l’expédition, c’était trop ou trop peu. Quelques correspondances promises au Temps, il n’y avait pas là de quoi justifier le titre pompeux que me décernaient gracieusement, dans leurs informations, plusieurs feuilles françaises ou étrangères, y compris le New-York Herald. L’emploi d’ailleurs n’était pas de ceux dont l’utilité s’impose, les voyages qui réussissent — et j’espérais que le nôtre serait de ce nombre — pouvant s’approprier la devise des peuples heureux, lesquels, assure-t-on, n’ont pas d’histoire.

Restait une autre tâche, moins ambitieuse, mais d’un intérêt plus immédiat : fixer la physionomie des êtres et des choses sur la plaque sensibilisée. Les souvenirs, les impressions où la personnalité de l’auteur finit toujours par se trahir, quoi qu’il en ait, n’auront jamais le relief et la vigueur de la chose vue. A la plus exacte des descriptions, on préférera la moindre image instantanée. Je m’occuperais donc des travaux photographiques. Besogne assez ingrate, encore que beaucoup de gens s’y adonnent aujourd’hui par plaisir, en amateurs. Pour moi, le dirai-je ? il m’est impossible d’y ressentir le moindre agrément, encore moins un délassement, surtout en un tel voyage. Rien de plus pénible, de plus énervant et de plus aléatoire. Ceux-là seront de mon avis qui s’y seront livrés sous les tropiques, dans les conditions anormales résultant des longues marches en forêt, de la chaleur, de l’état de l’atmosphère saturée d’humidité, des orages quotidiens, enfin de la fatigue. Mes expériences antérieures me faisaient redouter un insuccès. En songeant aux vicissitudes du transport à dos de noir, aux culbutes, aux bains forcés, à l’extrême réserve dont on ne saurait se départir vis-à-vis d’indigènes prompts à s’alarmer de toute pratique nouvelle, il était permis de se demander à quel chiffre infime se réduiraient les collections rapportées. Que seraient-ils d’ailleurs, ces clichés pris à la hâte, le plus souvent à la dérobée ? De piètres images sans doute dont souriraient MM. les membres des Photo-Clubs pour qui la chambre noire n’a plus de secrets[1]. Qu’importait, après tout ! Telles quelles, elles constitueraient encore de précieux documents sur les types, les mœurs, la vie publique et privée de populations peu connues, dont plusieurs même allaient voir l’Européen pour la première fois.

La tâche de chacun dûment déterminée, on s’était mis en campagne. Quinze jours de fièvre, quinze jours de courses pour rassembler le matériel indispensable, le campement, la pacotille ; un galop de chasse à travers les industries diverses, des conserves alimentaires à la parfumerie en passant par les tissus, les cotonnades à ramages, les peluches défraîchies, les satins dans les prix doux, les fanfreluches tapageuses. Ce furent, de l’aube à la nuit, des déballages, des écroulements, des rafles d’articles étranges, disparates, hurlant d’être accouplés, des éblouissements, des stupeurs ; et les visites aux officines d’où le bric-à-brac de la guerre, les armes d’un autre âge, fusils à pierre, coupe-choux, liés en fagots, sont expédiés à leur suprême destinataire, le roi nègre.

De nos faits et gestes pendant cette quinzaine il ne m’est demeuré qu’un souvenir confus, une vague sensation de cauchemar, je ne sais quoi d’incohérent et de chaotique où se mêlent les jours, les nuits, les objets, les visages, les recommandations des amis, les requêtes des indifférents. Oh ! ces sollicitations écrites ou verbales ! L’industriel qui préconise un appareil, une denrée, destinés à révolutionner les marchés exotiques ; l’homme de science ou soi-disant tel vous adjurant de lui procurer certain insecte dont il prépare la monographie, celui-là même et pas un autre, avec des instructions méticuleuses sur la manière de discerner, empaqueter et conserver le coléoptère. Il faut, en dépit du temps qui vous éperonne, écouter cela de bon gré, posément, le sourire aux lèvres, sous peine de blesser au plus tendre de l’âme un futur membre de l’Institut. Je ne parle que pour mémoire des étonnantes propositions du barnum entrepreneur d’exhibitions anthropologiques, lequel, l’Afrique étant à la mode, désirerait qu’on lui recrutât un joli lot de bois d’ébène, une famille, un village, bêtes et gens, au plus juste prix. Qui saura jamais le total des assauts subis, des paroles gaspillées, la veille d’un départ, en une couple d’heures ?

Enfin tout est prêt, les caisses clouées, étiquetées, numérotées. Comment cela s’est accompli ? On ne pourrait le dire. Toujours est-il que le gros des bagages est en route. Notre tour est venu de prendre le train. Et c’est alors une impression de fuite éperdue, à tire-d’aile, un essor de rêve aboutissant à la surprise d’un brusque réveil à bord du navire, sous la nuit silencieuse, dans la paix de la mer et du ciel.....

· · ·

Cinquante-quatre heures de route, et nous touchons Oran. Très brève la première escale. Mouillé le 27 à onze heures du soir, le Stamboul appareillait le 28 à dix heures du matin. Le temps de déposer et de prendre la malle ; une occasion dernière offerte à ceux qui partent de converser à peu de frais, par le câble, avec les amis laissés en France. Peut-être « en France » est-il de trop, et le patriotisme algérien, très chatouilleux, serait-il en droit de me reprocher ce lapsus. N’étions- nous pas toujours en terre française ? A qui serait tenté de l’oublier, l’aspect même de cette ville tour à tour arabe, espagnole et turque, aujourd’hui l’une des plus européanisées du littoral barbaresque, le rappellerait vite. Bien changée, depuis tantôt dix ans que je ne l’avais vue. Déjà à cette époque la vieille cité secouait ses guenilles, sa défroque hispano-mauresque. L’air y circulait dans les boulevards, les rues bien percées, les vastes squares : les constructions modernes, la maison quelconque à plusieurs étages, remplaçaient les demeures trapues, maquillées de tons criards, les terrasses chargées de fleurs, les miradores en surplomb. A l’heure actuelle, la transformation est à peu près complète. De ce que j’avais laissé je ne reconnais guère, dans cette courte promenade matinale, que les trois grosses tours du Château- Neuf, la mosquée du Pacha avec son joli minaret octogone et, là-haut, au-dessus des oliviers rabougris, des lentisques, des blocs de roche rouge, en plein ciel, la forteresse de Santa-Cruz couronnant la crête de l’Aïdour ; les odeurs aussi, ces relents de laine grasse, de musc, de tabac et d’absinthe que le vent vous apporte, à plusieurs milles au large, comme l’haleine de l’Afrique. A cela près, ni le bariolage de la foule où Mahonais, Andalous, Arabes, Marocains coudoient le militaire de toute arme et le bourgeois en jaquette, ni les étalages des boutiques, ne diffèrent sensiblement de ce que l’on peut observer dans beaucoup d’autres ports méditerranéens. La turquerie a fait son temps ; à tel point que nous eûmes peine, en courant les bazars, à nous procurer certains articles algériens pour corser notre pacotille. Nous obtînmes des chapelets musulmans : en revanche, pas une librairie ne possédait un seul exemplaire du Coran en langue arabe. On offrait, si nous n’étions pas trop pressés, de faire venir les volumes... de Leipzig.

Le 29 au matin, nous dépassions Gibraltar à demi caché sous les nuées. Sur la rive marocaine, temps clair. Le soleil chauffait les antiques bastions de Ceuta, avivait le badigeon des petites koubbas disséminées au flanc des collines rousses. Bientôt la côte s’infléchit ; la teinte plus pâle, presque laiteuse de l’eau trahit la présence de bas-fonds, et, dans l’éloignement, Tanger à peine entrevu se dérobe sous le voile de fine poussière étendu des contours flottants de la baie jusqu’aux cimes pelées qui forment l’arrière-plan. Puis les falaises se redressent : voici, surmonté de son phare, le cap Spartel qui commande la sortie du détroit. Nous le rangeons de si près que le vacarme produit par le choc des deux mers à la pointe de cet éperon gigantesque nous arrive très distinct. De minute en minute la lame se creuse davantage et le bâtiment accentue son roulis sous la grande houle de l’Atlantique. Très loin, au ras de la mer, la blanche Tarifa fait l’effet d’une bande de mouettes au repos. Quelques secondes encore, elle s’effacera, et de la terre d’Europe affaissée sous l’horizon nous n’apercevrons plus que les sierras d’Andalousie frangées de neiges.

Alors seulement je me sens vraiment parti, rejeté à cette vie du bord que j’ai vécue déjà sur tant de mers sans jamais souffrir de sa monotonie. C’est qu’en effet cette uniformité n’est qu’apparente. Chaque paquebot constitue un petit monde à part avec son caractère propre, sa couleur, ses coutumes, je dirai presque ses préjugés ; une agglomération originale qui ne ressemble pas plus à telle autre cité flottante que la province à la capitale, l’homme du Nord à l’homme du Midi. L’habitué des courriers de Chine ou des transatlantiques parés, dorés, capitonnés, où les relations de la vie mondaine se poursuivent avec le laisser-aller, les intimités faciles des grands hôtels cosmopolites et des stations balnéaires, celui-là se sentirait tant soit peu dépaysé sur un bateau de la côte d’Afrique. Vainement y chercherait-il les élégances raffinées, le parfum discret des salons et des boudoirs. Bals, concerts, tombolas, flirtage aimable avec les misses en robes claires, nous ne tenons rien de tout cela à bord du Stamboul. A parler franchement, au risque de passer pour un frivole, cela manque de femmes. Les individualités réunies sur ces planches appartiennent toutes au sexe laid. Il y a là comme un avant-goût des établissements échelonnés sur cette ligne, colonies de mâles où la plus belle partie du genre humain est, à de rares exceptions près, représentée par des princesses brunes comme l’Érèbe et habillées de rien.

Aux premières classes, une vingtaine de passagers : officiers, fonctionnaires coloniaux retour de congé, employés de factoreries. La présence de cinq ou six missionnaires complète la compagnie sans l’attrister.

Le prêtre, en particulier le prêtre des missions, est rarement un morose. La gravité du sacerdoce ne saurait exclure chez lui la bonne humeur, l’entrain que suppose une carrière délibérément choisie. Le personnage de marque est le supérieur des missions du Bénin qui rejoint sa résidence de Porto-Novo. Figure très fine, parole agréable et diserte ; le type élevé du missionnaire, moins répandu de ce côté-ci du continent que dans la région des Grands-Lacs et dans tout l’Orient. Dans l’Afrique occidentale, l’apostolat perd un peu de son ampleur. Confinés dans le voisinage de la côte, les représentants des diverses congrégations mènent une existence paisible de curé de campagne, renfermée dans les devoirs du culte, la surveillance d’une petite école tenue par des sœurs et d’un jardinet où le zèle intéressé des catéchumènes fait foisonner fleurs et légumes. Un genre de vie très préférable, somme toute, à celui dont s’accommodent tant de pauvres desservants de la France continentale relégués dans des villages perdus, aux prises, pendant une moitié de l’année, avec les rigueurs du climat, contraints souvent de braver la tempête ou l’avalanche pour répondre à l’appel d’un malade en détresse ; heureux encore si l’humeur capricieuse de leurs ouailles et, qui plus est, les tracasseries de l’ordinaire, ne les réduisent pas à vivre entre le marteau et l’enclume. A la Côte, rien de pareil : le souci du casuel, la tutelle ombrageuse du grand vicaire et du doyen, autant de désagréments ignorés du missionnaire plus libre dans sa concession que Monseigneur dans son palais épiscopal. Parmi ceux qui sont ici et qui, après un repos de quelques mois en Europe, regagnent joyeux leur humble chapelle, leur presbytère de planches ou de bambou, pas un n’échangerait sa situation pour n’importe quelle paroisse campagnarde. Cela n’empêchera pas, longtemps encore, le pauvre prêtre de la Lozère ou des Hautes-Alpes de s’apitoyer, dans la candeur de son âme, sur les souffrances de son aventureux confrère parti pour évangéliser les fils de Cham. — Monsieur l’abbé, ne vous attendrissez pas. Des deux, croyez-le bien, vous êtes le plus à plaindre. Missionnaire, vous aussi, dans la véritable acception du mot impliquant l’idée du renoncement sans gloire, du sacrifice ignoré. Mais vous labourez, sous un ciel froid, une terre plus ingrate. Si vous succombez à la tâche, aucune voix ne s’élèvera pour célébrer votre panégyrique, pour accoler à votre nom les épithètes sonores de vaillant pionnier, de soldat du Christ, hommages posthumes dont la perspective est au moins encourageante.

Ces ecclésiastiques se rendent, les uns au Sénégal, les autres au Bénin, au Gabon ; aucun à la Côte d’Ivoire. Nos missionnaires n’ont point pris pied dans cette partie de nos possessions africaines : s’ils y vinrent jadis, ce ne fut jamais qu’en passant ; la tentative n’a pas laissé de traces.

Au demeurant, clercs et laïques vivent à bord dans une harmonie parfaite et n’engendrent pas la mélancolie. La majorité n’en est pas à son premier voyage : beaucoup, ayant déjà à leur actif plusieurs années de côte d’Afrique, sont de hardis compagnons, volontiers communicatifs. Dans le demi-jour du carré qui, sur ces steamers, remplace les confortables installations des grands paquebots, la conversation ne languit pas. Avant peu, commenceront les parlottes au grand air, sur la dunette abritée de la double tente, le salon par excellence, où ne traînent point, comme en bas, les odeurs de bois mouillé, de graisse de machines et d’huile rance. Allongés sur les bancs, sur les fauteuils de canne, officiers du bord et simples terriens deviseront à l’envi, chacun déballant ses souvenirs, ses aphorismes professionnels : histoires de mer, histoires de chasse, histoires de nègres, histoires de singes.

Le bateau lui-même, comme ceux qui l’habitent, affecte dans ses allures une crânerie insouciante et bonasse. Ce n’est point en vain, croirait- on, qu’il a fait tant de fois la navette, de la rive marseillaise aux côtes de l’Ivoire et du Poivre. Il semble qu’une atmosphère spéciale l’enveloppe et l’imprègne, rapportée de son port d’attache et de ses escales : de la membrure à la pomme des mâts, des cloisons, du gréement, une senteur s’exhale, africaine et provençale tout ensemble, un subtil bouquet d’ail et d’épices. Il n’est pas jusqu’à la peinture blanche de sa coque — la nuance adoptée pour les bâtiments de l’État — qui ne marque d’un trait plus accusé cette physionomie de navire marchand déguisé en foudre de guerre. Lorsqu’il annonce fièrement, d’un coup de canon, son entrée et sa sortie des havres, il me fait songer au citadin en vacances quittant sa bastide au petit matin, le fusil haut, pour s’en aller, sur les Alpilles, chasser le cul-blanc ou la mésange, en grand appareil, guêtré, sanglé, la cartouchière gonflée, le coutelas battant la cuisse, le feutre en bataille, la mine épanouie, formidable et bon enfant.

Le vent et la mer nous poussent. Le Stamboul, couvert de toile, file grand train. Le jeudi 31 décembre, dans l’après-midi, les Canaries étaient signalées.

Le premier aspect ne justifie guère les appellations prodiguées par les poètes à cet archipel. Eh quoi ! Ce sont là les îles Fortunées, le jardin des Hespérides, les reliques du fabuleux royaume d’Atlas, roi des Maures, les derniers témoins d’un continent englouti, de cette Atlantide dont parle Platon, laquelle, s’il faut en croire la légende, s’étendait des Açores à Sainte-Hélène !... Lanzarote d’abord, et ses Montagnes du feu, cratères inactifs depuis un siècle et plus, mais dont les crevasses laissent échapper encore des vapeurs brûlantes ; puis, dans le crépuscule, Fuertaventura, une réduction de l’Afrique du Nord, où les botanistes ont retrouvé la plupart des échantillons de la flore saharienne ; une étroite et longue arête d’où s’élancent deux pointes jumelles, les Oreilles de l’Ane.

La soirée était très avancée quand nous abordions la Grande Canarie, au port de la Luz, en vue de Las Palmas. Comme on doublait la jetée, l’horloge d’une église lointaine sonnait le premier coup de minuit. Au moment où l’ancre tombait à la mer, l’année 1891 s’abîmait dans le passé.

[Illustration : LE CAPITAINE BINGER ET LE LIEUTENANT BRAULOT

CAMP D’AFFORÉNOU (JANVIER 1892)]

Las Palmas, 1er janvier 1892.

Le bateau doit stopper ici une journée pour faire du charbon. Laissons- le donc à sa poussière noire pour courir dans les champs dans la poussière blonde. Mélangée à l’air, elle vous pénètre, impalpable, fluide et savoureuse comme cette poussière de l’Attique que les jolies femmes d’Athènes déclarent préférer à la poudre d’iris.

Du port à la ville, six kilomètres, dans d’invraisemblables guimbardes dont la ferraille tintinnabule au gré des cahots. La route longeant la plage passe sur un isthme étroit qui relie La Luz et sa presqu’île, la Isleta, à la grande terre, comme le câble une chaloupe au navire. Sur la droite, des dunes de sable apporté du Sahara par les vents d’est ; ensuite, des cultures, des vignes, des maisons peintes dont la vague vient lécher les assises. Déployée à l’ouverture d’un vallon, la capitale de la Grande Canarie se précipite de la montagne à l’Océan, donnant l’illusion d’un torrent aux mouvantes blancheurs. Des ombres se fondent, des coupoles s’allument ; sur la ville et les faubourgs, passent des clartés d’aurore. Çà et là, à mi-côte, de vénérables palmiers agitent leur plumet dans la brise ; aux plis des ravins, près des sources, les bananeraies ondulent. Aux terrasses, aux balcons, s’emmêlent les géraniums, les volubilis, les rosiers grimpants. Et ce que l’on flâne ! Dans la calle de Triana, que de monde ! Des haillons, mais point sordides : des nuances vives, des figures de gens heureux. Sans doute, est-ce un effet du climat éternellement printanier ; un privilège de race aussi. Car ce qui existe ici, c’est ce que l’on voit dans toutes les Espagnes, de Séville aux Antilles, de la Havane à Lima.

Mêlés à la foule, quelques Anglaises chlorotiques, des gentlemen en tenue de lawn-tennis. La colonie britannique est moins nombreuse aux Canaries qu’à Madère, dont elle a fait son quartier général, un de ses fiefs incontestés ; mais elle y pousse déjà de vigoureuses reconnaissances. Des Révérends haut cravatés y promènent leur Bible et leurs lunettes d’or ; des demoiselles jeunes ou mûres y pratiquent sur album l’aquarelle hardie, à grand renfort de chrome et d’outremer. Des authoresses ont consacré à la description de l’archipel quantité d’in- octavo bourrés de renseignements précieux sur la pluie et le beau temps, les heures des repas et les menus. Quoi qu’il en soit, le mouvement d’invasion tarde à se dessiner. Peut-être le terrain n’est-il pas aussi propice. Le Canarien, race fière, Espagnol mâtiné de Guanche, ne se laisse point envahir comme un simple Portugais. Hospitalier, d’accord ; mais il entend rester le maître chez lui, sarcler ses vignes, planter la canne et se divertir quand et comme il lui plaît aux taureaux, aux combats de coqs, plutôt que de servir de cornac aux caravanes de touristes et de porte-chaise aux invalides.

Des hôtels monstres ont été édifiés. Ténériffe en possède plusieurs ; Las Palmas a le sien, tout flambant neuf. Mais la clientèle se fait tirer l’oreille : ce caravansérail reste vide. Il s’élève à l’écart, dans un site aride ; en face, un parterre où les étiquettes indiquant l’emplacement et le nom des arbres à venir figurent assez exactement des inscriptions funéraires. Sanatorium doublé d’un Campo Santo.

Combien j’aime mieux l’auberge à patio fleuri, où nous avons trouvé un déjeuner frugal, mais pittoresque ! Service lent ; mais une cordialité charmante s’établissait entre la domesticité et les convives. Le sommelier n’avait point l’air d’un diplomate ; on n’hésitait pas à converser avec lui familièrement sans lui avoir été présenté.

Le vice-consul de France, M. Ladevèze, a bien voulu nous faire les honneurs de la ville et des environs. L’après-midi, il nous emmenait en voiture jusqu’à la vallée de Tafira.

La route, par une série de lacets, escalade le Barranco de Guiniguada. Bientôt se développent, d’une part, la ligne des côtes ; de l’autre, le massif montagneux du centre de l’île, un soulèvement de cônes pulvérulents, de crêtes découpées en dents de scie. Vers le sud, dans le papillotement des ondes lumineuses, la ligne de l’horizon s’est effacée. Le bleu du ciel, le bleu de la mer ne font qu’un. On se croirait emporté, sur une molécule stellaire, dans l’espace immatériel.

Par les chemins, sur les sentiers, partout un va-et-vient de fête : villageois en promenade, cultivateurs revenant du marché avec leurs ânes, leurs mules pomponnées, et des kyrielles de marmots court vêtus, les chairs couleur d’ambre, la chevelure en broussailles, trottant menu. De jeunes couples, de vieux ménages. Dans le premier cas, madame est sur la haquenée, l’époux à pied, la houssine à la main, empressé, le visage levé vers la belle ; dans le cas contraire, c’est Philémon qui caracole ; Baucis suit cahin-caha.

La campagne est belle. Vignobles, cultures de canne et de figuiers de Barbarie aux spatules maculées par les larves de la cochenille. Des maisons de plaisance, des villages enluminés : Tafira, Santa-Brigida. En bordure, au-dessus de la vallée, d’autres hameaux, ceux-là taillés en plein roc. Par centaines, on les compte, aux Canaries, ces demeures de Troglodytes, dont la pauvreté n’a rien de repoussant. Des touffes de roses en égayent le seuil. A l’intérieur, des nattes, des meubles grossiers, mais d’une propreté scrupuleuse. Sur des rayons, sur les bahuts, des faïences multicolores ; à terre, des jarres de forme antique. Clouée à la porte, une image de la Vierge, une palme bénite. Au dehors, sur des buissons de géraniums, des lessives sèchent étalées, et, sous une corniche de roche formant auvent, près de la bourrique à l’entrave, des poules picorent.

Courte halte dans une posada, où l’on nous sert des pâtisseries et du vin rosé : hôtellerie d’opéra-comique, dont le patron semble traiter ses hôtes moins en clients qu’en invités. La cape sur l’épaule, il donne un coup d’œil à tout, de ci de là, d’un air détaché, avec des mines de grand seigneur, sans faire œuvre de ses dix doigts. Le service est confié à une dizaine de jeunes personnes qui travaillent comme quatre. Non certes, les gens ne se hâtent pas en cet heureux pays. Et pourquoi donc se presseraient-ils ?

Rentrés à bord après le soleil couché, à six heures nous reprenions la mer. La ville, dans le crépuscule, apparaît plus blanche : une à une, les crêtes calcinées bleuissent, puis elles s’éteignent, très noires. Sous la brise qui fraîchit, sautée au nord, notre allure s’accélère ; mais, longtemps encore, jusque dans le carré où la cloche vient de nous réunir pour le dîner, les émanations de la terre prête à disparaître nous arrivent par les panneaux entr’ouverts.

Dakar, 4-5 janvier.

Le charme est rompu. Quatre-vingts heures séparent les deux escales ; la transition cependant paraît brusque de l’arome des fleurs à l’odeur du nègre.

Persistante, elle aussi. Qui pourrait l’oublier, cet âcre fumet des épidermes frottés d’huile de palme ou de beurre végétal ? Il nous poursuivra désormais pendant des mois, jour et nuit, dans les villages, sur les sentiers de la forêt, imprégnant toutes choses. Les vêtements, les toiles de tentes, rien n’y échappe ; la cuisine même sentira le fauve.

Déjà, sur l’eau phosphorescente où le Stamboul évolue lentement à la recherche de sa bouée, ces effluves traînent. Elles montent de petites embarcations éclairées d’un falot qui viennent prendre la malle. Le canot à peine accosté, le pont est envahi par des visiteurs impatients de dévisager ceux qui arrivent de France, de respirer cet air de la patrie dont il semblerait que le navire apporte avec lui quelques bouffées.

A quoi bon le nier ? L’impression première est plutôt décevante. L’exotisme noir ne se révèle point ici à son avantage. Crasse et guenilles, la saleté banale, le village nègre des villes algériennes, avec ses cases façonnées de matériaux hétérogènes, débris de caisses, rognures de zinc, de boîtes de conserves ; sa marmaille nue, aux ventres ballonnés, prenant ses ébats parmi les immondices. Un affreux bonhomme, affublé d’un lambeau de défroque européenne, moitié de culotte ou gibus sans bords, en est le chef et perçoit gravement des curieux la menue monnaie qui constitue le plus clair de sa liste civile. Survienne un paquebot du Brésil ou de la Plata, les passagers, à peine à terre, ne manqueraient pas pour un empire d’aller contempler ce fantoche, le roi de Dakar, disent de bonnes âmes. Invisible d’ailleurs de la mer, le Dakar noir ; tenu à distance comme une lèpre. Un pli de terrain en masque les horreurs aux habitants de la ville blanche.

« Ville » est beaucoup dire. Le terme vague d’établissement serait plus exact. Des rues sans doute, suffisamment ombragées ; des places d’un périmètre imposant, quoique assez mal nivelées. Il ne manque que des passants. La circulation est insignifiante. De véhicules, pas trace, si ce n’est, de loin en loin, un fourgon du train ou, montant de la jetée, une charrette remorquée par une mule aidée du conducteur qui pousse à la roue. Des officiers de blanc vêtus, faisant les cent pas ; un fourrier, qui trotte, son registre sous le bras ; une escouade allant à la corvée : voilà pour l’animation.

Parfois, une silhouette soudanienne, plus décorative, un traitant de factorerie drapé dans son boubou, — la gandoura arabe, — en cotonnade bleue, le collier d’ambre ou de corail pendant sur la poitrine. A ce détail près, l’aspect général serait plutôt celui d’un poste militaire que d’une ville commerçante.

J’ai entendu des gens s’écrier : « Dakar s’est bien développé depuis dix ans ! » Qu’était-ce donc en ce temps-là ? Enlevez les casernes, l’agence des Messageries maritimes, les hangars du chemin de fer de Saint-Louis, que reste-t-il ? Deux ou trois magasins, bazars complexes où l’on vend de tout, objets d’utilité première et articles de traite, des conserves et des paires de bottes, des parasols et des accordéons.

La nature a plus fait que l’homme. La rade est admirable, au point de vue nautique, s’entend. Car je ne sais guère d’horizons plus ternes, de monotonie comparable à celle de ses grèves. Mais dans ce bassin, le seul qu’offre au navigateur l’inhospitalière côte d’Afrique, des flottes trouveraient place. Mieux encore que Ténériffe ou que Las Palmas, il semblait fait pour abriter un grand dépôt de combustible à l’usage des vapeurs voguant vers l’Atlantique Sud. Les motifs de la préférence donnée aux Canaries ? Questions de tarifs ; les mêmes apparemment qui, sur d’autres mers, ont fait dévier le transit de l’Extrême-Orient du détroit de la Sonde au détroit de Malacca, des douanes de Batavia vers Singapore, port franc.

Mais tout change avec les années. Peut-être quelque jour cette rade deviendra-t-elle l’escale favorite entre l’Europe et le Cap. Alors, qui sait ? Saint-Louis, séparé de l’Océan par la barre du Sénégal, souvent difficile, perdra toute importance, et Dakar sera promu au rang de capitale. C’est, toutes proportions gardées, la lutte qui se poursuit ailleurs entre l’antique port fluvial et la jeune ville maritime, entre Rouen et le Havre, Nantes et Saint-Nazaire.

Voilà ce qui devrait être. De ce qui est, rien à dire. Après une journée passée à piétiner dans cette cité embryonnaire, je la quitterai sans regret, n’emportant que le souvenir du cordial accueil fait aux voyageurs. A mesure que le soleil décline, mes regards, détachés de la terre, se dirigent vers la baie que sillonnent les côtres de pêche, vers les vieux bastions de Gorée et, au delà, vers la mer attirante, la mer par où l’on s’en va !

En mer.

La mission vient d’embarquer son escorte, un détachement de vingt tirailleurs sénégalais, commandé par M. le lieutenant Gay, de l’infanterie de marine. De solides gars. L’insouciance du lendemain double leur force. Pourquoi ils partent, où ils vont, combien de temps durera l’absence, ces braves gens l’ignorent et ne s’en inquiètent pas. La veille, on leur a dit de faire leur paquet : ils n’en ont pas demandé plus. La nouvelle les a mis en liesse : c’est à qui, dans le campement, enviera les hommes désignés pour s’en aller on ne sait où, à l’aveuglette, mais, à n’en pas douter, à d’extraordinaires aventures dont le récit magnifié leur vaudra, au retour, la considération des camarades. Et d’astiquer les fusils, de garnir les musettes, sans oublier les gri-gris efficaces, qui garderont de toute male encontre. Une dernière caresse à leurs brunes compagnes ; puis en route, en célibataires !

L’entrée en campagne est, d’habitude, plus compliquée. Le noir mobilise avec lui son train de maison, la ménagère et la batterie de cuisine, un assortiment de marmites et de calebasses, de couffins et de boîtes qui nécessite un portefaix pour chaque fantassin. Coutume respectable, mais dispendieuse. Il semble cependant qu’il soit possible d’y déroger sans soulever des clameurs. Nos tirailleurs n’ont point emmené leurs femmes. La séparation, si l’on en juge par l’attitude des maris, n’a pas été très douloureuse. Juchés sur les agrès, sur les cages à poules, ils mènent grand train ; les éclats de rire arrivent jusqu’à la dunette. Leur gaieté ne se dément pas en dépit du temps maussade. Et Dieu sait si la brume qui nous environne depuis la sortie de Dakar est faite pour réjouir le cœur.

Cette atmosphère chargée de vapeurs paraît être la caractéristique de cette partie du littoral africain. Elle contraste avec les lumineuses journées dont on jouit d’ordinaire entre les tropiques. Le changement a été brusque. Il semble qu’un triple voile de gaze disperse les rayons solaires. Dès que l’astre a disparu, les couches de nuées plus denses s’abaissent à fleur d’eau. Adieu les nuits limpides, la splendeur du firmament constellé. Dans le cercle de plus en plus réduit de l’horizon, de rares étoiles fusent çà et là comme des nébuleuses. C’est, dans la chaleur croissante, l’aspect embrumé des mers septentrionales.

Calme plat. Le peu qui reste de brise nous prend en poupe ; la marche du navire ne provoque aucun courant d’air. La température ne descend plus la nuit au-dessous de 27°. De la cheminée, la colonne de suie s’élève très haut, compacte, sans osciller, et les escarbilles retombent droit sur le pont avec un bruit de grésil. La mer livide n’a pas un frisson.

Le 7, vers midi, saute de vent : le brouillard se dissipe. Les petites îles anglaises de Los émergent sur bâbord, et, vis-à-vis, la presqu’île de Konakry, chef-lieu de nos établissements des Rivières du Sud.

· · ·

Un pur joyau. Des roches volcaniques formant brise-lames, une plage de sable fin, des cocotiers échevelés ; en arrière, la grande futaie dont les verdures trempées ont des scintillements d’émeraude.

La ville ? Un palais de gouverneur, façon de villa flanquée de lourdes arcades ; puis deux files de bâtisses en fer ou en bois couvertes de tôle galvanisée, bordant un boulevard désolant, long d’un quart de lieue, large de cent mètres, Sahara où l’insolation guette le téméraire qui s’y hasarde en plein midi. Konakry est très fier de son avenue, à tel point qu’il n’a pu résister à la tentation d’en percer une autre coupant la première à angle droit. Celle-ci attend encore ses édifices : la chaussée future n’est qu’une trouée encombrée d’arbres abattus, de souches à demi brûlées. Elle figure assez exactement le sillon creusé par le passage d’un cyclone.

En présence de ce massacre, le souvenir me hante des colonies de l’archipel Malais, de ces villes ombreuses qui ont nom Pinang, Batavia, Samarang. Konakry eût pu leur ressembler. Mais là-bas le colon traitait la forêt moins en ennemie qu’en alliée, s’y ménageait une retraite, n’hésitait pas à briser l’alignement d’une rue pour épargner un arbre. Ici les nouveaux venus ont promené le feu et la hache. Leur devise a été : table rase ; leur idéal, un Champ de Mars. Cette conception édilitaire a ses partisans. Il semblerait toutefois que, préoccupés de faire grand, ils aient surtout fait le vide, ce qui n’est pas absolument la même chose.

Mieux inspirée, la population noire a pris position à la lisière du bois. Elle comprend une vingtaine de familles Soso, originaires du Rio Pongo ; les hommes travaillent par intermittences dans les factoreries comme manœuvres ou bateliers. Leurs cases rondes, très vastes, sont d’une propreté remarquable : un avant-toit, parfois même une sorte de promenoir couvert n’y laisse pénétrer qu’une lumière atténuée. A côté, fermé par une palissade en bambou, le potager : maniocs, bananiers et papayers plantés à la diable. En déboisant pour établir son village, l’indigène a respecté les ancêtres de la brousse, des banyans séculaires qui versent sur les places, aux angles des ruelles, la fraîcheur de leurs amples ramures. Dans ce quartier privilégié, c’est, à toute heure du jour, un babil d’oiseaux, des frous-frous d’ailes, des rires d’enfants nus se poursuivant avec des gestes de ouistitis sur les basses branches, sur les racines enchevêtrées. Volontiers on s’attarde, heureux d’oublier le chef-lieu caniculaire en train de rissoler le long de son avenue rouge comme braise.

Je n’oserais prédire à Konakry de hautes destinées. La prépondérance semble désormais assurée aux postes échelonnés sur la Côte d’Ivoire moins éloignée des centres commerçants de la bouche du Niger, reliée à l’intérieur par ces voies fluviales qu’on nomme le Comoé, le Lahou, le Cavally. Ici le trafic est plutôt restreint à la partie du littoral comprise entre le Sénégal et Sierra Leone, aux territoires qu’arrosent les rivières du Sud, le Rio Pongo, la Mellacorée.

En attendant que luisent des jours meilleurs, le mouvement est à peu près nul. Sur la rade foraine, semée de bas-fonds, accessible seulement à marée haute, le vapeur postal jette l’ancre deux fois par mois. C’est un événement ni plus ni moins qu’au village l’arrivée de la diligence. A peine le navire est-il signalé que les embarcations démarrent, faisant force de rames. On va se donner l’illusion de la patrie en venant passer quelques heures à bord. Tous ceux que les exigences du service ne retiennent pas à terre sont de la partie. Ils ont endossé les habits de fête, le complet de toile blanche immaculé. C’est en effet fête chômée pour ce petit monde. Les lettres, les journaux de France, les derniers potins du boulevard ou de la Canebière, l’apparition de figures nouvelles, il n’en faut pas plus pour réconforter les énergies anémiées.

La journée s’achève : ils sont encore là, les uns dans le salon où la clarté douce de la lampe met une intimité d’intérieur familial ; d’autres sur le pont, groupés autour de nous, parlant haut avec l’intonation de gens que l’isolement a déshabitués de la parole et que le son de leur propre voix réjouit comme une musique.

Ce qu’ils disent ? Des choses indifférentes. L’entretien roule sur la colonie, les affaires courantes, les mutations et l’avancement ; conversations de bureaucrates accusant le pli du métier, la préoccupation du détail, l’importance accordée à des riens, les susceptibilités ombrageuses.

La nuit était venue, la brume avec elle ; infatigables, ils péroraient sans s’étonner de nos silences. Leur tenir tête eût été au-dessus de nos forces. Tombés à une vague somnolence, nous ne percevions plus qu’un bourdonnement continu où, çà et là, des noms éclataient en fanfare, des noms d’inconnus qui revenaient, toujours les mêmes, ainsi qu’au théâtre les comparses dans un défilé. Puis le sifflet de la machine retentit ; le ronflement du treuil à vapeur annonce que l’ancre est levée. Ces messieurs se précipitent aux échelles, sautent dans leurs canots et s’évanouissent comme des ombres.

La traversée touche à sa fin. Bientôt nous avons dépassé Sierra Leone et doublé, à distance respectueuse, le cap des Palmes. Sur cette pointe, la République de Libéria a édifié un phare. A vrai dire, il n’est éclairé que lorsque le gardien n’a rien de mieux à faire. Aussi la plus élémentaire prudence commande-t-elle de manœuvrer comme s’il n’existait pas, en se maintenant au large.

Le 10, nous rallions la terre. Côte très basse : grève et forêt ; première apparition de la barre reconnaissable aux fusées d’écume jaillissant des lames écroulées. Quelques villages : Beribi, Grand Lahou. Les habitants, connus sous le sobriquet de Jack-Jacks, se distinguent de leurs congénères par leur activité et de singulières aptitudes commerciales ; ils traitent directement avec les navires de passage sans recourir à l’intermédiaire des factoreries. Sans comptabilité, sans écritures, ces noirs avisés ont déjà réalisé des fortunes.

Chaleur intense. Les cabines sont devenues inhabitables. Sur le coup de dix heures, la dunette est transformée en dortoir. Chacun s’accommode de son mieux sur les banquettes, sur les panneaux. Quelques opiniâtres tentent de tenir bon dans leurs lits ; mais longtemps avant l’aurore, l’insomnie les en chasse ruisselants comme des gargoulettes. A Konakry, l’équipage s’est augmenté d’une vingtaine d’indigènes de la côte de Krou qui suppléent les Européens dans le gros travail du bord. Organisés en équipes, sous la direction de chefs choisis par eux, ces robustes gaillards, appelés communément Krou-men ou Krou-boys, sont embauchés sur la plupart des paquebots, entre les Rivières du Sud et le Gabon. Laver et briqueter le pont, repeindre le bordage et la mâture, manipuler les colis dans les cales, voilà leurs attributions. Ils s’en acquittent sans hâte, accompagnant la manœuvre par une interminable complainte dont le thème improvisé, dans les notes suraiguës, par un soliste, est repris à l’unisson par le reste de la bande, sur le mode grave. A les voir aller et venir à demi nus ou accoutrés d’oripeaux baroques, on éprouve pour la première fois la sensation, depuis l’Europe, de la barbarie prochaine.

Nuit du 10 au 11 janvier.

Nous stoppons devant Grand Bassam, mais seulement pour quelques heures. Nous ne sommes plus qu’à une trentaine de milles d’Assinie et pourrions, si l’état de la barre le permettait, débarquer le jour même avec armes et bagages. Ici la barre s’annonçait belle ; promenade à terre dans la matinée, sans incident fâcheux : une simple douche.

Visiter la capitale de la Côte d’Ivoire est l’affaire d’une demi-heure. J’aurai d’ailleurs assez de loisirs à lui consacrer plus tard. Que nous revenions de l’intérieur par le Comoé ou le Lahou, c’est à Grand Bassam que nous devrons attendre, longtemps peut-être, le bateau pour France. Du moins pourrai-je, de la sorte, constater au retour les progrès accomplis. Dans une colonie naissante, tant de changements s’opèrent en quelques mois. Il y a trois années à peine, ces parages étaient presque déserts. A de rares intervalles un navire y venait compléter son chargement d’huile de palme. Aujourd’hui, deux compagnies françaises, deux compagnies anglaises y montrent leur pavillon, sans parler des services irréguliers, des bâtiments à voile appartenant aux factoreries.

Trafic important ; ébauche de ville. Seuls, les commerçants ont pour demeures autre chose que des baraques. L’autorité est moins bien servie. De prime abord, cela surprend. Quel est donc ce superbe palais de fer à deux étages ? La Résidence apparemment. — Y pensez-vous ! C’est l’agence de la West African Telegraph Company Limited. Bien entendu, la station se trouvant en territoire français, la direction en est confiée à un employé choisi par la compagnie dans notre administration des Postes et Télégraphes. Pas mal logé, le télégraphiste : seize pièces lambrissées en pitchpin, un cabinet de ministre. La Résidence est plus modeste. — Sans doute, ce long bâtiment entouré d’une palissade ? — Erreur. Ceci est la factorerie Swanzy et Co de Londres. — Alors, ne serait-ce pas cette maison blanche flanquée de deux pavillons carrés en forme de bastions ? — L’ancien fort Nemours. Après 1870, lorsque, par économie, le gouvernement décida d’évacuer nos postes de Guinée, le fort et ses dépendances ont été vendus par l’État à la maison Verdier de la Rochelle. — Il faut donc, à cette heure, que l’État bâtisse ; j’aperçois justement un chantier, des ouvriers occupés à monter la plate-forme d’une habitation... — Vous voulez dire du comptoir fondé par une nouvelle société, la Compagnie coloniale française. — Où placez-vous donc M. l’administrateur ? Ce n’est pas, j’imagine, dans une de ces cabanes en planches pareilles aux arches de Noé des bimbelotiers de Nuremberg ? — Précisément.

Tout cela, je ne l’ignore pas, n’est que provisoire ; Paris ne s’est pas fait en un jour. Jamais pourtant je n’ai pu me défendre d’une certaine compassion pour ces résidents sans résidence, fonctionnaires de la première heure dont les installations éphémères et fantaisistes contrastent péniblement avec la physionomie achevée, définitive des immeubles occupés par les commerçants leurs administrés. Oh ! le baraquement colonial, avec ses cloisons fleurant la moisissure, ses trois pièces exiguës : le vestibule qui sert aussi de salle à manger et de salon, la chambre à coucher, une chambre de grisette au mobilier sommaire. L’armoire en sapin : dans un angle, la planche supportant la toilette ; sur un rayon pêle-mêle, les chaussures, des livres dépareillés, des liasses de vieux journaux. A l’ombre de la galerie un boy fait la sieste, couché sur le ventre, les bras croisés sous le menton. Dans l’air, une odeur de paperasses et de cancrelats combinée avec celle des cuisines nègres qui mijotent en plein vent là-bas, dans le village. Des réminiscences vous viennent, d’étranges évocations : le grenier de Jenny l’ouvrière et la case de l’oncle Tom.

Vivre là dedans ! Rien que d’y penser, même par cette température de trente-cinq degrés, un frisson me court de la nuque aux talons. A nous les longues marches, les campements improvisés, les sommeils sous la tente ou sous la hutte en branchages, les saines rudesses de la vie active, tout plutôt que cette immobilité dissolvante. Si l’on peut plaindre le pionnier que ses forces trahissent, le voyageur dont la brousse envahit la tombe ignorée, que dire des infortunés condamnés à se voir dépérir jour par jour, heure par heure, dans ces sépulcres à ciel ouvert ? La fièvre, sous ces latitudes, fait moins de victimes que l’ennui. On s’exagère les dangers du climat tropical : le plus redoutable est l’inaction.

11 janvier, deux heures de l’après-midi.

Le Stamboul, en avance de quarante-huit heures sur la date prévue, mouille en face d’Assinie, à quatre cents mètres du rivage. La traversée, escales comprises, n’a pas duré tout à fait dix-sept jours.

Une grosse affaire, le débarquement, alors même qu’on a, comme nous, la chance de tomber sur ce qu’on est convenu d’appeler une barre belle.

Assez improprement dénommée, par parenthèse, cette barre de la côte d’Afrique. Les véritables barres se dressent aux embouchures des fleuves. Il s’agit ici en réalité du suprême et tumultueux soulèvement de la houle, brusquement arrêtée dans son élan par des bas-fonds. Le phénomène s’observe, presque sans solution de continuité, sur tout le littoral du golfe de Guinée, du cap des Palmes au Bénin. Toujours est-il qu’il rend l’atterrissage difficile, sinon périlleux pour peu que la mer soit forte. Fût-ce par le beau temps, on ne franchit pas sans émotion les trois énormes volutes.

L’équipage de chaque baleinière se compose d’une douzaine de noirs Minas, mariniers consommés. Complètement nus, munis de pagaies dont la palette est découpée en trident, ils piochent l’eau en cadence, rythmant leurs efforts par une mélopée continue, sorte de choral en partie double, répété tour à tour par l’équipe de tribord et celle de bâbord. Le chœur, dans son improvisation hâtive, ne manque pas d’harmonie. Les paroles varient selon les circonstances, la qualité des personnes, la nature de la cargaison. Les passagers sont-ils des Européens ? Le chant peut se traduire comme il suit : « Dans notre barque, il y a des blancs ; il ne faut pas chavirer ! » Et tous de s’écrier : « Non ! non ! Ramons bien, ramons ferme ! »

Debout à l’arrière, armé d’un long aviron, le barreur accélère ou modère l’allure, attentif à la fois aux oscillations du flot et à la mimique du féticheur posté sur la plage. Celui-ci, le geste impérieux, admoneste la mer et, ce qui vaut mieux, signale aux arrivants l’approche d’une lame propice. On attend ainsi, parfois plusieurs minutes, les pagaies hautes, laissant passer les vagues. Au signal donné, les bras se crispent, les tridents font rage, le chant va crescendo. Un coup de houle, et l’embarcation, lancée vers le rivage avec la vitesse d’un express, laboure la vase, puis s’arrête frémissante, tandis qu’invariablement un dernier embrun la balaye. Les noirs s’emparent du voyageur et, tout courant, le déposent plus ou moins trempé sur le sable.

Une fois sur trois, la barque touche le bord, la quille en l’air. Cela ne tire pas à conséquence. Le seul danger serait de se trouver pris sous la coque aux membrures de fer pesant deux ou trois tonnes. Il suffit pour l’éviter que le passager règle ses mouvements sur ceux des noirs : lorsqu’il les verra lancer à l’eau leurs pagaies et piquer une tête du côté du vent, qu’il n’hésite pas à les suivre. La barre n’est pas, comme à Kotonou, infestée par les requins. Il en sera quitte pour une pleine eau de quelques secondes et viendra échouer à la grève contusionné, mais complet. Pareil incident se reproduit chaque jour ; les catastrophes sont rares.

Dans cet atterrissage mouvementé, la préoccupation dominante, c’est le salut des bagages. Entendre ces cantines décorées de l’inscription : « Fragile » s’entre-choquer au fond du bateau, puis culbutées rouler avec un bruit de galets ; songer à ce que seront, après ces heurts, les instruments de précision, les boussoles et les chronomètres, les plaques de verre pour la photographie !... Cela fait mal. Ne regardons pas.

Quatre heures de va-et-vient, et nos deux cents colis sont à terre empilés sous des prélarts devant la factorerie française. Un factionnaire les garde ; les curieux affluent, et la curiosité est mauvaise conseillère. Demain il sera temps de mettre en ordre tout cela : cherchons un abri. La nuit s’est faite : ce qui fut notre demeure pendant trois semaines, ce qui fut la patrie, fuit maintenant vers l’est à toute vapeur, s’estompe et disparaît. La noire silhouette s’efface, ne laissant, sur la mer veloutée par le clair de lune, qu’une poussière de houille, un trait d’ombre sur le ciel.

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