Scène 1
COLETTE et LUCIENNE.
Elles portent l’uniforme de la maison de la Légion d’honneur. – Robes noires, tabliers noirs à bavettes, cols de lingerie plats, corsages unis, ceinturés et traversés de cordons de couleurs. – Elles arrivent lentement en se confiant leurs impressions. Dans le fond on aperçoit une jeune fille et un jeune homme. Tous deux s’avancent sur la scène lentement en chuchotant.
COLETTE, radieuse.
J’admire ce Garden-Party de l’Élysée
Et je ne me sens pas du tout dépaysée. –
Un duo d’amoureux, ne les dérangeons pas.
Colette et Lucienne leur cèdent la place.
LE JEUNE HOMME, à la jeune fille.
Permettez-moi de vous escorter quelques pas.
Voici le Gouverneur dans notre voisinage,
Si vous me présentiez, c’est un gros personnage.
LA JEUNE FILLE.
Pourquoi faire ?
LE JEUNE HOMME.
Pourquoi faire ? Qui sait, présentez-moi toujours.
LA JEUNE FILLE.
Non, vous lui serviriez votre dernier discours.
LE JEUNE HOMME.
Et Perrin ?
LA JEUNE FILLE.
Et Perrin ? Croyez-vous qu’il va vous reconnaître
Parce que vous l’aurez bombardé d’un « cher maître ».
Haussant les épaules.
LE JEUNE HOMME, grognon.
M’aurez-vous une place à ce gala d’Auteuil ?
LA JEUNE FILLE, indiquant une place au loin.
Oui, si vous m’avancez à l’ombre ce fauteuil.
LE JEUNE HOMME
Il vaut mieux s’éloigner.
LA JEUNE FILLE.
Il vaut mieux s’éloigner. Qu’avez-vous à me dire ?
LE JEUNE HOMME, remettant son monocle.
Rien que de sérieux, mon monocle m’inspire.
Air de valse dans la coulisse. – Ils disparaissent.
COLETTE, qui revient avec Lucienne.
Ouf ! … Quel parc enchanteur !
LUCIENNE, boudeuse.
Ouf ! … Quel parc enchanteur ! Malgré tout on ressent
Quelque amertume à voir ce luxe étourdissant.
COLETTE.
Tout ce monde me plaît qui s’aborde, s’agite,
S’assied, parle, sourit…
LUCIENNE, l’interrompant.
S’assied, parle, sourit… Cette fête m’irrite !
COLETTE.
Non… !
LUCIENNE.
Non… !Que faisons-nous là, dans ce cadre élégant,
Tout en noir, sans chapeau, sans ombrelle, sans gant.
COLETTE, avec fierté.
On est de la maison de Saint-Denis, ma chère.
LUCIENNE, en s’asseyant.
Moi, dans ce beau palais, je me sens étrangère,
Notre médiocrité n’a que faire en ces lieux.
J’aimais notre uniforme, il me semble odieux.
Je ne saurais danser dans ma robe montante
J’étoufferais, et toi ?
COLETTE.
J’étoufferais, et toi ? J’étais déjà contente
De danser, mais… goûtons si nous ne dansons pas.
Mon appétit s’aiguise à faire les cents pas.
As-tu quelque chagrin ?
Elle s’assied auprès de Lucienne.
LUCIENNE.
As-tu quelque chagrin ? Tu ne peux me comprendre.
COLETTE.
Songe à Paul, à Renaud qui viendront nous surprendre.
LUCIENNE.
Je suis jalouse… là !
COLETTE.
Je suis jalouse… là ! C’est mal.
LUCIENNE.
Je suis jalouse… là ! C’est mal. Assurément
Mais… s’ils ne venaient pas…
COLETTE
Mais… s’ils ne venaient pas… Toi, jalouse, vraiment !
LUCIENNE, affirmative.
J’aurais moins de soucis. Près de ces jeunes filles,
Sous leurs chapeaux fleuris, pimpantes et gentilles,
Nous, nous sommes, veux-tu que je dise le mot,
… Ridicules, crois-moi !
COLETTE, se levant.
… Ridicules, crois-moi ! Ne parle pas si haut.
Là, le grand Chancelier, il passe, et nous salue.
Ah… tu vois, tu rougis. Ta lettre l’as-tu lue ?
Elles s’asseyent.
LUCIENNE.
Ma lettre ? J’oubliais, elle est sans intérêt !
COLETTE.
Suis-je indiscrète ?
LUCIENNE.
Suis-je indiscrète ? Oh ! non, je n’ai point de secret.
COLETTE.
D’où vient-elle ? de qui ? Tu connais l’écriture ?
LUCIENNE.
J’ignore tout à fait.
COLETTE.
J’ignore tout à fait. Bon, c’est une aventure.
Ce serait amusant. Déchiffrons le billet.
Je devine que c’est…
Lisant.
Je devine que c’est… Paris, quatre juillet
LUCIENNE.
Un affreux prospectus.
COLETTE.
Un affreux prospectus. Tu n’es pas psychologue.
LUCIENNE.
Qui ne reçoit par jour, au moins un catalogue !
COLETTE.
Ouvre-la. Si c’était un avis très urgent.
Un baptême, un décès, une affaire d’argent ?
LUCIENNE.
Les lettres d’aujourd’hui n’ont aucune importance.
Ce n’est plus un plaisir, c’est une pénitence
De les lire. On écrit pour rien, à tout propos.
Je ne lis mon courrier, qu’à mon heure, en repos.
Donc, laissons cette lettre et parlons d’autre chose.
COLETTE.
Je ne te comprends pas, tu peux être la cause
D’ennuis graves.
LUCIENNE, remettant la lettre dans son corsage.
D’ennuis graves. Tant pis !
COLETTE.
D’ennuis graves. Tant pis ! Ne tournons pas le dos
À la foule et restons près de la pièce d’eau.
LUCIENNE.
Sauront-ils nous trouver ?
COLETTE.
Sauront-ils nous trouver ? Viens jusqu’à ces corbeilles.
LUCIENNE.
Si loin de la pelouse ?
COLETTE.
Si loin de la pelouse ? Oh ! ces fleurs, des merveilles !
Bast !… l’amour avisé les guidera vers nous.
Vois… deux Orientaux, drapés dans leurs burnous.
Ils sont muets !…
LUCIENNE, gravement.
Ils sont muets !… Ils sont joyeux à leur manière.
COLETTE.
De fréquenter ici voyons, n’es-tu pas fière ?
LUCIENNE.
Je suis triste à mourir.
COLETTE.
Je suis triste à mourir. Le joli résultat !
Moi, je me réjouis que le chef de l’État
Nous invite chez lui. C’est une faveur rare,
Dont ta timidité mal à propos s’effare.
J’admire ses salons enrichis de splendeurs,
J’y rencontre des rois et des ambassadeurs,
Ministres, députés, officiers de hauts grades,
Académiciens…
On entend au loin un air national étranger.
LUCIENNE.
Académiciens… Là… tu te persuades
Que ce monde n’est pas vain, artificiel…
COLETTE.
Tout Paris s’y retrouve…
LUCIENNE, avec mépris.
Tout Paris s’y retrouve… Oh !
COLETTE, enthousiasmée.
Tout Paris s’y retrouve… Oh ! C’est l’essentiel.
La maison militaire est en grande tenue.
Et la réception superbe continue.
On annonce dans la coulisse des noms de personnages politiques littéraires, etc. Elle écoute.
On annonce toujours !
Joyeuse.
On annonce toujours ! Que notre défilé
Devant la Présidente était donc bien réglé !
LUCIENNE, froidement.
Sans doute.
COLETTE.
Sans doute.Sur trois rangs, nous avancions ensemble.
Nos compagnes venaient à la suite. Il me semble
Que tous les invités nous suivaient du regard,
Pour nous voir saluer, ma chère, avec quel art !
LUCIENNE.
On sentait qu’au début nous manquions d’assurance
COLETTE.
Lorsqu’en baissant les yeux, j’ai fait la révérence
Je te vis t’incliner et ton sage maintien
Me ravit. Je pensais : Comme Lucienne est bien !
Aux tons de l’Étiquette, aux lois du Protocole,
Elle se convertit ! En deux mots, je raffole
De ma douce Lucienne et j’accours… patatras !
Voilà que tu me dis : « Ça ne m’amuse pas ! »
LUCIENNE, d’un air distrait.
Et nos deux cavaliers ?
COLETTE.
Et nos deux cavaliers ? Un instant… Je les guette,
Surveillons le perron…
Écoutant un hautbois.
Surveillons le perron… Tiens, un air de musette.
Rien ne ressemble moins à de l’oisiveté
Qu’une fête mondaine en pleine activité.
Une ruche au travail qui bourdonne et qui roule,
De gauche à droite, allant et tanguant, c’est la foule.
Les invités, entre eux, échangent un tribut
De politesses, puis, chacun poursuit son but…
LUCIENNE, apercevant le jeune homme et la jeune fille qui reviennent sur la scène. Ils s’avancent tous deux au premier plan.
Chut… ce sont encore eux…
LE JEUNE HOMME, en solliciteur.
Chut… ce sont encore eux… La place est bonne à prendre.
Un ministre a toujours un poste pour son gendre.
C’est demain, le concours, je voudrais votre appui
Trop de timidité bien des fois, m’ayant nui…
Je n’ai d’espoir qu’en vous !
LA JEUNE FILLE.
Je n’ai d’espoir qu’en vous ! Bien, redoublez de zèle
Suivez ce bon conseil…
LE JEUNE HOMME, empressé.
Suivez ce bon conseil… Chère mademoiselle !
LA JEUNE FILLE.
Je ne fais pas le bien autant que je voudrais
Mais pour vous, tout me dit que je réussirais.
Le couple disparaît.