Scène II
COLETTE, revenant en scène.
COLETTE.
Pour le tant protéger faut-il qu’elle l’adore !
LUCIENNE, mélancolique.
C’est peut-être un roman d’amour qui vient d’éclore !
Après un moment de silence.
Pourquoi vais-je penser aux amis disparus
Qui sont partis joyeux, qu’on ne reverra plus !
COLETTE, frissonnante.
Àrêvasser ainsi, je deviendrais morose
Mais le petit Servin est ici, je suppose…
Le fils du Député ?…
LUCIENNE.
Le fils du Député ?… Non, le destin fatal
A voulu qu’il allât périr au Sénégal…
COLETTE, tristement.
Si jeune… à vingt-cinq ans… Et Frank ?…
LUCIENNE.
Si jeune… à vingt-cinq ans… Et Frank ?… Est en province.
Sous-Préfet…
COLETTE.
Sous-Préfet… Sous-Préfet, le traitement est mince
Et Bernard ?
LUCIENNE.
Et Bernard ? Envolé, parti pour le Congo
Il avait des chagrins d’amour.
COLETTE.
Il avait des chagrins d’amour. Ah ! le nigaud.
Que d’absents, c’est affreux, c’est pire que la guerre.
LUCIENNE.
Pour même résultat, c’est une autre manière.
COLETTE.
Quels tristes souvenirs !
LUCIENNE.
Quels tristes souvenirs ! Et si l’on pense à ceux
Que l’Océan nous prend, à tous les malchanceux,
Qui quittent leur pays, désertent leurs familles,
COLETTE.
Àtous les vieux garçons qui font les vieilles filles,
C’est la conclusion, oui, c’est bête à crier
Faute de jeunes gens ne pas se marier !
LUCIENNE.
Prenons le voile, alors !
COLETTE.
Prenons le voile, alors ! La chose est impossible.
LUCIENNE.
Mais…
COLETTE.
Mais… Ta vocation serait-elle invincible
Qu’on t’en empêcherait.
LUCIENNE.
Qu’on t’en empêcherait. Qui ?
COLETTE.
Qu’on t’en empêcherait. Qui ? Le Gouvernement,
Il ferme ces jours-ci, cloître, abbaye, couvent…
LUCIENNE, interdite.
COLETTE.
Et les nonnes par ordre, ont quitté leurs cornettes.
Ainsi mère Saint-Jean, sœur Marthe…
LUCIENNE, l’interrompant.
Ainsi mère Saint-Jean, sœur Marthe… Des sornettes !
COLETTE.
Vont sur les boulevards en costume tailleur,
Ombrelle et chapeau rond.
LUCIENNE, sévèrement.
Ombrelle et chapeau rond. Quitte cet air railleur.
COLETTE.
Ombrelle et chapeau rond, en vêtement laïque,
Elles sont aussi bien que nous, c’est très comique.
LUCIENNE, scandalisée.
En costume tailleur !! Sœur Sainte-Marthe aussi !
COLETTE.
Il faut bien s’habiller et vivre Dieu merci !
Tu vois, ne donne pas dans le genre mystique.
Le vent ne souffle plus du côté romantique.
Pense à mon frère Paul, tu l’aimes bien ?
LUCIENNE.
Pense à mon frère Paul, tu l’aimes bien ? Oh ! non !
Je n’ai point de fortune assez ronde, à quoi bon !
COLETTE.
Négligeons ce détail, sans dot, on nous courtise
Pour nous même.
LUCIENNE.
Pour nous même. Allons donc, encore une sottise.
À moins que ce ne soit pour occuper le temps.
Car ces messieurs sont tous vaniteux, inconstants.
COLETTE.
Eh ! Les femmes sont bien frivoles et coquettes,
L’un vaut l’autre…
Elle se penche.
L’un vaut l’autre… Oh ! regarde !
LUCIENNE, suivant le mouvement et regardant dans la direction.
L’un vaut l’autre… Oh ! regarde ! Au loin ces épaulettes…
COLETTE, joyeuse.
Le profil de Renaud.
LUCIENNE, triste.
Le profil de Renaud. Et Paul qui n’est pas là.
COLETTE, triomphante.
Et je l’aime depuis tantôt trois ans, voilà.
Toi, tu doutes de Paul, ce Paul qui me ressemble,
C’est tout à fait injuste. Examinons ensemble :
Pourquoi Paul viendrait-il si souvent au parloir
Pour te causer à peine, à peine t’entrevoir.
S’il n’éprouvait pour toi…
LUCIENNE, indifférente.
S’il n’éprouvait pour toi… Il vient par habitude.
COLETTE.
Il vient par amour… Oh ! j’en ai la certitude.
LUCIENNE, tendrement.
Je voudrais pénétrer son cœur et son cerveau.
Lire dans sa pensée et savoir ce que vaut
L’amitié que depuis trois ans il me témoigne !
COLETTE.
Il t’entoure de soins.
LUCIENNE, avec amertume.
Il t’entoure de soins. Je le sais, il me soigne.
Comme une jeune sœur… une cousine… et non
Comme la femme à qui l’on doit donner son nom.
COLETTE.
De ces deux sentiments, dis-moi la différence
À quel moment précis ?…
En sourdine musique sentimentale.
LUCIENNE, lui coupant la parole.
Àquel moment précis ?… Quand l’amitié commence,
L’amour cesse, voilà… je n’en sais pas plus long,
C’est confus et très simple. On aime un brun, un blond,
Il est grand ou petit, on l’aime ! Le mystère
Impénétrable, c’est que le ciel et la terre
Réunis ne sauraient rompre l’enchantement.
L’amour vrai, l’amour pur, c’est le subtil aimant,
Qui dirige nos cœurs.
COLETTE, joyeuse.
Qui dirige nos cœurs. C’est bien ce que j’éprouve.
Ton amour et le mien ainsi qu’un feu qui couve
Sont nés sournoisement, un dimanche de mai.
LUCIENNE.
C’est cela.
COLETTE.
C’est cela. Ce jour-là, j’ai senti que j’aimais
Le grand ami Renaud.
LUCIENNE.
Le grand ami Renaud. Moi, l’ami Paul, ton frère.
Ils nous intéressaient chacun à leur manière.
COLETTE.
Nous avions tant de joie à parler d’eux, souvent.
— C’était fête, en venant nous surprendre au couvent,
Ils avaient apporté des fleurs fraîches coupées…
LUCIENNE, attendrie.
La veille, nous jouiions encore à nos poupées !
COLETTE.
Des roses de jardin qu’ils cachaient prudemment,
L’un dans son pardessus…
LUCIENNE.
L’un dans son pardessus… L’autre dans son dolman.
COLETTE
Qu’ils étaient fous !
Qu’ils étaient fous ! Et nous ?…
LUCIENNE.
Qu’ils étaient fous ! Et nous ?… Nous fûmes si touchées
LUCIENNE et COLETTE, ensemble.
Que nous avons gardé les roses desséchées !
Toutes deux s’embrassent tendrement.
LUCIENNE.
Depuis, pas de distance et de jour et de nuit,
Son image vivante à tout heure me suit.
COLETTE.
C’était là ton secret !…
Après un silence, gaîment.
C’était là ton secret !… Veux-tu que je te lise…
LUCIENNE.
Tout bas…
COLETTE.
Tout bas… Cette chanson que je t’avais promise.
LUCIENNE, regardant à droite et à gauche.
Nous sommes seules… lis, j’ai le cœur indulgent.
COLETTE.
C’est que ton air moqueur n’est guère encourageant.
LUCIENNE, empressée.
Des vers écrits sur lui ?
COLETTE.
Des vers écrits sur lui ? Bien sûr.
LUCIENNE, avec autorité, se moquant.
Des vers écrits sur lui ? Bien sûr. Prends la parole.
COLETTE
Attention… Mon cœur…
Elle s’arrête.
LUCIENNE.
Attention… Mon cœur… Va donc, petite folle.
COLETTE.
Mon cœur est déchiré !
Une peine secrète
Dont j’ai souvent pleuré
Me trouble et m’inquiète.
Seul, un devin dirait
Si mon Jean Renaud m’aime.
Sa voix le trahirait
S’il le savait lui-même.
De mon front radieux
La jeunesse l’attire,
Lorsque parlent mes yeux,
Que ne peut-il y lire !
Son nom en lettres d’or
Flotte dans ma pensée,
J’ai fait ce rêve encor :
« Être sa fiancée ! »
Il n’est mots caressants
Que sa lèvre ne dise,
Mots toujours languissants,
D’une phrase imprécise.
Timide, il n’a pas su
Bégayer le mot tendre,
Et notre espoir déçu
Rougit sans se comprendre.
Alors, sa main étreint
Ma petite main blanche,
En un rire contraint,
Ma tristesse s’épanche.
Je me tais et j’attends.
Le ciel est mon oracle.
Ô Nature ! ô Printemps !
Fais pour nous un miracle !
LUCIENNE, embrassant Colette.
Mais c’est bien, c’est très bien… et… ces vers de six pieds
Sont bien écrits par toi, sans être copiés.
Je n’aurais jamais cru.
COLETTE, modestement.
Je n’aurais jamais cru. C’est chose assez facile.
LUCIENNE.
Ce n’est pas un pastiche ?…
COLETTE, candidement.
Ce n’est pas un pastiche ?… Oh ! non, c’est une Idylle.
LUCIENNE.
Les miracles, vois-tu, ne sont plus de nos jours.
Trop tard, je n’y crois plus.
COLETTE.
Trop tard, je n’y crois plus. Moi, j’en attends toujours
Il en suffirait d’un pour arranger les choses,
Brune aux papillons noirs…
LUCIENNE.
Brune aux papillons noirs… Blonde aux papillons roses,
Rien ne s’arrange.
COLETTE.
Rien ne s’arrange. Et si tu gagnais un gros lot.
LUCIENNE, sombre.
On ne gagne jamais, m’a dit un camelot.
COLETTE, inspirée.
Ta lettre ! Si c’était un des Bons de la Presse…
On les tirait hier…
LUCIENNE.
On les tirait hier… L’émotion m’oppresse !
COLETTE, avec passion.
Un numéro gagnant déposé dans ce pli,
À ton nom et l’heureux présage est accompli.
Ta lettre ?
Ta lettre ? Déchirons !
Ta lettre ? Déchirons ! C’est un Bon de la Presse !
LUCIENNE, joyeuse.
Le mien que grand’maman gardait. Elle m’adresse
La liste des gagnants… Je n’en crois pas mes yeux.
COLETTE.
Vois, toi-même, ce chiffre est bien exact !
LUCIENNE, très émue.
Vois, toi-même, ce chiffre est bien exact ! Grands dieux !
COLETTE.
Comparons ! Trois zéros suivis de neuf cent trente…
C’est parfait, joli lot ! Trois mille francs de rente.
LUCIENNE.
Es-tu sûre ?
COLETTE.
Es-tu sûre ? À peu près.
LUCIENNE, au comble du bonheur.
Es-tu sûre ? À peu près. Miracle de nos jours,
Vraisemblable et de plus favorable aux amours,
Je ne t’espérais pas. Merci, ma bonne étoile,
Je m’achète un château, je vais mettre à la voile.
Nous partons. Je t’emmène au paradis hindou.
Nous ferons un voyage immense n’importe où…
Je donnerai…
COLETTE.
Je donnerai… Quoi donc ?
LUCIENNE, réfléchissant et comptant.
Je donnerai… Quoi donc ? Tu veux que j’énumére…
Aux pauvres, cent louis, des cadeaux à grand’mère,
Des dons à tous ! car j’ai le cœur reconnaissant !…
Permets.
Permets. Je sens bien mieux ma joie en t’embrassant.
Tu m’aimes, n’est-ce pas ? Ah ! que c’est bon de vivre !
Si nous allions toucher mon lot… Qui veut me suivre ?
COLETTE.
Les bureaux sont fermés, prends plutôt le parti
D’assister décemment à ce Garden-Party,
Demain, il sera temps, à ton aise, respire…
Et quand Paul sera là, ne va pas tout lui dire…
Sois fine.
LUCIENNE.
Sois fine. J’y saurai mettre de ma façon,
Pour qu’il prenne, à m’entendre, une aimable leçon.
À moins qu’il soit si doux, si généreux, si tendre.
COLETTE.
Et qu’il tombe à tes pieds avant de te comprendre.
LUCIENNE, après une pause.
Àquoi penses-tu donc ? Ton front se rembrunit,
Tout notre enchantement est-il sitôt fini ?
COLETTE, devenue subitement triste.
Je pense que j’ai tort d’aimer… je me raisonne.
Je dis que mon bonheur ne doit nuire à personne.
LUCIENNE.
Comment ?
COLETTE.
Comment ? Puisque de Paul le brillant avenir
À mon sort est lié, je dois m’en souvenir.
Bienheureuse déjà qu’une vieille parente
S’accommode avec nous, d’une modeste rente.
Sa fortune très mince, aux deux nôtres se joint,
Et ce petit pécule arrive fort à point.
Nous vivons tous les trois. Paul travaille, il est libre.
Si nous nous séparons, adieu tout l’équilibre
De ce faible budget. Les termes du loyer
Sont un trop lourd fardeau qu’ils ne sauraient payer
Tous deux, sans mon secours.
LUCIENNE.
Tous deux, sans mon secours. Toi seule le protèges ?
COLETTE.
Et puis, c’est le tailleur, les modèles, que sais-je ?
Mille petits détails qu’exige une maison.
Je vis à Saint-Denis. Simple combinaison.
J’y peux rester sans frais, longtemps pensionnaire
Et tant que j’y serai…
LUCIENNE.
Et tant que j’y serai… Ta vie est exemplaire.
COLETTE.
Je lui laisse l’appoint de mes revenus, soit
Mille et quelques cents francs.
LUCIENNE.
Mille et quelques cents francs. Tout cela se conçoit
Je t’admire…
COLETTE.
Je t’admire… Cette année, il se peut qu’il achève
De passer l’examen pour son titre d’élève
Aux Beaux-Arts.
LUCIENNE.
Aux Beaux-Arts. Aux Beaux-Arts, c’est difficile, ainsi
Beaucoup sont retoqués, je comprends ton souci.
C’était sa volonté ?
COLETTE.
C’était sa volonté ? Fervente… je te jure.
Il a de beaux succès ; oh ! surtout, en peinture.
LUCIENNE, acquiesçant.
Il réussira.
COLETTE.
Il réussira. Donc, sans le contrarier,
Puis-je lui dire : Paul, je vais me marier.
Un parti se présente et ma foi… je te quitte.
Renonce à tes projets… pas demain, tout de suite.
Que tu sois rond-de-cuir, gendarme ou charlatan,
Moi, je prends un mari… tu dois être content !
LUCIENNE.
Ce serait dur… mais toi… ce touchant sacrifice…
COLETTE.
Tu vois, je n’en ai pas attrapé la jaunisse.
Ma vie est ainsi faite, y puis-je rien changer ?
Quand le destin me donne un être à protéger,
Je songerais à moi… ce serait arbitraire.
Non, non, c’est un devoir, sois certaine, au contraire,
Que j’en fais le vrai but de ma vie et gaîment,
Je le suivrai.
LUCIENNE.
Je le suivrai. Bien sûr… comme un enterrement.
COLETTE, apercevant le couple qui revient.
Tiens, tiens, tiens, ce bosquet propice les attire.
LUCIENNE.
Il ne la quitte pas.
COLETTE.
Il ne la quitte pas. Et je la vois sourire.
LUCIENNE.
Il implore, il arrive à ses fins.
COLETTE, en s’éloignant avec Lucienne.
Il implore, il arrive à ses fins. C’est permis.
LE JEUNE HOMME, qui revient sur le devant de la scène en suivant la jeune fille.
Que de remercîments.
Il baise de la main de la jeune fille.
LA JEUNE FILLE.
Que de remercîments. Croyez-moi c’est promis.
Mais… je garde mon nom, Edith de Villefeuille
Tant que papa sera muni d’un portefeuille.
COLETTE, à Lucienne.
Ils ne se marient plus.
LE JEUNE HOMME.
Ils ne se marient plus. C’est une indignité !
LA JEUNE FILLE.
C’est sage et très prudent.
COLETTE.
C’est sage et très prudent. Il est fort dépité.
Mais c’est Paul, il nous cherche, il fait piteuse mine.
Sans nous apercevoir, au soleil, il piétine.
Il se retourne… il vient… il a l’air radieux.
Triomphant. Le bonheur est écrit dans ses yeux.