‹ Gaspard de la nuit: Fantaisies à la manière de Rembrandt et de CallotChapitre 53 sur 57 · L'ANGE ET LA FÉE.

L'ANGE ET LA FÉE.

Une fée est cachée en tout ce que tu vois.

VICTOR HUGO.

Une fée parfume la nuit mon sommeil fantastique des plus fraîches, des plus tendres haleines de juillet,--cette même bonne fée qui replante en son chemin le bâton du vieil aveugle égaré, et qui essuie les larmes, guérit la douleur de la petite glaneuse dont une épine a blessé le pied nu.

La voici, me berçant comme un héritier de l'épée ou de la harpe, et écartant de ma couche avec une plume de paon les esprits qui me dérobaient mon âme pour la noyer dans un rayon de la lune ou dans une goutte de rosée.

La voici, me racontant quelqu'une de ses histoires des vallées et des montagnes, soit les amours mélancoliques des fleurs du cimetière, soit les joyeux pèlerinages des oiseaux à Notre-Dame-des-Cornouillers.

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Mais tandis qu'elle me veillait endormi, un ange, qui descendait les ailes frémissantes, du temps étoilé, posa un pied sur la rampe du gothique balcon, et heurta de sa palme d'argent aux vitraux peints de la haute fenêtre.

Un séraphin, une fée, qui s'étaient enamourés naguère l'un de l'autre au chevet d'une jeune mourante, qu'elle avait douée à sa naissance de toutes les grâces des vierges, et qu'il porta expirée dans les délices du Paradis!

La main qui berçait mes rêves s'était retirée avec mes rêves eux-mêmes. J'ouvris les yeux. Ma chambre aussi profonde que déserte s'éclairait silencieusement des nébulosités de la lune; et le matin, il ne me reste plus des affections de la bonne fée que cette quenouille: encore ne suis-je pas sûr qu'elle ne soit pas de mon aïeule.

LA PLUIE.

Pauvre oiseau que le ciel bénit! Il écoute les vents bruire, Chante, et voit des gouttes d'eau luire Comme des perles dans son nid!

VICTOR HUGO.

Et cependant que ruisselle la pluie, les petits charbonniers de la Forêt-Noire entendent, de leur lit de fougère parfumée, hurler au dehors la bise comme un loup.

Ils plaignent la biche fugitive que relancent les fanfares de l'orage, et l'écureuil tapi au creux d'un chêne, qui s'épouvante de l'éclair comme de la lampe du chasseur des mines.

Ils plaignent la famille des oiseaux, la bergeronnette qui n'a que son aile pour abriter sa couvée, et le rouge-gorge dont la rose, ses amours, s'effeuille au vent.

Ils plaignent jusqu'au vers luisant qu'une goutte de pluie précipite dans des océans d'un rameau de mousse.

Ils plaignent le pèlerin attardé qui rencontre le roi Pialus et la reine Wilberta, car c'est l'heure où le roi mène boire son palefroi de vapeurs au Rhin.

Mais ils plaignent surtout les enfants fourvoyés qui se seraient engagés dans l'étroit sentier frayé par une troupe de voleurs, ou qui se dirigeraient vers la lumière lointaine de l'ogresse.

Et le lendemain, au point du jours, les petits charbonniers trouvèrent leur cabane de ramée, d'où ils pipaient les grives, couchée sur le gazon et leurs gluaux noyés dans la fontaine.

LES DEUX ANGES.

Ces deux êtres qu'ici, la nuit, un saint mystère....

VICTOR HUGO.

«Planons, lui disais-je, sur les bois que parfument les roses; jouons-nous dans la lumière et l'azur des cieux, oiseaux de l'air, et accompagnons le printemps voyageur.»

La mort me la ravit échevelée et livrée au sommeil d'un évanouissement, tandis que, retombé dans la vie, je tendais en vain les bras à l'ange qui s'envolait.

Oh! si la mort eût tinté sur notre couche les noces du cercueil, cette soeur des anges m'eût fait monter aux cieux avec elle, ou je l'eusse entraînée avec moi aux enfers!

Délirantes joies du départ pour l'ineffable bonheur de deux âmes qui, heureuses et s'oubliant partout où elles ne sont plus ensemble, ne songent plus au retour.

Mystérieux voyage de deux anges qu'on eût vus, au point du jour, traverser les espaces et recevoir sur leurs blanches ailes la fraîche rosée du matin!

Et dans le vallon, triste de notre absence, notre couche fût demeurée vide au mois des fleurs, nid abandonné dans le feuillage.

LE SOIR SUR L'EAU.

Bords où Venise est reine de la mer.

ANDRÉ CHÉNIER.

La noire gondole se glissait le long des palais de marbre, comme un bravo qui court à quelque aventure de nuit, un stylet et une lanterne sous sa cape,

Un cavalier et une dame y causaient d'amour:--«Les orangers si parfumés, et vous si indifférente! Ah! signora, vous êtes une statue dans un jardin!

--Ce baiser est-il d'une statue, mon Georgio? pourquoi boudez-vous?--Vous m'aimez donc?--Il n'est pas au ciel une étoile qui ne le sache, et tu ne le sais pas?

--Quel est ce bruit?--Rien, sans doute le clapotement des flots qui monte et descend une marche des escaliers de la Giudecca.

--Au secours! au secours!--Ah! mère du sauveur, quelqu'un qui se noie!--Écartez-vous; il est confessé», dit un moine qui parut sur la terrasse.

Et la noire gondole força de rames, se glissant le long des palais de marbre comme un bravo qui revient de quelque aventure de nuit, un stylet et une lanterne sous sa cape.

MADAME DE MONTBAZON.

Mme de Montbazon était une fort belle créature qui mourut d'amour, cela pris à la lettre, l'autre siècle, pour le chevalier de la Rüe qui ne l'aimait point.

_Mémoires de_ SAINT-SIMON.

La suivante rangea sur la table un vase de fleurs et les flambeaux de cire, dont les reflets moiraient de rouge et de jaune les rideaux de soie bleue au chevet du lit de la malade.

«Crois-tu, Mariette, qu'il viendra?--Oh! dormez, dormez un peu, Madame!--Oui, je dormirai bientôt pour rêver à lui toute l'éternité.»

On entendit quelqu'un monter l'escalier. «Ah! si c'était lui!» murmura la mourante, en souriant, le papillon des tombeaux déjà sur les lèvres.

C'était un petit page qui apportait de la part de la reine, à Madame la duchesse, des confitures, des biscuits et des élixirs sur un plateau d'argent.

«Ah! il ne vient pas, dit-elle d'une voix défaillante, il ne viendra pas! Mariette, donne-moi une de ces fleurs que je la respire et la baise pour l'amour de lui!»

Alors Madame de Montbazon, fermant les yeux, demeura immobile. Elle était morte d'amour, rendant son âme dans le parfum d'une jacinthe.