‹ GabrielChapitre 4 sur 25 · 01 · LE PRINCE

01 · LE PRINCE

Comme vous, l’abbé ? — À merveille, je vous en remercie, et vous accorde la supériorité sur ce point. Et l’histoire, la philosophie, les lettres ?

LE PRÉCEPTEUR.

Je puis répondre oui avec assurance ; tout l’honneur en revient à la haute intelligence de l’élève. Ses progrès ont été rapides jusqu’au prodige.

LE PRINCE.

Il aime l’étude ? Il a des goûts sérieux ?

LE PRÉCEPTEUR.

Il aime l’étude et il aime aussi les violens exercices, la chasse, les armes, la course. En lui, l’adresse, la persévérance et le courage suppléent à la force physique. Il a des goûts sérieux, mais il a aussi les goûts de son âge : les beaux chevaux, les riches habits, les armes étincelantes.

LE PRINCE.

S’il en est ainsi, tout est au mieux, et vous avez parfaitement saisi mes intentions. Maintenant, encore un mot. Vous avez su donner à ses idées cette tendance particulière, originale… Vous savez ce que je veux dire ?

LE PRÉCEPTEUR.

Oui, monseigneur. Dès sa plus tendre enfance (votre altesse avait donné elle-même à son imagination cette première impulsion), il a été pénétré de la grandeur du rôle masculin, et de l’abjection du rôle féminin dans la nature et dans la société. Les premiers tableaux qui ont frappé ses regards, les premiers traits de l’histoire qui ont éveillé ses idées, lui ont montré la faiblesse et l’asservissement d’un sexe, la liberté et la puissance de l’autre. Vous pouvez voir sur ces panneaux les fresques que j’ai fait exécuter par vos ordres, ici l’enlèvement des Sabines, sur cet autre la trahison de Tarpéia, puis le crime et le châtiment des filles de Danaüs, là une vente de femmes esclaves en Orient ; ailleurs ce sont des reines répudiées, des amantes méprisées ou trahies, des veuves indoues immolées sur le bûcher de leurs époux ; partout la femme esclave, propriété, conquête, n’essayant de secouer ses fers que pour encourir une peine plus rude encore, et ne réussissant à les briser que par le mensonge, la trahison, les crimes lâches et inutiles.

LE PRINCE.

Et quels sentimens ont éveillé en lui ces exemples continuels ?

LE PRÉCEPTEUR.

Un mélange d’horreur et de compassion, de sympathie et de haine…

LE PRINCE.

De sympathie, dites-vous ? — A-t-il jamais vu aucune femme ? a-t-il jamais pu échanger quelques paroles avec des personnes d’un autre sexe que… le sien ?…

LE PRÉCEPTEUR.

Quelques paroles, sans doute ; quelques idées, jamais. Il n’a vu que de loin les filles de la campagne, et il éprouve une insurmontable répugnance à leur parler.

LE PRINCE.

Et, vraiment, vous croyez être sûr qu’il ne se doute pas lui-même de la vérité ?

LE PRÉCEPTEUR.

Son éducation a été si chaste, ses pensées sont si pures, une telle ignorance a enveloppé pour lui la vérité d’un voile impénétrable, qu’il ne soupçonne rien, et n’apprendra que de la bouche de votre altesse ce qu’il doit apprendre. — Mais je dois vous prévenir que ce sera un coup bien rude, une douleur bien vive, bien exaltée peut-être… De telles causes devaient amener de tels effets…

LE PRINCE.

Sans doute… cela est bon. — Vous le préparerez par un entretien, ainsi que nous en sommes convenus.

LE PRÉCEPTEUR.

Monseigneur, j’entends le galop d’un cheval… C’est lui. Si vous voulez le voir par cette fenêtre,… il approche.

LE PRINCE, se levant avec vivacité et regardant par la fenêtre en se cachant avec le rideau.

Quoi ! ce jeune homme monté sur un cheval noir, rapide comme la tempête ?

LE PRÉCEPTEUR, avec orgueil.

Oui, monseigneur.

LE PRINCE.

La poussière qu’il soulève me dérobe ses traits… Cette belle chevelure, cette taille élégante… Oui, ce doit être un joli cavalier… bien posé sur son cheval ; de la grace, de l’adresse, de la force même… Eh bien ! va-t-il donc sauter la barrière, ce jeune fou ?

LE PRÉCEPTEUR.

Toujours ! monseigneur.

LE PRINCE.

Bravissimo ! je n’aurais pas fait mieux à vingt-cinq ans. L’abbé, si le reste de l’éducation a aussi bien réussi, je vous en fais mon compliment et je vous en récompenserai de manière à vous satisfaire. — Soyez-en certain. — Maintenant, j’entre dans l’appartement que vous m’avez destiné. Derrière cette cloison, j’entendrai votre entretien avec lui. J’ai besoin d’être préparé moi-même à le voir, de le connaître un peu avant de m’adresser à lui. Je suis ému, je ne vous le cache pas, monsieur l’abbé. Ceci est une circonstance grave dans ma vie et dans celle de cet enfant. Tout va être décidé dans un instant. De sa première impression dépend l’honneur de toute une famille. L’honneur ! mot vide et tout-puissant !…

LE PRÉCEPTEUR.

La victoire vous restera comme toujours, monseigneur. Son ame romanesque, dont je n’ai pu façonner absolument à votre guise tous les instincts, se révoltera peut-être au premier choc ; mais l’horreur de l’esclavage, la soif d’indépendance, d’agitation et de gloire, triompheront de tous les scrupules.

LE PRINCE.

Puissiez-vous deviner juste ! Je l’entends !… son pas est délibéré… J’entre ici… Je vous donne une heure… plus ou moins, selon…

LE PRÉCEPTEUR.

Monseigneur, vous entendrez tout. Quand vous voudrez qu’il paraisse devant vous, laissez tomber un meuble ; je comprendrai.

LE PRINCE.

Soit !(Il entre dans l’appartement voisin.)

LE PRÉCEPTEUR, GABRIEL.

Gabriel, en habit de chasse à la mode du temps, cheveux longs, bouclés, en désordre, le fouet à la main. — Il se jette sur une chaise, essoufflé, et s’essuie le front.

GABRIEL.

Ouf ! je n’en puis plus.

LE PRÉCEPTEUR.

Vous êtes pâle, en effet, monsieur. Auriez-vous éprouvé quelque accident ?

GABRIEL.

Non, mais mon cheval a failli me renverser. Trois fois il s’est dérobé au milieu de la course. C’est une chose étrange et qui ne m’est pas encore arrivée depuis que je le monte. Mon écuyer dit que c’est d’un mauvais présage. À mon sens, cela présage que mon cheval devient ombrageux.

LE PRÉCEPTEUR.

Vous semblez ému… Vous dites que vous avez failli être renversé ?

GABRIEL.

Oui, en vérité. J’ai failli l’être à la troisième fois, et à ce moment j’ai été effrayé.

LE PRÉCEPTEUR.

Effrayé ? vous, si bon cavalier ?

GABRIEL.

Eh bien ! j’ai eu peur, si vous l’aimez mieux.

LE PRÉCEPTEUR.

Parlez moins haut, monsieur, l’on pourrait vous entendre.

GABRIEL.

Eh ! que m’importe ? Ai-je coutume d’observer mes paroles et de déguiser ma pensée ? Quelle honte y a-t-il ?

LE PRÉCEPTEUR.

Un homme ne doit jamais avoir peur.

GABRIEL.

Autant vaudrait dire, mon cher abbé, qu’un homme ne doit jamais avoir froid, ou ne doit jamais être malade. Je crois seulement qu’un homme ne doit jamais laisser voir à son ennemi qu’il a peur.

LE PRÉCEPTEUR.

Il y a dans l’homme une disposition naturelle à affronter le danger, et c’est ce qui le distingue de la femme très particulièrement.

GABRIEL.

La femme ! la femme ! je ne sais à quel propos vous me parlez toujours de la femme. Quant à moi, je ne sens pas que mon ame ait un sexe, comme vous tâchez souvent de me le démontrer. Je ne sens en moi une faculté absolue pour quoi que ce soit ; par exemple, je ne me sens pas brave d’une manière absolue, ni poltron non plus d’une manière absolue. Il y a des jours où, sous l’ardent soleil de midi, quand mon front est en feu, quand mon cheval est enivré comme moi de la course, je franchirais, seulement pour me divertir, les plus affreux précipices de nos montagnes. Il est des soirs où le bruit d’une croisée agitée par la brise me fait frissonner, et où je ne passerais pas sans lumière le seuil de la chapelle pour toutes les gloires du monde. Croyez-moi, nous sommes tous sous l’impression du moment, et l’homme qui se vanterait devant moi de n’avoir jamais eu peur me semblerait un grand fanfaron, de même qu’une femme pourrait dire devant moi qu’elle a des jours de courage, sans que j’en fusse étonné. Quand je n’étais encore qu’un enfant, je m’exposais souvent au danger plus volontiers qu’aujourd’hui : c’est que je n’avais pas conscience du danger.

LE PRÉCEPTEUR.

Mon cher Gabriel, vous êtes très ergoteur aujourd’hui… Mais laissons cela. J’ai à vous entretenir…

GABRIEL.

Non, non ! je veux achever mon ergotage et vous prendre par vos propres argumens… Je sais bien pourquoi vous voulez détourner la conversation…

LE PRÉCEPTEUR.

Je ne vous comprends pas.

GABRIEL.

Oui-dà ! vous souvenez-vous de ce ruisseau que vous ne vouliez pas passer parce que le pont de branches entrelacées ne tenait presque plus à rien ? et moi j’étais au milieu, pourtant ! vous ne voulûtes pas quitter la rive, et à votre prière je revins sur mes pas. Vous aviez donc peur ?

LE PRÉCEPTEUR.

Je ne me rappelle pas cela.

GABRIEL.

Oh ! que si !

LE PRÉCEPTEUR.

J’avais peur pour vous, sans doute.

GABRIEL.

Non ! puisque j’étais déjà à moitié passé. Il y avait autant de danger pour moi à revenir qu’à continuer.

LE PRÉCEPTEUR.

Et vous en voulez conclure…

GABRIEL.

Que, puisque moi, enfant de dix ans, n’ayant pas conscience du danger, j’étais plus téméraire que vous, homme sage et prévoyant, il en résulte que la bravoure absolue n’est pas le partage exclusif de l’homme, mais plutôt celui de l’enfant, et, qui sait ? peut-être aussi celui de la femme.

LE PRÉCEPTEUR.

Où avez-vous pris toutes ces idées ? Jamais je ne vous ai vu si raisonneur.

GABRIEL.

Oh, bien oui ! je ne vous dis pas tout ce qui me passe par la tête.

LE PRÉCEPTEUR, inquiet.

Quoi donc, par exemple ?

GABRIEL.

Bah ! je ne sais quoi ! je me sens aujourd’hui dans une disposition singulière. J’ai envie de me moquer de tout.

LE PRÉCEPTEUR.

Et qui vous a mis ainsi en gaieté ?

GABRIEL.

Au contraire, je suis triste ! Tenez ! j’ai fait un rêve bizarre qui m’a préoccupé et comme poursuivi tout le jour.

LE PRÉCEPTEUR.

Quel enfantillage ! et ce rêve…

GABRIEL.

J’ai rêvé que j’étais femme.

LE PRÉCEPTEUR.

En vérité, cela est étrange… Et d’où vous est venue cette imagination ?

GABRIEL.

D’où viennent les rêves ? Ce serait à vous de me l’expliquer, mon cher professeur.

LE PRÉCEPTEUR.

Et ce rêve vous était sans doute désagréable ?

GABRIEL.

Pas le moins du monde, car, dans mon rêve, je n’étais pas un habitant de cette terre. J’avais des ailes et je m’élevais à travers les mondes, vers je ne sais quel monde idéal. Des voix sublimes chantaient autour de moi ; je ne voyais personne ; mais des nuages légers et brillans, qui passaient dans l’éther, reflétaient ma figure, et j’étais une jeune fille vêtue d’une longue robe flottante et couronnée de fleurs.

LE PRÉCEPTEUR.

Alors vous étiez un ange, et non pas une femme ?

GABRIEL.

J’étais une femme, car tout à coup mes ailes se sont engourdies, l’éther s’est fermé sur ma tête, comme une voûte de cristal impénétrable, et je suis tombée, tombée… et j’avais au cou une lourde chaîne dont le poids m’entraînait vers l’abîme, et alors je me suis éveillé, accablé de tristesse, de lassitude et d’effroi… Tenez, n’en parlons plus. Qu’avez-vous à m’enseigner aujourd’hui ?

LE PRÉCEPTEUR.

J’ai une conversation sérieuse à vous demander, une importante nouvelle à vous apprendre, et je réclamerai toute votre attention.

GABRIEL.

Une nouvelle ! ce sera donc la première de ma vie, car j’entends dire les mêmes choses depuis que j’existe. Est-ce une lettre de mon grand-père ?

LE PRÉCEPTEUR.

Mieux que cela.

GABRIEL.

Un présent ? Peu m’importe. Je ne suis plus un enfant, pour me réjouir d’une nouvelle arme ou d’un nouvel habit. Je ne conçois pas que mon grand-père ne songe à moi que pour s’occuper de ma toilette ou de mes plaisirs.

LE PRÉCEPTEUR.

Vous aimez pourtant la parure, un peu trop même.

GABRIEL.

C’est vrai ; mais je voudrais que mon grand-père me considérât comme un jeune homme, et m’admît à l’honneur insigne de faire sa connaissance.

LE PRÉCEPTEUR.

Eh bien ! mon cher monsieur, cet honneur ne tardera pas à vous être accordé.

GABRIEL.

C’est ce qu’on me dit tous les ans.

LE PRÉCEPTEUR.

Et c’est ce qui arrivera demain.

GABRIEL, avec une satisfaction sérieuse.

Ah ! enfin !

LE PRÉCEPTEUR.

Cette nouvelle comble tous vos vœux ?

GABRIEL.

Oui, j’ai beaucoup de choses à dire à mon noble parent, beaucoup de questions à lui faire, et probablement de reproches à lui adresser.

LE PRÉCEPTEUR, effrayé.

Des reproches ?

GABRIEL.

Oui, pour la solitude où il me tient depuis que je suis au monde. Or j’en suis las, et je veux connaître ce monde dont on me parle tant, ces hommes qu’on me vante, ces femmes qu’on rabaisse, ces biens qu’on estime, ces plaisirs qu’on recherche… Je veux tout connaître, tout sentir, tout posséder, tout braver !… Ah ! cela vous étonne ; mais écoutez ! on peut élever des faucons en cage et leur faire perdre le souvenir ou l’instinct de la liberté ; un jeune homme est un oiseau doué de plus de mémoire ou de réflexion.

LE PRÉCEPTEUR.

Votre illustre parent vous fera connaître ses intentions, vous lui manifesterez vos désirs. Ma tâche envers vous est terminée, mon cher élève, et je désire que son altesse n’ait pas lieu de la trouver mal remplie.

GABRIEL.

Grand merci ! Si je montre quelque bon sens, tout l’honneur en reviendra à mon cher précepteur ; si mon grand-père trouve que je ne suis qu’un sot, mon précepteur s’en lavera les mains, en disant qu’il n’a pu rien tirer de ma pauvre cervelle.

LE PRÉCEPTEUR.

Espiègle, m’écouterez-vous enfin ?

GABRIEL.

Écouter quoi ? J’ai cru que vous m’aviez tout dit.

LE PRÉCEPTEUR.

Je n’ai pas commencé.

GABRIEL.

Cela sera-t-il bien long ?

LE PRÉCEPTEUR.

Non, à moins que vous ne m’interrompiez sans cesse.

GABRIEL.

Je suis muet.

LE PRÉCEPTEUR.

Je vous ai souvent expliqué ce que c’est qu’un majorat, et comment la succession d’une principauté avec les titres, les droits, priviléges, honneurs et richesses y attachés… (Gabriel bâille en se cachant.) Vous ne m’écoutez pas ?

GABRIEL.

Pardonnez-moi.

LE PRÉCEPTEUR.

Je vous ai dit…

GABRIEL.

Oh ! pour Dieu, l’abbé, ne recommencez pas. Je puis achever la phrase, je la sais par cœur : « Et richesses y attachés peuvent passer alternativement, dans les familles, de la branche aînée à la branche cadette, et repasser de la branche cadette à la branche aînée, réciproquement, par la loi de transmission d’héritage, à l’aîné des enfans mâles d’une des branches, quand la branche collatérale ne se trouve plus représentée que par des filles. » Est-ce là tout ce que vous aviez de nouveau et d’intéressant à me dire ? Vraiment, si vous ne m’aviez jamais appris rien de mieux, j’aimerais autant ne rien savoir du tout.

LE PRÉCEPTEUR.

Ayez un peu de patience, songez qu’il m’en faut souvent beaucoup avec vous.

GABRIEL.

C’est vrai, mon ami, pardonnez-moi. Je suis mal disposé aujourd’hui.

LE PRÉCEPTEUR.

Je m’en aperçois. Peut-être vaudrait-il mieux remettre la conversation à demain ou à ce soir. (Léger bruit dans le cabinet.)

GABRIEL.

Qui est là dedans ?

LE PRÉCEPTEUR.

Vous le saurez, si vous voulez m’entendre.

GABRIEL, vivement.

Lui ! mon grand-père, peut-être !…

LE PRÉCEPTEUR.

Peut-être.

GABRIEL, courant vers la porte.

Comment peut-être ! et vous me faites languir !… (Il essaie d’ouvrir. La porte est fermée en dedans.) Quoi ! il est ici, et on me le cache !

LE PRÉCEPTEUR.

Arrêtez, il repose.

GABRIEL.

Non ! il a remué, il a fait du bruit.

LE PRÉCEPTEUR.

Il est fatigué, souffrant, vous ne pouvez pas le voir.

GABRIEL.

Pourquoi s’enferme-t-il pour moi ? Je serais entré sans bruit ; je l’aurais veillé avec amour durant son sommeil ; j’aurais contemplé ses traits vénérables. Tenez, l’abbé, je l’ai toujours pressenti, il ne m’aime pas. Je suis seul au monde, moi : j’ai un seul protecteur, un seul parent, et je ne suis pas connu, je ne suis pas aimé de lui !

LE PRÉCEPTEUR.

Chassez, mon cher élève, ces tristes et coupables pensées. Votre illustre aïeul ne vous a pas donné ces preuves banales d’affection qui sont d’usage dans les classes obscures…

GABRIEL.

Plût au ciel que je fusse né dans ces classes ! je ne serais pas un étranger, un inconnu pour le chef de ma famille.

LE PRÉCEPTEUR.

Gabriel, vous apprendrez aujourd’hui un grand secret, qui vous expliquera tout ce qui vous a semblé énigmatique jusqu’à présent ; je ne vous cache pas que vous touchez à l’heure la plus solennelle et la plus redoutable qui ait encore sonné pour vous. Vous verrez quelle immense, quelle incroyable sollicitude s’est étendue sur vous depuis l’instant de votre naissance jusqu’à ce jour. Armez-vous de courage. Vous avez une grande résolution à prendre, une grande destinée à accepter aujourd’hui. Quand vous aurez appris ce que vous ignorez, vous ne direz pas que vous n’êtes pas aimé. Vous savez, du moins, que votre naissance fut attendue comme une faveur céleste, comme un miracle. Votre père était malade, et l’on avait presque perdu l’espoir de lui voir donner le jour à un héritier de son titre et de ses richesses. Déjà la branche cadette des Bramante triomphait dans l’espoir de succéder au glorieux titre que vous porterez un jour…

GABRIEL.

Oh ! je sais tout cela. En outre j’ai deviné beaucoup de choses que vous ne me disiez pas. Sans doute la jalousie divisait les deux frères Julien et Octave, mon père et mon oncle ; peut-être aussi mon grand-père nourrissait-il dans son ame une secrète préférence pour son fils aîné… Je vins au monde. Grande joie pour tous excepté pour moi, qui ne fus pas gratifié par le ciel d’un caractère à la hauteur de ces graves circonstances.

LE PRÉCEPTEUR.

Que dites-vous ?

GABRIEL.

Je dis que cette transmission d’héritage de mâle en mâle est une loi fâcheuse, injuste peut-être. Ce continuel déplacement de possession entre les diverses branches d’une famille ne peut qu’allumer le feu de la jalousie, aigrir les ressentimens, susciter la haine entre les proches parens, forcer les pères à détester leurs filles, faire rougir les mères d’avoir donné le jour à des enfans de leur sexe !… Que sais-je ! L’ambition et la cupidité doivent pousser de fortes racines dans une famille ainsi assemblée comme une meute affamée autour de la curée du majorat, et l’histoire m’a appris qu’il en peut résulter des crimes qui font l’horreur et la honte de l’humanité. — Eh bien ! qu’avez-vous à me regarder ainsi, mon cher maître ? vous voilà tout troublé ! Ne m’avez-vous pas nourri de l’histoire des grands hommes et des lâches ? Ne m’avez-vous pas toujours montré l’héroïsme et la franchise aux prises avec la perfidie et la bassesse ? Êtes-vous étonné qu’il m’en soit resté quelque notion de justice, quelque amour de la vérité ?

LE PRÉCEPTEUR, baissant la voix.

Gabriel, vous avez raison ; mais, pour l’amour du ciel, soyez moins tranchant et moins hardi en présence de votre aïeul.

(On remue avec impatience dans le cabinet.)

GABRIEL, à voix haute.

Tenez, l’abbé, j’ai meilleure opinion de mon grand-père ; je voudrais qu’il m’entendît. Peut-être sa présence va m’intimider ; je serais bien aise pourtant qu’il pût lire dans mon ame, et voir qu’il se trompe, depuis deux ans, en m’envoyant toujours des jouets d’enfant.

LE PRÉCEPTEUR.

Je le répète, vous ne pouvez comprendre encore quelle a été sa tendresse pour vous. Ne soyez point ingrat envers le ciel, vous pouviez naître déshérité de tous ces biens dont la fortune vous a comblé, de tout cet amour qui veille sur vous mystérieusement et assiduement…

GABRIEL.

Sans doute, je pouvais naître femme, et alors adieu la fortune et l’amour de mes parens ! J’eusse été une créature maudite, et, à l’heure qu’il est, j’expierais sans doute au fond d’un cloître le crime de ma naissance ! Mais ce n’est pas mon grand-père qui m’a fait la grace et l’honneur d’appartenir à la race mâle.

LE PRÉCEPTEUR, de plus en plus troublé.

Gabriel, vous ne savez pas de quoi vous parlez.

GABRIEL.

Il serait plaisant que j’eusse à remercier mon grand-père de ce que je suis son petit-fils ! C’est à lui plutôt de me remercier d’être né tel qu’il me souhaitait, car il haïssait… du moins il n’aimait pas son fils Octave, et il eût été mortifié de laisser son titre aux enfans de celui-ci. Oh ! j’ai compris depuis long-temps malgré vous ; vous n’êtes pas un grand diplomate, mon bon abbé ; vous êtes trop honnête homme pour cela…

L’ABBÉ, à voix basse.

Gabriel, je vous conjure…

(On laise tomber un meuble avec fracas dans le cabinet.)

GABRIEL.

Tenez ! pour le coup, le prince est éveillé. Je vais le voir enfin, je vais savoir ses desseins ; je veux entrer chez lui.

LE PRÉCEPTEUR, seul.

Le vieillard est irrité, l’enfant en pleine révolte, moi couvert de confusion. Le vieux Jules est vindicatif, et la vengeance est si facile aux hommes puissans ! Pourtant son humeur bizarre et ses décisions imprévues peuvent me faire tout à coup un mérite de ce qui maintenant lui semble une faute. — Puis, il est homme d’esprit avant tout, et l’intelligence lui tient lieu de justice ; il comprendra que toute la faute est à lui, et que son système bizarre ne pouvait amener que de bizarres résultats. Mais quelle guêpe furieuse a donc piqué aujourd’hui la langue de mon élève ? je ne l’avais jamais vu ainsi. Je me perdrais en de vaines prévisions sur l’avenir de cette étrange créature : son avenir est insaisissable comme la nature de son esprit… Pouvais-je donc être un magicien plus savant que la nature, et détruire l’œuvre divine dans un cerveau humain ? Je l’eusse pu peut-être par le mensonge et la corruption ; mais cet enfant l’a dit, j’étais trop honnête pour remplir dignement la tâche difficile dont j’étais chargé. Je n’ai pu lui cacher la véritable moralité des faits, et ce qui devait servir à fausser son jugement n’a servi qu’à le diriger… (Il écoute les voix qui se font entendre dans le cabinet.) On parle haut… la voix du vieillard est âpre et sèche, celle de l’enfant tremblante de colère… Quoi ! il ose braver celui que nul n’a bravé impunément ! Dieu ! fais qu’il ne devienne pas un objet de haine pour cet homme impitoyable ! (Il écoute encore.) Le vieillard menace, l’enfant résiste… Cet enfant est noble et généreux ; oui, c’est une belle ame, et j’aurais dû la corrompre et l’avilir, car le besoin de justice et de sincérité sera son supplice dans la situation impossible où on le jette. Hélas ! ambition, tourment des princes, quels infâmes conseils ne leur donnes-tu pas, et quelles consolations ne peux-tu pas leur donner aussi !… Oui, l’ambition, la vanité, peuvent l’emporter dans l’ame de Gabriel, et le fortifier contre le désespoir… (Il écoute.) Le prince parle avec véhémence… Il vient par ici… Affronterai-je sa colère ?… Oui, pour en préserver Gabriel… Faites, ô Dieu, qu’elle retombe sur moi seul… L’orage semble se calmer ; c’est maintenant Gabriel qui parle avec assurance… Gabriel ! étrange et malheureuse créature, unique sur la terre !… Mon ouvrage, c’est-à-dire mon orgueil et mon remords !… Mon supplice aussi. Ô Dieu, vous seul savez quels tourmens j’endure depuis deux ans… Vieillard insensé ! toi qui n’as jamais senti battre ton cœur que pour la vile chimère de la fausse gloire, tu n’as pas soupçonné ce que je pouvais souffrir, moi ! Dieu, vous m’avez donné une grande force, je vous remercie de ce que mon épreuve est finie. Me punirez-vous pour l’avoir acceptée ? Non ! car à ma place, un autre peut-être en eût odieusement abusé… et j’ai du moins préservé tant que je l’ai pu l’être que je ne pouvais pas sauver.

LE PRINCE, GABRIEL, LE PRÉCEPTEUR.

GABRIEL, avec exaspération.

Laissez-moi, j’en ai assez entendu ; pas un mot de plus, ou j’attente à ma vie. Oui, c’est le châtiment que je devrais vous infliger pour ruiner les folles espérances de votre haine insatiable et de votre orgueil insensé.

LE PRÉCEPTEUR.

Mon cher enfant, au nom du ciel, modérez-vous… Songez à qui vous parlez…

GABRIEL.

Je parle à celui dont je suis à jamais l’esclave et la victime ! honte ! honte et malédiction sur le jour où je suis né !

LE PRINCE.

La concupiscence parle-t-elle déjà tellement à vos sens, que l’idée d’une éternelle chasteté vous exaspère à ce point ?

GABRIEL.

Tais-toi, vieillard ! Tes lèvres vont se dessécher si tu prononces des mots dont tu ne comprends pas le sens auguste et sacré. Ne m’attribue pas des pensées qui n’ont jamais souillé mon ame. Tu m’as bien assez outragé en me rendant, au sortir du sein maternel, l’instrument de la haine, le complice de l’imposture et de la fraude. Faut-il que je vive sous le poids d’un mensonge éternel, d’un vol que les lois puniraient avec la dernière ignominie !

LE PRÉCEPTEUR.

Gabriel ! Gabriel ! vous parlez à votre aïeul !…

LE PRINCE.

Laissez-le exprimer sa douleur, et donner un libre cours à son exaltation. C’est un véritable accès de démence dont je n’ai pas à m’occuper. Je ne vous dis plus qu’un mot, Gabriel : entre le sort brillant d’un prince et l’éternelle captivité du cloître, choisissez ! Vous êtes encore libre. Vous pouvez faire triompher mes ennemis, avilir le nom que vous portez, souiller la mémoire de ceux qui vous ont donné le jour, déshonorer mes cheveux blancs… Si telle est votre résolution, songez que l’infamie et la misère retomberont sur vous le premier, et voyez si la satisfaction des plus grossiers instincts peut compenser l’horreur d’une telle chute.

GABRIEL.

Assez, assez, vous dis-je ! Les motifs que vous attribuez à ma douleur sont dignes de votre imagination, mais non de la mienne…

(Il s’assied et cache sa tête dans ses mains.)

LE PRÉCEPTEUR, bas au prince.

Monseigneur, il faudrait en effet le laisser à lui-même quelques instans, il ne se connaît plus.

LE PRINCE, de même.

Vous avez raison. Venez avec moi, monsieur l’abbé.

LE PRÉCEPTEUR, bas.

Votre altesse est fort irritée contre moi ?

LE PRINCE, de même.

Au contraire. Vous avez atteint le but mieux que je ne l’aurais fait moi-même. Ce caractère m’offre plus de garanties de discrétion que je n’eusse osé l’espérer. (Ils sortent.)

LE PRÉCEPTEUR, à part.

Cœur de pierre !

GABRIEL, seul.

Le voilà donc, cet horrible secret que j’avais deviné ! Ils ont enfin osé me le révéler en face ! Impudent vieillard ! comment n’es-tu pas rentré sous terre quand tu m’as vu, pour te punir et te confondre, affecter tant d’ignorance et d’étonnement ! Les insensés ! Comment pouvaient-ils croire que j’étais encore la dupe de leur insolent artifice ? Admirable ruse, en effet ! M’inspirer l’horreur de ma condition, afin de me fouler aux pieds ensuite, et de me dire : Voilà pourtant ce que vous êtes… voilà où nous allons vous reléguer si vous n’acceptez pas la complicité de notre crime ! Et l’abbé ! l’abbé lui-même que je croyais si honnête et si simple, il le savait ! Marc le sait peut-être aussi ! Combien d’autres peuvent le savoir ? Je n’oserai plus lever les yeux sur personne. Ah ! quelquefois encore je voulais en douter. Ô mon rêve ! mon rêve de cette nuit, mes ailes !… ma chaîne ! (Il pleure amèrement. — S’essuyant les yeux.) Mais le fourbe s’est pris dans son propre piège, il m’a livré enfin le point le plus sensible de sa haine ! Je vous punirai, ô imposteurs ! je vous ferai partager mes souffrances, je vous ferai connaître l’inquiétude et l’insomnie et la peur de la honte… Je suspendrai le châtiment à un cheveu, et je le ferai planer sur ta tête blanche, ô vieux Jules ! jusqu’à ton dernier soupir. — Tu m’avais soigneusement caché l’existence de ce jeune homme ! ce sera là ma consolation, la réparation de l’iniquité à laquelle on m’associe ! Pauvre parent ! pauvre victime, toi aussi ! Errant, vagabond, criblé de dettes, plongé dans la débauche, disent-ils ; avili, dépravé, perdu, hélas ! peut-être. La misère dégrade ceux qu’on élève dans le besoin des honneurs et dans la soif des richesses. Et le cruel vieillard s’en réjouit ! Il triomphe de voir son petit-fils dans l’abjection, parce que le père de cet infortuné a osé contrarier ses volontés absolues, qui sait ? dévoiler quelqu’une de ses turpitudes, peut-être ! Eh bien ! je te tendrai la main, moi qui suis dans le fond de mon ame plus avili et plus malheureux que toi encore, je m’efforcerai de te retirer du bourbier, et de purifier ton ame par une amitié sainte. Si je n’y réussis pas, je comblerai du moins par mes richesses l’abîme de ta misère ; je te restituerai ainsi l’héritage qui t’appartient, et si je ne puis te rendre ce vain titre que tu regrettes peut-être, et que je rougis de porter à ta place, je m’efforcerai du moins de détourner sur toi la faveur des rois dont tous les hommes sont jaloux. — Mais quel nom porte-t-il ? Et où le trouverai-je ? — Je le saurai, je dissimulerai, je tromperai, moi aussi ! Et quand la confiance et l’amitié auront rétabli l’égalité entre lui et moi, ils le sauront !… Leur inquiétude sera poignante. Puisque tu m’insultes, ô vieux Jules ! puisque tu crois que la chasteté m’est si pénible, ton supplice sera d’ignorer à quel point mon ame est plus chaste, et ma volonté plus ferme que tu ne peux le concevoir !…

Allons ! du courage. Mon Dieu ! mon Dieu ! vous êtes le père de l’orphelin, l’appui du faible, le défenseur de l’opprimé !

FIN DU PROLOGUE.

PREMIÈRE PARTIE.

Une taverne.

GABRIEL, MARC, GROUPES attablés, L’HOTE, allant et venant, puis LE COMTE ASTOLPHE DE BRAMANTE.

GABRIEL, s’asseyant à une table.

Marc ! prends place ici, en face de moi, assis, vite !

MARC, hésitant à s’asseoir.

Monseigneur… ici ?…

GABRIEL.

Dépêche ! tous ces lourdauds nous regardent ; sois un peu moins empesé… Nous ne sommes point ici dans le château de mon grand-père. Demande du vin.

(Marc frappe sur la table. L’hôte s’approche.)

L’HÔTE.

Quel vin servirai-je à vos excellences ?

MARC, à Gabriel.

Quel vin servira-t-on à votre excellence ?

GABRIEL, à l’hôte.

Belle question ! pardieu ! du meilleur. (L’hôte s’éloigne. À Marc.) Ah çà ! ne saurais-tu prendre des manières plus dégagées ? Oublies-tu où nous sommes, et veux-tu me compromettre ?

MARC.

Je ferai mon possible… Mais en vérité je n’ai pas l’habitude… Êtes-vous bien sûr que ce soit ici ?…

GABRIEL.

Très sûr. — Ah ! le local a mauvais air, j’en conviens ; mais c’est la manière de voir les choses qui fait tout. Allons, vieil ami, un peu d’aplomb.

MARC.

Je souffre de vous voir ici !… Si quelqu’un allait vous reconnaître…

GABRIEL.

Eh bien ! cela ferait le meilleur effet du monde.

GROUPE D’ÉTUDIANS. — UN ÉTUDIANT.

Gageons que ce jeune vaurien vient ici avec son oncle pour le griser et lui avouer ses dettes entre deux vins.

AUTRE ÉTUDIANT.

Cela ? c’est un garçon rangé. Rien qu’aux plis de sa fraise on voit que c’est un pédant.

UN AUTRE.

Lequel des deux ?

DEUXIÈME ÉTUDIANT.

L’un et l’autre.

MARC, frappant sur la table.

Eh bien ! ce vin ?

GABRIEL.

Àmerveille ! frappe plus fort.

GROUPE DE SPADASSINS. — PREMIER SPADASSIN.

Ces gens-là sont bien pressés ! Est-ce que la gorge brûle à ce vieux fou ?

SECOND SPADASSIN.

Ils sont mis proprement.

SPADASSIN.

Heim ! un vieillard et un enfant ! quelle heure est-il ?

PREMIER SPADASSIN.

Occupe l’hôte afin qu’il ne les serve pas trop vite. Pour peu qu’ils vident deux flacons, nous gagnerons bien minuit.

DEUXIÈME SPADASSIN.

Ils sont bien armés.

TROISIÈME SPADASSIN.

Bah ! l’un sans barbe, l’autre sans dents !

(Astolphe entre.)

PREMIER SPADASSIN.

Ouf ! voilà ce ferrailleur d’Astolphe. Quand serons-nous débarrassés de lui ?

QUATRIÈME SPADASSIN.

Quand nous voudrons.

DEUXIÈME SPADASSIN.

Il est seul ce soir ?

QUATRIÈME SPADASSIN.

Attention ! (Il montre les étudians qui se lèvent.)

LE GROUE D’ÉTUDIANS. — PREMIER ÉTUDIANT.

Voilà le roi des tapageurs, Astolphe. Invitons-le à vider un flacon avec nous ; sa gaieté nous réveillera.

DEUXIÈME ÉTUDIANT.

Ma foi non. Il se fait tard ; les rues sont mal fréquentées.

PREMIER ÉTUDIANT.

N’as-tu pas ta rapière ?

DEUXIÈME ÉTUDIANT.

Ah ! je suis las de ces sottises-là. C’est l’affaire des sbires, et non la nôtre, de faire la guerre aux voleurs toutes les nuits.

TROISIÈME ÉTUDIANT.

Et puis, je n’aime guère ton Astolphe. Il a beau être gueux et débauché, il ne peut oublier qu’il est gentilhomme, et de temps en temps il lui prend, comme malgré lui, des airs de seigneurie qui me donnent envie de le souffleter.

DEUXIÈME ÉTUDIANT.

Et ces deux cuistres qui boivent là tristement dans un coin me font l’effet de barons allemands mal déguisés.

PREMIER ÉTUDIANT.

Décidément, le cabaret est mal composé ce soir. Partons.

(Ils paient l’hôte et sortent. Les spadassins suivent tous leurs mouvemens. Gabriel est occupé à examiner Astolphe, qui s’est jeté sur un banc d’un air farouche, les coudes appuyés sur la table, sans demander à boire et sans regarder personne.)

MARC, bas à Gabriel.

C’est un beau jeune homme ; mais quelle mauvaise tenue ! Voyez, sa fraise est déchirée et son pourpoint couvert de taches.

GABRIEL.

C’est la faute de son valet de chambre ! — Quel noble front ! Ah ! si j’avais ces traits mâles et ces larges mains !…

PREMIER SPADASSIN, regardant par la fenêtre.

Ils sont loin… Si ces deux benêts qui restent là sans vider leurs verres pouvaient partir aussi…

DEUXIÈME SPADASSIN.

Lui chercher querelle ici ? L’hôte est poltron…

TROISIÈME SPADASSIN.

Raison de plus.

DEUXIÈME SPADASSIN.

Il criera.

QUATRIÉME SPADASSIN.

On le fera taire.(Minuit sonne.)

(Astolphe frappe du poing sur la table. Les sbires l’observent alternativement avec Gabriel, qui ne regarde qu’Astolphe.)

MARC, bas à Gabriel.

Il y a là des gens de mauvaise mine qui vous regardent beaucoup.

GABRIEL.

C’est la gaucherie avec laquelle tu tiens ton verre qui les divertit.

MARC, buvant.

Ce vin est détestable, et je crains qu’il ne me porte à la tête.

(Long silence.)

PREMIER SPADASSIN.

Le vieux s’endort.

DEUXIÈME SPADASSIN.

Il n’est pas ivre.

TROISIÈME SPADASSIN.

Mais il a une bonne dose d’hivers dans le ventre. Va voir un peu si Mezzani n’est pas par là dans la rue ; c’est son heure. Ce jeune gars qui ouvre là-bas de si grands yeux a un surtout de velours noir qui n’annonce pas des poches percées. (Le deuxième spadassin va à la porte.)

L’HÔTE, à Astolphe.

Eh bien ! seigneur Astolphe, quel vin aurai-je l’honneur de vous servir ?

ASTOLPHE.

Va-t’en à tous les diables !

TROISIÈME SPADASSIN, à l’hôte à demi-voix, sans qu’Astolphe le remarque.

Ce seigneur vous a demandé trois fois du malvoisie.

L’HÔTE.

En vérité ?

(Il sort en courant. Le premier spadassin fait un signe au troisième, qui met un banc en travers de la porte comme par hasard. Le deuxième rentre avec un cinquième compagnon.)

LE PREMIER SPADASSIN.

Mezzani ?

MEZZANI, bas.

C’est entendu. D’une pierre deux coups… Le moment est bon. La ronde vient de passer. J’entame la querelle. (Haut.) Quel est donc le mal appris qui se permet de bâiller de la sorte ?

ASTOLPHE.

Il n’y a de mal appris ici que vous, mon maître. (Il recommence à bâiller, en étendant les bras avec affectation.)

MEZZANI.

Seigneur mal peigné, prenez garde à vos manières.

ASTOLPHE, s’étendant comme pour dormir.

Tais-toi, bravache, j’ai sommeil.

PREMIER SPADASSIN, lui lançant son verre.

Astolphe, à ta santé !

ASTOLPHE.

Àla bonne heure ; il me manquait d’avoir cassé quelque cruche ou battu quelque chien aujourd’hui.

MEZZANI, tenant Astolphe à la gorge.

Eh ! vous autres, lourdauds, tombez donc sur l’enfant.

PREMIER SPADASSIN, courant sur Gabriel.

Il tremble.

ASTOLPHE, qui s’est dégagé des mains de Mezzani, se rapproche de Gabriel en continuant à se battre.

Bien, mon jeune lion ! courage, mon beau jeune homme !…

(Il traverse Mezzani de son épée.)

MEZZANI, tombant.

Àmoi ! camarades ; je suis mort…

L’HÔTE, crie en dehors.

Au secours ! au meurtre ! on s’égorge dans ma maison !

(Le combat continue.)

DEUXIÈME SPADASSIN.

Mezzani mort… Sanche mourant… trois contre trois… Bonsoir !

(Il s’enfuit ; les deux autres veulent en faire autant. Astolphe se met en travers de la porte.)

ASTOLPHE.

Non pas, non pas. Mort aux mauvaises bêtes ! À toi, don Gibet, à toi, coupe-bourse !…

LE SPADASSIN, à Gabriel.

Grace ! mon jeune maître, grace ! Vois, la fenêtre est ouverte, je puis me sauver… ne me perds pas ! C’était mon premier crime, ce sera le dernier… Ne me fais pas douter de la miséricorde de Dieu !… Laisse-moi !… pitié !

GABRIEL.

Misérable ! que Dieu t’entende et te punisse doublement si tu blasphèmes !… Va !

LE SPADASSIN, montant sur la fenêtre.

Je m’appelle Giglio… Je te dois la vie !…

(Il s’élance et disparaît. La garde entre et s’empare des deux autres, qui essayaient de fuir.)

ASTOLPHE.

Bon ! à votre affaire, messieurs les sbires ! Vous arrivez selon l’habitude, quand on n’a plus besoin de vous ! Enlevez-nous ces deux cadavres ; et vous, monsieur l’hôte, faites relever les tables. (À Gabriel, qui se lave les mains avec empressement.) Voilà de la coquetterie ; ces souillures étaient glorieuses, mon jeune brave !

GABRIEL, très pâle et près de défaillir.

J’ai horreur du sang.

ASTOLPHE.

Vrai Dieu ! il n’y paraît guère quand vous vous battez ! Laissez-moi serrer cette petite main blanche qui combat comme celle d’Achille.

GABRIEL, s’essuyant les mains avec un mouchoir de soie richement brodé.

De grand cœur, seigneur Astolphe, le plus téméraire des hommes !

(Il lui serre la main.)

MARC, à Gabriel.

Monseigneur, n’êtes-vous pas blessé ?

ASTOLPHE.

Monseigneur ? En effet ! vous avez tout l’air d’un prince. Eh bien ! puisque vous connaissez mon nom, vous savez que je suis de bonne maison, et que vous pouvez, sans déroger, me compter parmi vos amis. (Se retournant vers les sbires, qui ont interrogé l’hôte et qui s’approchent pour le saisir.) Eh bien ! à qui en avez-vous, maintenant, chers oiseaux de nuit ?

LE CHEF DES SBIRES.

Seigneur Astolphe, vous allez attendre en prison que la justice ait éclairci cette affaire. (À Gabriel.) Monsieur, veuillez aussi nous suivre.

ASTOLPHE, riant.

Comment ! éclairci ? Il me semble qu’elle est assez claire comme cela. Des assassins tombent sur nous ; ils étaient cinq contre trois, et parce qu’ils comptaient sur la faiblesse d’un vieillard et d’un enfant… Mais ce sont de braves compagnons… Ce jeune homme… Tiens, sbire, tu devrais te prosterner. En attendant, voilà pour boire… Laisse-nous tranquilles… (Il fouille dans sa poche) Ah ! j’oubliais que j’ai perdu ce soir mon dernier écu Mais demain si je te retrouve dans quelque coupe-gorge comme celui-ci, je te paierai double aubaine… entends-tu ? Monsieur est un prince… le prince de… neveu du cardinal de… (À l’oreille du sbire.) Le bâtard du dernier pape… (À Gabriel.) Glissez-leur trois écus, et dites-leur votre nom.

Gabriel, leur jetant sa bourse.

Le prince Gabriel de Bramante.

ASTOLPHE.

Bramante ! mon cousin germain. Par Bacchus et par le diable ! il n’y a pas de bâtard dans notre famille…

LE CHEF DES SBIRES, recevant la bourse de Gabriel et regardant l’hôte avec hésitation.

En indemnisant l’hôte pour les meubles brisés et le vin répandu,… cela peut s’arranger… Quand les assassins seront en jugement, vos seigneuries comparaîtront.

ASTOLPHE.

Àtous les diables ! c’est assez d’avoir la peine de les larder… Je ne veux plus entendre parler d’eux. (Bas à Gabriel.) Quelque chose à l’hôte, et ce sera fini.

GABRIEL, tirant une autre bourse.

Faut-il donc acheter la police et les témoins, comme si nous étions des malfaiteurs ?

ASTOLPHE.

Oui, c’est assez l’usage dans ce pays-ci.

L’HÔTE, refusant l’argent de Gabriel.

Non, monseigneur, je suis bien tranquille sur le dommage que ma maison a souffert. Je sais que votre altesse me le paiera généreusement, et je ne suis pas pressé. Mais il faut que justice se fasse. Je veux que ce tapageur d’Astolphe soit arrêté et demeure en prison jusqu’à ce qu’il m’ait payé la dépense qu’il fait chez moi depuis six mois. D’ailleurs, je suis las du bruit et des rixes qu’il apporte ici tous les soirs avec ses méchans compagnons. Il a réussi à déconsidérer ma maison… C’est lui qui entame toujours les querelles, et je suis sûr que la scène de ce soir a été provoquée par lui

UN DES SPADASSINS, garrotté.

Oui, oui ; nous étions là bien tranquilles…

ASTOLPHE, d’une voix tonnante.

Voulez-vous bien rentrer sous terre, abominable vermine ! (À l’hôte.) Ah ! ah ! déconsidérer la maison de monsieur ! (Riant aux éclats.) Entacher la réputation du coupe-gorge de monsieur ! Un repaire d’assassins… une caverne de bandits…

L’HÔTE.

Et qu’y veniez-vous faire, monsieur, dans cette caverne de bandits ?

ASTOLPHE.

Ce que la police ne fait pas, purger la terre de quelques coupe-jarrets.

LE CHEF DES SBIRES.

Seigneur Astolphe, la police fait son devoir.

ASTOLPHE.

Bien dit, mon maître : à preuve que sans notre courage et nos armes nous étions assassinés là tout à l’heure.

L’HÔTE.

C’est ce qu’il faut savoir. C’est à la justice d’en connaître. Messieurs, faites votre devoir, ou je porte plainte.

LE CHEF DES SBIRES, d’un air digne.

La police sait ce qu’elle a à faire. Seigneur Astolphe, marchez avec nous.

L’HÔTE.

Je n’ai rien à dire contre ces nobles seigneurs…

(Montrant Gabriel et Marc.)

GABRIEL, aux sbires.

Messieurs, je vous suis. Si votre devoir est d’arrêter le seigneur Astolphe, mon devoir est de me remettre également entre les mains de la justice. Je suis complice de sa faute, si c’est une faute que de défendre sa vie contre des brigands. Un des cadavres qui gisaient ici tout à l’heure a péri de ma main.

ASTOLPHE.

Brave cousin !

L’HÔTE.

Vous, son cousin ? fi donc ! Voyez l’insolence ! un misérable qui ne paie pas ses dettes !

GABRIEL.

Taisez-vous, monsieur, les dettes de mon cousin seront payées. Mon intendant passera chez vous demain matin.

L’HÔTE, s’inclinant.

Il suffit, monseigneur.

ASTOLPHE.

Vous avez tort, cousin, cette dette-ci devrait être payée en coups de bâton. J’en ai bien d’autres auxquelles vous eussiez dû donner la préférence.

GABRIEL.

Toutes seront payées.

ASTOLPHE.

Je crois rêver… Est-ce que j’aurais fait mes prières ce matin ? ou ma bonne femme de mère aurait-elle payé une messe à mon intention ?

LE CHEF DES SBIRES.

En ce cas, les affaires peuvent s’arranger…

GABRIEL.

Non, monsieur, la justice ne doit pas transiger ; conduisez-nous en prison… Gardez l’argent, et traitez-nous bien.

LE CHEF DES SBIRES.

Passez, monseigneur.

MARC, à Gabriel.

Ysongez-vous ? en prison, vous, monseigneur ?

GABRIEL.

Oui, je veux connaître un peu de tout.

MARC.

Bonté divine ! que dira monseigneur votre grand-père ?

GABRIEL.

Il dira que je me conduis comme un homme.

En prison.

GABRIEL, ASTOLPHE, LE CHEF DES SBIRES, MARC.

GABRIEL.

Il dort comme s’il n’avait jamais connu d’autre domicile ! Il n’éprouve pas, comme moi, une horrible répugnance pour ces murs souillés de blasphèmes, pour cette couche où des assassins et des parricides ont reposé leur tête maudite ! — Sans doute, ce n’est pas la première nuit qu’il passe en prison ! — Étrangement calme ! et pourtant il a ôté la vie à son semblable, il y a une heure ; — son semblable ! un bandit ? — Oui, son semblable. L’éducation et la fortune eussent peut-être fait de ce bandit un brave officier, un grand capitaine. Qui peut savoir cela ? et qui s’en inquiète ? — Celui-là seul à qui l’éducation et le caprice de l’orgueil ont créé une destinée si contraire au vœu de la nature : moi ! — Moi aussi, je viens de tuer un homme… un homme qu’un caprice analogue eût pu, au sortir du berceau, ensevelir sous une robe et jeter à jamais dans la vie timide et calme du cloître ! (Regardant Astolphe.) Il est étrange que l’instant qui nous a rapprochés pour la première fois ait fait de chacun de nous un meurtrier ! Sombre présage ! mais dont je suis le seul à me préoccuper, comme si, en effet, mon ame était d’une nature différente… — Non, je n’accepterai pas cette idée d’infériorité ! Les hommes seuls l’ont créée, Dieu la réprouve. — Ayons le même stoïcisme que ceux-là, qui dorment après une scène de meurtre et de carnage.

(Il se jette sur un autre lit.)

ASTOLPHE, rêvant.

Ah ! perfide Faustina ! tu vas souper avec Alberto, parce qu’il m’a gagné mon argent !… je te… méprise… (Il s’éveille et s’assied sur son lit.) Voilà un sot rêve ! et un réveil plus sot encore ! la prison ! Eh ! compagnons ?… Point de réponse ; il paraît que tout le monde dort. Bonne nuit ! (Il se recouche et se rendort.)

GABRIEL, se soulevant, le regarde.

Faustina ! Sans doute c’est le nom de sa maîtresse. Il rêve à sa maîtresse ; et moi, je ne puis songer qu’à cet homme dont les traits se sont hideusement contractés quand ma balle l’a frappé… Je ne l’ai pas vu mourir… il me semble qu’il râlait encore sourdement quand les sbires l’ont emporté… J’ai détourné les yeux… je n’aurais pas eu le courage de regarder une seconde fois cette bouche sanglante, cette tête fracassée !… Je n’aurais pas cru la mort si horrible. L’existence de ce bandit est-elle donc moins précieuse que la mienne ? La mienne ! n’est-elle pas à jamais misérable ? N’est-elle pas criminelle aussi ? — Mon Dieu ! pardonnez-moi. — J’ai accordé la vie à l’autre… je n’aurais pas eu le courage de la lui ôter… — Et lui !… qui dort là si profondément, il n’eût pas fait grace ; il n’en voulait laisser échapper aucun ! Était-ce courage ? était-ce férocité ?

ASTOLPHE, rêvant.

Àmoi ! à l’aide ! on m’assassine… (Il s’agite sur son lit.) Infâmes ! six contre un !… Je perds tout mon sang !… Dieu, Dieu !…

GABRIEL.

Arrêtez, Astolphe ! revenez à vous : c’est un rêve !… Vous maltraitez mon vieux serviteur. (Il le secoue et l’éveille.)

ASTOLPHE, va tomber sur son lit et s’essuie le front.

C’est un affreux cauchemar en effet ! Oui, je vous reconnais bien maintenant ! Je suis couvert d’une sueur glacée. J’ai bu ce soir du vin détestable. — Ne faites pas attention à moi.

(Il s’étend pour dormir. Gabriel jette son manteau sur Astolphe et va se rasseoir sur son lit.)

GABRIEL.

Ah ! ils rêvent donc aussi, les autres ?… Ils connaissent donc le trouble, l’égarement, la crainte… du moins en songe ! Ce lourd sommeil n’est que le fait d’une organisation plus grossière… ou plus robuste ; ce n’est pas le résultat d’une ame plus ferme, d’une imagination plus calme. — Je ne sais pourquoi cet orage qui a passé sur lui, m’a rendu une sorte de sérénité ; il me semble qu’à présent je pourrai dormir… Mon Dieu, je n’ai pas d’autre ami que vous !… Depuis le jour fatal où ce secret funeste m’a été dévoilé, je ne me suis jamais endormi sans remettre mon ame entre vos mains, et sans vous demander la justice et la vérité !… Vous me devez plus de secours et de protection qu’à tout autre, car je suis une étrange victime !… (Il s’endort.)

ASTOLPHE, se relevant.

Impossible de dormir en paix, d’épouvantables images assiègent mon cerveau. Il vaudra mieux me tenir éveillé, ou boire une bouteille de ce vin que le charitable sbire, ému jusqu’aux larmes par la jeunesse et par les écus de mon petit cousin, a glissée par-là… (Il cherche sous les bancs, et se trouve près du lit de Gabriel.) Cet enfant dort du sommeil des anges ! Ma foi ! c’est bien, à son âge, de dormir après une petite aventure comme celle de ce soir. Il a, pardieu ! tué son homme plus lestement que moi ! et avec un petit air tranquille… C’est le sang du vieux Jules qui coule dans ces fines veines bleues, sous cette peau si blanche !… Un beau garçon, vraiment ! élevé, comme une demoiselle, au fond d’un vieux château, par un vieux pédant hérissé de grec et de latin ; du moins c’est ce qu’on m’a dit… Il paraît que cette éducation-là en vaut bien une autre. — Ah ça ! vais-je m’attendrir comme le cabaretier et comme le sbire, parce qu’il a promis de payer mes dettes ? Oh, non pas ! je garderai mon franc parler avec lui. Pourtant, je sens que je l’aime, ce garçon-là ; j’aime la bravoure dans une organisation délicate. Beau mérite, à moi, d’être intrépide, avec des muscles de paysan ! Il est capable de ne boire que de l’eau, lui ! — Si je le croyais, j’en boirais aussi, ne serait-ce que pour avoir ce sommeil angélique ! mais, comme il n’y en a pas ici… (Il prend la bouteille et la quitte.) Eh bien ! qu’ai-je donc à le regarder ainsi, comme malgré moi ? Avec ses quinze ou seize ans, et son menton lisse comme celui d’une femme, il me fait illusion… je voudrais avoir une maîtresse qui lui ressemblât. Mais une femme n’aura jamais ce genre de beauté, cette candeur mêlée à la force, ou du moins au sentiment de la force… Cette joue rosée est celle d’une femme, mais ce front large et pur est celui d’un homme. (Il remplit son verre et s’assied, en se retournant à chaque instant pour regarder Gabriel. Il boit.) La Faustina est une jolie fille… mais il y a toujours dans cette créature, malgré ses minauderies, une impudence indélébile… son rire surtout me crispe les nerfs. Un rire de courtisane ! — J’ai rêvé qu’elle soupait avec Alberto ; elle en est, mille tonnerres, bien capable ! (Regardant Gabriel.) Si je l’avais vue une seule fois dormir ainsi, j’en serais véritablement amoureux. — Mais elle est laide quand elle dort ! on dirait qu’il y a dans son ame quelque chose de vil ou de farouche qui disparaît à son gré quand elle parle ou quand elle chante, mais qui se montre quand sa volonté est enchaînée par le sommeil… — Pouah ! ce vin est couleur de sang… il me rappelle mon cauchemar… Décidément je me dégoûte du vin, je me dégoûte des femmes, je me dégoûte du jeu… Il est vrai que je n’ai plus soif, que ma poche est vide, et que je suis en prison. — Mais je m’ennuie profondément de la vie que je mène ; et puis, ma mère l’a dit. Dieu fera un miracle et je deviendrai un saint. — Oh ! qu’est-ce que je vois ? c’est très édifiant ! mon petit cousin porte un reliquaire ; si je pouvais écarter tout doucement le col de sa chemise, couper le ruban et voler l’amulette, pour la lui faire chercher à son réveil…

(Il s’approche doucement du lit de Gabriel et avance la main. Gabriel s’éveille brusquement et tire son poignard de son sein.)

GABRIEL.

Que me voulez-vous ? Ne me touchez pas, monsieur, ou vous êtes mort !

ASTOLPHE.

Malpeste ! que vous avez le réveil farouche, mon beau cousin ! vous avez failli me percer la main.

GABRIEL, sèchement et sautant à bas de son lit.

Mais aussi, que me vouliez-vous ? Quelle fantaisie vous prend de m’éveiller en sursaut ? C’est une fort sotte plaisanterie.

ASTOLPHE.

Oh ! oh ! cousin ! ne nous fâchons pas. Il est possible que je sois un sot plaisant, mais je n’aime pas beaucoup à me l’entendre dire. — Croyez-moi, ne nous brouillons pas avant de nous connaître ; si vous voulez que je vous le dise, la relique que vous avez au cou me divertissait… J’ai eu tort, peut-être ; mais ne me demandez pas d’excuses, je ne vous en ferai pas.

GABRIEL.

Si ce colifichet vous fait envie, je suis prêt à vous le donner. Mon père en mourant me le mit au cou, et long-temps il m’a été précieux ; mais depuis quelque temps, je n’y tiens plus guère. Le voulez-vous ?

ASTOLPHE.

Non ! Que voulez-vous que j’en fasse : mais savez-vous que ce n’est pas bien, ce que vous dites là ? La mémoire d’un père devrait vous être sacrée.

GABRIEL.

C’est possible ! mais une idée !… Chacun a les siennes !

ASTOLPHE.

Eh bien ! moi, qui ne suis qu’un mauvais sujet, je ne voudrais pas parler ainsi. J’étais bien jeune aussi quand je perdis mon père, mais tout ce qui me vient de lui m’est précieux.

GABRIEL.

Je le crois bien !

ASTOLPHE.

Je vois que vous ne songez ni à ce que vous me dites, ni à ce que je vous réponds. Vous êtes préoccupé ? à votre aise ! — fatigué peut-être ? Buvez un gobelet de vin. Il n’est pas trop mauvais pour du vin de prison.

GABRIEL.

Je ne bois jamais de vin.

ASTOLPHE.

J’en étais sûr ! à ce régime-là votre barbe ne poussera jamais, mon cher enfant.

GABRIEL.

C’est fort possible ; la barbe ne fait pas l’homme.

ASTOLPHE.

Elle y contribue du moins beaucoup ; cependant vous êtes en droit de parler comme vous faites. Vous avez le menton comme le creux de la main, et vous êtes, je crois, plus brave que moi.

GABRIEL.

Vous croyez ?

ASTOLPHE.

Drôle de garçon ! c’est égal ; un peu de barbe vous ira bien. Vous verrez que les femmes vous regarderont d’un autre œil.

GABRIEL, haussant les épaules.

Les femmes ?

ASTOLPHE.

Oui. Est-ce que vous n’aimez pas non plus les femmes !

GABRIEL.

Je ne peux pas les souffrir.

ASTOLPHE, riant.

Ah ! ah ! qu’il est original ! alors qu’est-ce que vous aimez ! le grec, la rhétorique, la géométrie, quoi ?

GABRIEL.

Rien de tout cela. J’aime mon cheval, le grand air, la musique, la poésie, la solitude, la liberté avant tout.

ASTOLPHE.

Mais ! c’est très joli tout cela ; cependant je vous aurais cru tant soit peu philosophe.

GABRIEL.

Je le suis un peu.

ASTOLPHE.

Mais j’espère que vous n’êtes pas égoïste ?

GABRIEL.

Je n’en sais rien.

ASTOLPHE.

Quoi ! n’aimez-vous personne ? N’avez-vous pas un seul ami ?

GABRIEL.

Pas encore ; mais je désire vous avoir pour ami.

ASTOLPHE.

Moi ! c’est très obligeant de votre part, mais savez-vous si j’en suis digne ?

GABRIEL.

Je désire que vous le soyez. Il me semble que vous ne pourrez pas être autrement, d’après ce que je me propose d’être pour vous.

ASTOLPHE.

Oh ! doucement, doucement, mon cousin ! Vous avez parlé de payer mes dettes ; j’ai répondu : Faites, si cela vous amuse ; mais maintenant, je vous dis : — Pas d’airs de protection, s’il vous plaît, et surtout pas de sermons. Je ne tiens pas énormément à payer mes dettes ; et si vous les payez, je ne promets nullement de n’en pas faire d’autres. Cela regarde mes créanciers. Je sais bien que pour l’honneur de la famille, il vaudrait mieux que je fusse un garçon rangé, que je ne hantasse point les tavernes et les mauvais lieux, ou du moins que je me livrasse à mes vices en secret…

GABRIEL.

Ainsi vous croyez que c’est pour l’honneur de la famille que je m’offre à vous rendre service ?

ASTOLPHE.

Cela peut être ; on fait beaucoup de choses dans notre famille par amour-propre.

GABRIEL.

Et encore plus par rancune.

ASTOLPHE.

Comment cela ?

GABRIEL.

Oui ; — on se hait dans notre famille, — et c’est fort triste !

ASTOLPHE.

Moi, je ne hais personne, je vous le déclare. Le ciel vous a fait riche et raisonnable ; il m’a fait pauvre et prodigue ; il s’est montré trop partial peut-être. Il eût mieux fait de donner au sang des Octave un peu de l’économie et de la prudence des Jules, au sang des Jules un peu de l’insouciance et de la gaieté des Octave. Mais enfin, si vous êtes, comme vous le paraissez, mélancolique et orgueilleux, j’aime encore mieux mon enjouement et ma bonhomie que votre ennui et vos richesses. Vous voyez que je n’ai pas sujet de vous haïr, car je n’ai pas sujet de vous envier.

GABRIEL.

Écoutez, Astolphe, vous vous trompez sur mon compte. Je suis mélancolique par nature, il est vrai, mais je ne suis point orgueilleux. Si j’avais eu des dispositions à l’être, l’exemple de mes parens m’en aurait guéri. Je vous ai semblé un peu philosophe ; je le suis assez pour haïr et renier cette chimère qui met l’isolement, la haine et le malheur à la place de l’union, des sympathies et du bonheur domestique.

ASTOLPHE.

C’est bien parler. À ce compte, j’accepte votre amitié. Mais ne vous ferez-vous pas un mauvais parti avec le vieux prince, mon grand-oncle, si vous me fréquentez ?

GABRIEL.

Très certainement, cela arrivera.

ASTOLPHE.

En ce cas, restons-en là, croyez-moi. Je vous remercie de vos bonnes intentions ; comptez que vous aurez en moi un parent plein d’estime, toujours disposé à vous rendre service, et désireux d’en trouver l’occasion ; mais ne troublez pas votre vie par une amitié romanesque où tout le profit et la joie seraient de mon côté, où toutes les luttes et tous les chagrins retomberaient sur vous. Je ne le veux pas.

GABRIEL.

Et moi ! je le veux, Astolphe ; écoutez-moi. Il y a huit jours, j’étais encore un enfant ; élevé au fond d’un vieux manoir avec un gouverneur, une bibliothèque, des faucons et des chiens, je ne savais rien de l’histoire de notre famille et des haines qui ont divisé nos pères ; j’ignorais jusqu’à votre nom, jusqu’à votre existence ; on m’avait élevé ainsi, pour m’empêcher, je suppose, d’avoir une idée ou un sentiment à moi, et l’on crut m’inoculer tout à coup la haine et l’orgueil héréditaire, en m’apprenant, dans une grave conférence, que j’étais, moi enfant, le chef, l’espoir, le soutien d’une illustre famille, dont vous étiez, vous, l’ennemi, le fardeau, la honte.

ASTOLPHE.

Il a dit cela, le vieux Jules ? Ô lâche insolence de la richesse !

GABRIEL.

Laissez en paix ce vieillard ; il est assez puni par la tristesse, la crainte et l’ennui qui rongent ses derniers jours. Quand on m’eut appris toutes ces choses, quand on m’eut bien dit que, par droit de naissance, je devais éternellement avoir mon pied sur votre tête, me réjouir de votre abaissement et me glorifier de votre abjection, je fis seller mon cheval, j’ordonnai à mon vieux serviteur de me suivre, et, prenant avec moi les sommes que mon grand-père avait destinées à mes voyages dans les diverses cours où il voulait m’envoyer apprendre le métier d’ambitieux, je suis venu vous trouver afin de dépenser cet argent avec vous en voyages d’instruction ou en plaisirs de jeune homme, comme vous l’entendrez. Je me suis dit que ma franchise vous convaincrait et lèverait tout vain scrupule de votre part ; que vous comprendriez le besoin que j’éprouve d’aimer et d’être aimé ; que vous partageriez avec moi en frère ; qu’enfin, vous ne me forceriez pas à me jeter dans la vie des orgueilleux, en vous montrant orgueilleux vous-même et en repoussant un cœur sincère qui vous cherche et vous implore.

ASTOLPHE, l’embrassant avec effusion.

Ma foi ! tu es un noble enfant ; il y a plus de fermeté, de sagesse et de droiture dans ta jeune tête, qu’il n’y en a jamais eu dans toute notre famille. Eh bien ! je le veux ; nous serons frères et nous nous moquerons des vieilles querelles de nos pères. Nous courrons le monde ensemble ; nous nous ferons de mutuelles concessions, afin d’être toujours d’accord ; je me ferai un peu moins fou, tu te feras un peu moins sage. Ton grand-père ne peut pas te déshériter, tu le laisseras gronder et nous nous chérirons à sa barbe ; toute la vengeance que je veux tirer de sa haine, c’est de t’aimer de toute mon ame.

GABRIEL, lui serrant la main.

Merci, Astolphe ; vous m’ôtez un grand poids de la poitrine.

ASTOLPHE.

C’est donc pour me rencontrer que tu avais été ce soir à la taverne ?

GABRIEL.

On m’avait dit que vous étiez là tous les soirs.

ASTOLPHE.

Cher Gabriel ! et tu as failli être assassiné dans ce tripot ! et je l’eusse été, moi, peut-être sans ton secours ! ah ! je ne t’exposerai jamais plus à ces ignobles périls ; je sens que pour toi j’aurai la prudence que je n’avais pas pour moi-même. Ma vie me semblera plus précieuse unie à la tienne.

GABRIEL, s’approchant de la grille de la fenêtre.

Tiens ! le jour est levé : regarde, Astolphe, comme le soleil rougit les flots en sortant de leur sein. Puisse notre amitié être aussi pure, aussi belle que le jour dont cette aurore est le brillant présage !

(Le geôlier et le chef des sbires entrent.)

LE CHEF DES SBIRES.

Messeigneurs, en apprenant vos noms, le chef de la police a ordonné que vous fussiez mis en liberté sur-le-champ.

ASTOLPHE.

Tant mieux, la liberté est toujours agréable ; elle est comme le bon vin, on n’attend pas pour en boire que la soif soit venue.

GABRIEL.

Allons ! vieux Marc, éveille-toi. Notre captivité est déjà terminée.

MARC, bas à Gabriel.

Eh quoi ! mon cher maître, vous allez sortir bras dessus bras dessous avec le seigneur Astolphe ?… Que dira son altesse si on vient à lui redire…

GABRIEL.

Son altesse aura bien d’autres sujets de s’étonner. Je le lui ai promis ; je me comporterai en homme !

SECONDE PARTIE.

Dans la maison d’Astolphe.

ASTOLPHE, LA FAUSTINA.

FAUSTINA, à part.

Jamais femme mit-elle autant de soin à sa toilette, et de plaisir à se contempler ? Le fat !

ASTOLPHE, qui voit Faustina dans la glace. À part.

Bon ! je te vois fort bien, fléau de ma bourse, ennemi de mon salut ! Ah ! tu reviens me trouver ! Je vais te faire un peu damner à mon tour.

(Il jette sa toque avec une affectation d’impatience et arrange sa chevelure minutieusement.)

FAUSTINA, s’assied et le regarde. Toujours à part.

Courage, admire-toi, beau damoiseau ! Et qu’on dise que les femmes sont coquettes ! Il ne daignera pas se retourner !

ASTOLPHE, à part.

Je gage qu’on s’impatiente. Oh ! je n’aurai pas fini de si tôt !

(Il recommence à essayer ses toques.)

FAUSTINA, à part.

Encore !… Le fait est qu’il est beau, bien plus beau qu’Antonio ; et on dira ce qu’on voudra, rien ne fait tant d’honneur que d’être au bras d’un beau cavalier. Cela vous pare mieux que tous les joyaux du monde. Quel dommage que tous ces Alcibiades soient si vite ruinés ! En voilà un qui n’a plus le moyen de donner une agrafe de ceinture, ou un nœud d’épaule à une femme !

ASTOLPHE, feignant de se parler à lui-même.

Peut-on poser ainsi une plume sur une barrette ? Ces gens-là s’imaginent toujours coiffer des étudians de Pavie !

(Il arrache la plume et la jette par terre. Faustina la ramasse.)

FAUSTINA, à part.

Une plume magnifique, et le costumier la lui fera payer. Mais où prend-il assez d’argent pour louer de si riches habits ? (Regardant autour d’elle.) Eh mais ! je n’y avais pas fait attention ! Comme cet appartement est changé ! Quel luxe ! C’est un palais aujourd’hui ! Des glaces ! des tableaux ! (Regardant le sofa où elle est assise.) Un meuble de velours tout neuf, avec des crépines d’or fin ! Aurait-il fait un héritage ? Ah ! mon Dieu, et moi qui depuis huit jours… Faut-il que je sois aveugle ! Un si beau garçon !… (Elle tire de sa poche un petit miroir et arrange sa coiffure.)

ASTOLPHE, à part.

Oh ! c’est bien inutile ! Je suis dans le chemin de la vertu.

FAUSTINA, se levant et allant à lui.

Àvotre aise, infidèle ! Quand donc le beau Narcisse daignera-t-il détourner la tête de son miroir ?

ASTOLPHE, sans se retourner.

Ah ! c’est toi, petite ?

FAUSTINA.

Quittez ce ton protecteur et regardez-moi.

ASTOLPHE, sans se retourner.

Que me veux-tu ? Je suis pressé.

FAUSTINA, le tirant par le bras.

Mais, vraiment, vous ne reconnaissez pas ma voix, Astolphe ? Votre miroir vous absorbe !

ASTOLPHE, se retourne lentement et la regarde d’un air indifférent.

Eh bien ! qu’y a-t-il ? Je vous regarde. Vous n’êtes pas mal mise. Où passez-vous la nuit ?

FAUSTINA, à part.

Du dépit ? La jalousie le rendra moins fier. Payons d’assurance. (Haut.) Je soupe chez Ludovic.

ASTOLPHE.

J’en suis bien aise, c’est là aussi que je vais tout à l’heure.

FAUSTINA.

Je ne m’étonne plus de ce riche déguisement. Ce sera une fête magnifique. Les plus belles filles de la ville y sont conviées ; chaque cavalier amène sa maîtresse. Et tu vois que mon costume n’est pas de mauvais goût.

ASTOLPHE.

Un peu mesquin ! C’est du goût d’Antonio ? Ah ! je ne reconnais pas là sa libéralité accoutumée. Il paraît, ma pauvre Faustina, qu’il commence à se dégoûter de toi ?

FAUSTINA.

C’est moi plutôt qui commence à me dégoûter de lui.

ASTOLPHE, essayant des gants.

Pauvre garçon !

FAUSTINA.

Vous le plaignez ?

ASTOLPHE.

Beaucoup, il est en veine de malheur. Son oncle est mort la semaine passée, et ce matin à la chasse, le sanglier a éventré le meilleur de ses chiens.

FAUSTINA.

C’est juste comme moi : ma camériste a cassé ce matin mon magot de porcelaine du Japon, mon perroquet s’est empoisonné avant-hier, et je ne t’ai pas vu de la semaine.

ASTOLPHE, feignant d’avoir mal entendu.

Qu’est-ce que tu dis de Célimène ? J’ai dîné chez elle hier. Et toi, où dînes-tu demain ?

FAUSTINA.

Avec toi.

ASTOLPHE.

Tu crois ?

FAUSTINA.

C’est une fantaisie que j’ai.

ASTOLPHE.

Moi, j’en ai une autre.

FAUSTINA.

Laquelle ?

ASTOLPHE.

C’est de m’en aller à la campagne avec une créature charmante dont j’ai fait la conquête ces jours-ci.

FAUSTINA.

Ah ! ah ! Eufémia sans doute ?

ASTOLPHE.

Fi donc !

FAUSTINA.

Célimène ?

ASTOLPHE.

Ah bah !

FAUSTINA.

Francesca ?

ASTOLPHE.

Grand merci !

FAUSTINA.

Mais qui donc ? Je ne la connais pas ?

ASTOLPHE.

Personne ne la connaît encore ici. C’est une ingénue qui arrive de son village. Belle comme les amours, timide comme une biche, sage et fidèle comme…

FAUSTINA.

Comme toi ?

ASTOLPHE.

Oui, comme moi, et c’est beaucoup dire, car je suis à elle pour la vie.

FAUSTINA.

Je t’en félicite… Et nous la verrons ce soir, j’espère ?

ASTOLPHE.

Je ne crois pas… Peut-être cependant. (À part.) Oh ! la bonne idée. (Haut.) Oui, j’ai envie de la mener chez Ludovic. Ce brave artiste me saura gré de lui montrer ce chef-d’œuvre de la nature, et il voudra faire tout de suite sa statue… Mais je n’y consentirai pas ; je suis jaloux de mon trésor.

FAUSTINA.

Prends garde que celui-là ne s’en aille comme ton argent s’est en allé. — En ce cas, adieu ; je venais te proposer d’être mon cavalier pour ce soir. C’est un mauvais tour que je voulais jouer à Antonio. Mais puisque tu as une dame, je vais trouver Menrique qui fait des folies pour moi.

ASTOLPHE, un peu ému.

Menrique ? (se remettant aussitôt.) Tu ne saurais mieux faire. À revoir, donc !

FAUSTINA, à part, en sortant.

Bah ! il est plus ruiné que jamais. Il aura engagé le dernier morceau de son patrimoine pour sa nouvelle passion. Dans huit jours, le seigneur sera en prison et la fille dans la rue. (Elle sort.)

ASTOLPHE, seul.

Avec Menrique ! à qui j’ai eu la sottise d’avouer que j’avais pris cette fille presqu’au sérieux… Je n’aurais qu’un mot à dire pour la retenir… (Il va vers la porte, et revient.) Oh ! non, pas de lâcheté, Gabriel me mépriserait, et il aurait raison. Bon Gabriel ! le charmant caractère ! l’aimable compagnon ! comme il cède à tous mes caprices, lui qui n’en a aucun, lui si sage, si pur ! Il me voit sans humeur et sans pédanterie continuer cette folle vie. Il ne me fait jamais de reproche, et je n’ai qu’à manifester une fantaisie pour qu’aussitôt il aille au-devant de mes désirs en me procurant argent, équipage, maîtresses, luxe de toute espèce. Je voudrais du moins qu’il prît sa part de mes plaisirs ; mais je crains bien que tout cela ne l’amuse pas, et que le rare enjouement qu’il me montre ne soit l’héroïsme de l’amitié. Oh ! si j’en étais sûr, je me corrigerais sur l’heure ; j’achèterais des livres, je me plongerais dans les auteurs classiques ; j’irais à confesse ; je ne sais pas ce que je ne ferais pas pour lui !… Mais il est bien long-temps à sa toilette. (Il va frapper à la porte de l’appartement de Gabriel.) Eh bien, ami ! es-tu prêt ? Pas encore ? Laisse-moi entrer, je suis seul ? — Non ? — Allons ! comme tu voudras. (Il revient.) Il s’enferme vraiment comme une demoiselle. Il veut que je le voie dans tout l’éclat de son costume. Je suis sûr qu’il sera charmant en fille ; la Faustina ne l’a pas vu, elle y sera prise, et toutes en crèveront de jalousie. — Il a eu pourtant bien de la peine à se décider à cette folie. Cher Gabriel ! c’est moi qui suis un enfant, et lui un homme, un sage, plein d’indulgence et de dévouement ! (Il se frotte les mains.) Ah ! je vais me divertir aux dépens de la Faustina ! Mais quelle impudente créature ! Antonio la semaine dernière, Menrique aujourd’hui ! Comme les pas de la femme sont rapides dans la carrière du vice ! Nous autres, nous savons, nous pouvons toujours nous arrêter ; mais elles, rien ne les retient sur cette pente fatale, et quand nous croyons la leur faire remonter, nous ne faisons que hâter leur chute au fond de l’abîme. Mes compagnons ont raison, moi qui passe pour le plus mauvais sujet de la ville, je suis le moins roué de tous. — J’ai des instincts de sentimentalité, je rêve des amours romanesques, et quand je presse dans mes bras une vile créature, je voudrais m’imaginer que je l’aime. — Antonio a dû bien se moquer de moi avec cette misérable folle ! — J’aurais dû la retenir ce soir, et m’en aller avec Gabriel déguisé et avec elle, en chantant le couplet deux femmes valent mieux qu’une. J’aurais donné du dépit à Antonio par Faustina, à Faustina par Gabriel… Allons ! il est peut-être temps encore… Elle a menti, elle n’aurait pas osé aller trouver ainsi Menrique… Elle n’est pas si effrontée ! — En attendant que Gabriel ait fini de se déguiser, je puis courir chez elle, c’est tout près d’ici. (Il s’enveloppe de son manteau.) Une femme peut-elle descendre assez bas pour n’être plus pour nous qu’un objet dont notre vanité fait parade comme d’un meuble ou d’un habit ! (Il sort.)

GABRIEL, en habit de femme très élégant, sort lentement de sa chambre. PÉRINNE le suit d’un air curieux et avide.

GABRIEL.

C’est assez, dame Périnne, je n’ai plus besoin de vous. Voici pour la peine que vous avez prise. (Il lui donne de l’argent.)

PÉRINNE.

Monseigneur, c’est trop de bonté. Votre seigneurie plaira à toutes les femmes, jeunes et vieilles, riches et pauvres ; car, outre que le ciel a tout fait pour elle, elle est d’une magnificence…

GABRIEL.

C’est bien, c’est bien, dame Périnne. Bonsoir !

PÉRINNE, mettant l’argent dans sa poche.

C’est vraiment trop ! votre altesse ne m’a pas permis de l’aider… je n’ai fait qu’attacher la ceinture et les bracelets. Si j’osais donner un dernier conseil à votre excellence, je lui dirais que son collier de dentelle monte trop haut ; elle a le cou blanc et rond comme celui d’une femme, les épaules feraient bon effet sous ce voile transparent.

(Elle veut arranger le fichu, Gabriel la repousse.)

GABRIEL.

Assez, vous dis-je ; il ne faut pas qu’un divertissement devienne une occupation si sérieuse. Je me trouve bien ainsi.

PÉRINNE.

Je le crois bien ! Je connais plus d’une grande dame qui voudrait avoir la fine ceinture et la peau d’albâtre de votre altesse !… (Gabriel fait un mouvement d’impatience. Périnne fait de grandes révérences ridicules. À part, en se retirant.) Je n’y comprends rien. Il est fait au tour ; mais quelle pudeur farouche ! Ce doit être un huguenot !

GABRIEL, seul, s’approchant de la glace.

Que je souffre sous ce vêtement ! Tout me gêne et m’étouffe. Ce corset est un supplice, et je me sens d’une gaucherie !… je n’ai pas encore osé me regarder. L’œil curieux de cette vieille me glaçait de crainte !… Pourtant, sans elle, je n’aurais jamais su m’habiller. (Il se place devant le miroir et jette un cri de surprise.) Mon Dieu ! Est-ce moi ? — Elle disait que je ferais une belle fille… Est-ce vrai ? — (Il se regarde long-temps en silence.) Ces femmes-là donnent des louanges pour qu’on les paie… Astolphe ne me trouvera-t-il pas gauche et ridicule ? — Ce costume est indécent… Ces manches sont trop courtes !… Ah ! j’ai des gants !… (Il met ses gants et les tire au-dessus des coudes.) Quelle étrange fantaisie que la sienne ! elle lui paraît toute simple, à lui !… Et moi, insensé qui, malgré ma répugnance à prendre de tels vêtemens, n’ai pu résister au désir imprudent de faire cette expérience !… Quel effet vais-je produire sur lui ? Je dois être sans grace !… (Il essaie de faire quelques pas devant la glace.) Il me semble que ce n’est pas si difficile pourtant. (Il essaie de faire jouer son éventail et le brise.) Oh ! pour ceci, je n’y comprends rien ! mais est-ce qu’une femme ne pourrait pas plaire sans ces minauderies ? (Il reste absorbé devant la glace.)

GABRIEL, devant la glace ; ASTOLPHE, rentre doucement.

ASTOLPHE, à part.

La malheureuse m’avait menti ! elle ira avec Antonio ! — Je ne voudrais pas que Gabriel sût que j’ai fait cette sottise ! (Après avoir fermé la porte avec précaution, il se retourne et aperçoit Gabriel qui lui tourne le dos.) Que vois-je ! quelle est cette belle fille ?… Tiens ! Gabriel !… je ne te reconnaissais pas, sur l’honneur ! (Gabriel, très confus, rougit et perd contenance.) Ah ! mon Dieu ! mais c’est un rêve ! que tu es belle !… Gabriel, est-ce toi ?… As-tu une sœur jumelle ! ce n’est pas possible… mon enfant !… ma chère !…

GABRIEL, très effrayé.

Qu’as-tu donc, Astolphe ? tu me regardes d’une manière étrange.

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