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En 1876, il existait dans la rue des Moines, aux Batignolles, un salon modeste, mais infiniment agréable, dont une jeune femme, un peu effacée, faisait discrètement les honneurs.
Son mari, un Polonais, Albert Powski, composait une musique originale, mélodique plutôt que savante, à laquelle il employait tous les moments de loisir que lui laissaient ses fonctions d’ingénieur dans une grande Compagnie.
Sur cette musique, d’une saveur sauvage, la mère de la jeune femme, la comtesse de M…, brodait des vers exquis. Et Vanda, la sœur d’Albert, chantait ces mélodies.
Autour de ce groupe d’artistes mondains se réunissaient les membres de la famille épars dans les divers quartiers des Batignolles.
Et, chaque semaine, le vendredi, les amis plus éloignés venaient apporter le concours de leurs talents d’amateurs à cette petite société d’élite.
L’été faisait bien quelques vides dans ces réunions ; on se resserrait alors. L’intimité devenait plus grande, les poésies de madame de M… plus ardentes, et les compositions ou les improvisations musicales d’Albert plus expressives.
Un soir du mois d’août, Vanda, dont le jeu passionné et délicat interprétait le mieux les intentions mélodiques de son frère, accompagnait au piano un chant étrange, une berceuse d’un souffle héroïque qu’une jeune fille exécutait.
Dans le salon, un religieux silence. Par les fenêtres ouvertes à l’air tiède arrivaient les bruits mourants de la rue.
La chanteuse, dans la pleine lumière des lampes posées sur le piano, seule debout, attirante par l’éclat de sa beauté, semblait couvrir d’ombre tout ce qui l’entourait.
On ne pouvait voir qu’elle, sa stature presque rigide, la perfection glacée de ses formes, sa blancheur, le velours noir de ses yeux larges et ses lèvres rouges d’où s’échappait une voix poignante, si puissante et si douce qu’elle seule était une harmonie. Et, roulée dans le rythme bizarre du chant, cette voix heurtait les cœurs les moins accessibles au langage passionné des sons.
Lorsqu’elle lança, dans une cadence endormante, la dernière note filée de sa berceuse, il y eut un soupir qui courut comme un lever de brise ; puis une explosion coupa brusquement ce demi-silence, et l’on cria d’enthousiasme. Les chaises raclaient le sol, brusquement écartées ; on se levait, on exhalait, par des mouvements et des exclamations, l’émotion contenue ; on entourait la chanteuse, qui, ne pouvant répondre à tous ces visages tendus vers elle, illuminés et attendris, souriait doucement.
Vanda se retourna et lui serra les mains :
— Bravo, Gatienne ! Jamais vous n’avez mieux chanté.
Àce moment, une petite boule fagotée de mousseline blanche, le visage rose et rond, blonde et coiffée comme un saule, écarta tout le monde et vint se suspendre au cou de Gatienne en criant :
— Oh ! mademoiselle ; il faut que je vous embrasse, je suis trop heureuse de vous avoir entendue !
Quelqu’un appela :
— Clotilde !
Mais les deux jeunes filles s’embrassaient.
Après quoi, Clotilde se retourna prestement, et, allongeant son petit nez retroussé vers un jeune homme arrêté hors du groupe qui entourait Gatienne, lui cria :
— Ne te fâche pas, Fabrice ; je l’ai embrassée pour nous deux.
Cette malice de pensionnaire rompit le charme de l’émotion. Il y eut des rires, tandis que le jeune homme, rougissant, s’écartait davantage et venait s’asseoir derrière l’écran d’une jardinière aux vertes feuilles déployées.
— Mon frère avait les larmes aux yeux pendant que mademoiselle chantait, continua l’impitoyable petite blonde.
Vanda saisit à deux mains la taille exiguë de la fillette et lui demanda :
— Est-ce pour tout de bon, cette fois, que vous avez quitté le couvent ?
— Je l’espère bien, riposta Clotilde ; j’ai dix-sept ans, s’il vous plaît.
Et elle se haussa sur ses pointes.
— Une petite femme ? plaisanta Albert Powski ; la voici à la tête d’un ménage…
— De poupées ? murmura Gatienne en souriant.
La fillette se redressa, faisant saillir sa poitrine ; et son regard de pensionnaire éveillée se fixa hardiment sur la moqueuse.
— Le ménage de mon frère, mademoiselle : ce grand garçon triste qui se cache là-bas, parce que je dis des bêtises ; mais il s’y habituera.
— Vous avez déjà obtenu de l’amener ce soir ; c’est un beau résultat, dont je vous remercie, dit madame Powska.
— C’est vrai, ajouta Vanda, il n’était jamais venu le vendredi. — N’est-ce pas, Gatienne, vous ne connaissez pas M. Dumont ? Mais vous avez entendu parler de lui : il est premier employé chez notre agent de change.
La jeune fille eut un geste indifférent. Et Albert Powski ajouta :
— Un sauvage, un attristé, un poète qui a perdu la rime, un chercheur d’impossible, un cœur farouche et exquis ; permettez-moi de vous le présenter.
— Mais voilà qui est fait ! s’écria Clotilde battant des mains.
Une minute après, Albert revenait, suivi de Fabrice.
Gatienne le regarda s’approcher ; et, lorsque le jeune homme s’inclina devant elle, l’un et l’autre baissaient les yeux.
Ce soir-là, en l’honneur de Clotilde, on organisa une sauterie : la musique sérieuse fut délaissée. On recula les sièges. Les personnes graves se tassèrent à un bout du salon, abandonnant la place aux jupes qui tournoyaient.
— Allons, Fabrice ! appelait Albert Powski, beau danseur infatigable, lui.
Mais le jeune homme ne paraissait pas entendre, très occupé de la vieille grand’mère de Gatienne, subitement réveillée, par ce tapage, de son petit somme habituel. Mademoiselle Prieur, un peu délaissée dans son coin, malgré la parfaite urbanité de ses hôtes, fut charmée de la politesse de ce joli garçon, que n’effrayaient pas ses cheveux blancs. Car elle était bien vieille, et un peu sourde même ; malgré cela, toujours belle avec son visage régulier, noble et fier, et son teint couleur d’ivoire brillant comme une cire.
— Vous n’allez pas danser ? dit-elle à Fabrice. Allez donc, je vous en prie ; les vieilles gens ont l’habitude d’être abandonnés.
Mais vite elle se reprit :
— Je ne dis pas cela pour me plaindre. Dieu m’a donné une compagnie comme il n’y en a pas beaucoup sur la terre.
Le jeune homme tourna la tête, et son regard entra dans le regard de Gatienne, arrêté sur lui avec un indéfinissable émoi.
Cette fois, il se leva, entraîné par une chaîne invisible ; et, Gatienne s’étant mise au piano, il s’accouda près d’elle, les yeux rivés à ses paupières baissées.
Et telle fut la puissance de sa pensée, ainsi projetée par ses prunelles fixes, que la jeune fille fut contrainte de lever les yeux et de recevoir cet attouchement mystérieux de l’âme qui donne les mêmes frissons que le contact des lèvres.
Elle eût crié de la sensation qui descendait dans tout son être. En même temps, un invincible besoin de retrouver cette joie aiguë la ramenait vers les yeux de Fabrice. Ses paupières battaient, dévoilant à chaque instant la clarté d’aurore qui venait de se lever au fond de ses yeux sombres et la voilant soudain sous la frange allongée des cils. Elle le cherchait et le fuyait, désespérée de le chercher encore et avide de le revoir dès qu’elle ne le voyait plus.
Tant que dura la soirée, d’un bout du salon à l’autre, sans se parler, ils se pénétrèrent, s’unirent, échangèrent d’inexprimables voluptés. Et, la soirée finie, Gatienne sortit de cette maison comme d’un rêve de bonheur divin, avec les sanglots du réveil ; tandis que, resté le dernier, Fabrice écoutait parler d’elle.
Il apprit qu’elle avait vingt-cinq ans, qu’on la croyait élevée en province ou au Marais. Depuis bientôt huit ans, elle habitait les Batignolles. Une vertu très haute et très douce. On l’avait connue fort mélancolique ; elle semblait s’éclairer maintenant. Néanmoins on ne pouvait l’amener au mariage : sa grand’mère se désespérait. Un dédain glacé lui faisait repousser tous les hommages. Albert émit cet avis que cette belle créature devait avoir conscience de sa valeur et qu’elle attendait la rencontre d’une nature élevée, digne d’elle.
Lorsque Fabrice Dumont prit congé, madame Powska lui demanda si l’on pouvait espérer de le revoir vendredi prochain.
— Je vous le promets, répondit vivement Fabrice.
Et, quand il fut sorti, Albert dit plaisamment à sa femme :
— Et moi, je te le jure !