‹ GatienneChapitre 12 sur 31 · 2 · 2

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Il revint, en effet, à la grande joie de Clotilde, très fière de sa puissance sur son frère.

— Je n’ai eu qu’à parler, dit-elle à Gatienne.

Et, comme elle suppliait la jeune fille de chanter, elle ajouta étourdiment :

— Je crois que le désir de vous entendre est pour beaucoup dans son obéissance. Si vous saviez comme nous avons parlé de vous !…

Gatienne se dégagea brusquement de la fillette : sa pâleur s’empourprait. Elle s’était jugée plus forte ; sans quoi, elle ne serait pas revenue. Son cœur, jusqu’alors si calme, remuait à la briser.

Après avoir repoussé Clotilde, elle l’attira de nouveau et prit un plaisir étrange à la tenir enlacée.

Au bout d’un mois, elles étaient intimes ; en se revoyant et en se quittant, elles s’embrassaient.

La petite parlait toujours de son frère ; et Gatienne l’écoutait maintenant, les yeux fixés devant elle, raidie par l’effort d’une volonté nouvelle.

Après avoir lutté contre la passion violente qui lui était venue, elle s’acharnait aujourd’hui à se convaincre qu’elle avait le droit d’aimer.

De son cœur foulé et refoulé depuis huit ans par le désespoir de son indignité, une révolte soudaine jaillissait. Le droit à la vie et au bonheur, ce besoin que ressentent tous les êtres, s’emparait d’elle, impétueux, impitoyable, pour avoir été longtemps méconnu.

L’amour de Fabrice lui arrivait comme une révélation de ses forces. Quelque chose d’ignoré jusqu’alors éclatait en elle.

De la vierge souillée mais chaste, la femme s’élançait avec ses ardeurs inconscientes pour l’œuvre de vie à laquelle elle est destinée.

Son corps perdait de sa rigidité ; une mollesse la ployait ; de sa peau brûlante s’exhalait le parfum qui s’échappe la nuit des fleurs amoureuses.

Fabrice s’enivrait à ces signes certains de sa divine victoire.

Ils se parlaient fort peu, ou du moins n’échangeaient que des paroles banales. Mais leurs voix avaient des contacts comme leurs regards, plus sensibles peut-être ; elles s’envoyaient de mutuelles caresses. Ils restaient parfois tout éperdus de sentir courir dans leurs nerfs ces ondes sonores vibrantes de tendresse et de passion.

L’hiver approchait ; déjà les soirées devenaient moins intimes ; le salon se remplissait. Des hommes inconnus à Fabrice entouraient Gatienne de soins admiratifs, hautement avoués. Quelques-uns, artistes comme elle, unissaient leurs voix à sa voix merveilleuse. On dansa ; il la vit emportée par des bras qui n’étaient pas les siens dans le vertige troublant des valses.

Il pensa devenir fou et fut pris d’une peur atroce.

S’il s’était trompé ? si elle ne l’aimait pas ? si elle en aimait un autre ? Une jalousie aiguë le tenaillait sans qu’il osât mettre fin à son martyre par une démarche décisive. La crainte d’être repoussé augmentait sa timidité.

Albert Powski lui vint en aide.

Un soir, le voyant souffrir, il lui dit familièrement :

— À votre place, je n’hésiterais pas.

Alors Fabrice se jeta sur le secours qui lui venait et répondit résolument :

— Eh bien, demandez-la pour moi ; je ne puis pas, je n’ose pas…

Quand il revint le lendemain, Albert lui cria dès qu’il l’aperçut :

— Victoire !

Fabrice, tout pâle, balbutia :

— Elle accepte ?

— Comme vous y allez ! Elle n’a pas refusé, mon cher : elle réfléchira.

— Ah ! fit le jeune homme blessé au cœur.

Et il s’en alla désespéré.

Cependant mademoiselle Prieur, folle de joie, remerciait Gatienne. Pour la première fois, elle n’avait pas répondu non.

C’était une cruelle déception pour la vieille grand’mère que ce célibat volontaire, écroulement de ses rêves, de ses ambitions maternelles.

Elle tourmentait souvent la jeune fille par l’étalage des bonheurs auxquels elle renonçait. Elle lui montrait les joies d’un joli ménage, lui faisait un tableau ravissant des amours de bébés qu’elle n’aurait pas.

Àquoi Gatienne, torturée, répondait avec un sourire :

— Bah ! grand’mère, je ferai comme vous ; j’adopterai une gamine qui en adoptera une autre à son tour. Et votre famille se perpétuera ainsi jusqu’à la fin des siècles.

Elle songeait en effet à organiser un ordre de succession bizarre, faisant passer de main en main, dans une dynastie ininterrompue d’orphelines, le flambeau de la charité que la première elle avait reçu.

Mais voilà que tout cela s’enfuyait dans un passé qu’elle ne voyait déjà plus.

Tout disparaissait en présence de cette possibilité de vivre, d’aimer, qu’elle discutait encore âprement dans le trouble de sa conscience.

Avant de connaître Fabrice, elle languissait solitaire, comme une religieuse dans ses vœux ; mais c’est à peine si elle se souvenait de les avoir prononcés. La cause première s’effaçait peu à peu de ses souvenirs, se noyait dans les brumes déjà lointaines de son enfance.

Il lui restait de son malheur une mélancolie vague et une résolution farouche de garder son cœur. C’était tout.

Elle avait retrouvé le calme d’une vie chaste.

Cela surtout depuis que Robert ne se montrait plus. Car il l’avait poursuivie longtemps. Longtemps elle le trouva sur ses pas, suppliant ou menaçant, mais toujours obstinément épris.

Un jour, il y avait deux ans, elle sortait de l’église, il l’accosta et, rudement, lui saisit le bras.

— Écoute, Gatienne, je t’aime toujours. Veux-tu me pardonner, me recevoir ?

— Lâchez-moi.

— Une dernière fois, Gatienne ! J’ai pris une longue patience. Mais je ne suis pas à bout. Je te veux !

— J’appelle, dit-elle froidement.

Il la lâcha.

— C’est bien ; maintenant, vous pouvez vous marier.

Il la salua et s’éloigna en sifflant.

Elle ne l’avait plus revu. Elle l’oubliait.

Mais son amour pour Fabrice remua son être jusqu’en ces profondeurs où dormaient ses lointaines hontes.

C’est alors qu’elle se débattit. Après tout, était-ce juste que, victime d’un attentat, elle le fût encore d’un préjugé absurde ?

Quel mal avait-elle fait ?

Pourtant un effroi l’arrêtait : devait-elle tromper l’honnête homme qui la croyait pure ? Peut-être !…

Un vague sentiment d’égalité morale lui rappelant que l’homme n’est tenu, lui, à aucun aveu, elle pensait : Et pourquoi la femme ? La société l’ordonne ainsi : c’est sa loi. Une loi que l’homme a faite. Eh bien, si elle, la femme, repoussait ?

Quoi ! victime et flétrie ?

Lui est le voleur, et elle est l’infâme ?

Elle est dépouillée, et il faut qu’elle demande grâce ?

Elle porte le stigmate d’un crime qui n’est pas le sien, et elle en doit faire l’aveu sous peine d’indignité ?

Et la femme se résout à ces ignominies ? Elle souffre qu’on déchire ainsi les voiles où sa pudeur s’abrite ?

Eh ! n’a-t-elle pas le droit de se soustraire à ces hontes, de se défendre contre ces lâchetés, lorsqu’elle le fait dans la sincérité de sa conscience ?

Gatienne, livrée à la logique inflexible qui avait formé son jugement, sentait une volonté virile s’emparer d’elle et la relever de l’abaissement moral que les préjugés voulaient lui infliger.

Non, elle ne devait nul aveu à Fabrice, qui ne lui en devait aucun.

Avant de se connaître, existaient-ils l’un pour l’autre ? Elle ne se souvenait pas d’avoir vécu sans lui. Ils se rencontraient au milieu de la vie, ils s’aimaient, ils s’unissaient. De cette heure seulement datait leur devoir de sincérité réciproque.

Que venait faire là un passé où ils n’avaient pas marché ensemble ? et, dans ce passé, une heure d’angoisse ?

Non, elle ne dirait rien, car Fabrice la repousserait peut-être, et plutôt mourir ! Et s’il ne la repoussait pas ! Oh ! souiller de ce souvenir leur premier baiser ! Non, non, mieux valait renoncer à lui !

— Et je l’aime, pensait Gatienne, je l’aime à supporter toutes les tortures, à accepter tous les remords, mais avec lui, pour lui !…

Alors elle se levait, emportée par sa passion, et courait à grand’mère, prête à crier :

— J’accepte, appelez-le…

Soudain une confusion la prenait, un effroi qui la laissait glacée, presque inerte, sous les caresses épouvantées de la vieille fille.

Cette lutte se prolongeait. Elle n’avait pas reparu aux soirées d’Albert Powski, laissant un grand vide que l’on remplissait en s’entretenant d’elle.

Fabrice savourait là une douleur atroce.

Tous ces propos qui effleuraient la beauté, les talents, la noblesse de la jeune fille, lui semblaient des familiarités déplacées, des révélations blessantes. Dans son avidité jalouse, il eût volontiers pris comme une injure l’admiration enthousiaste qu’elle soulevait.

— Voyez-vous, disait-il à Albert, si je savais qu’elle eût encouragé seulement l’un de ces hommes, je ne sais pas ce que je ferais.

— Heureusement qu’elle les a tous évincés, répondit-il.

— Comme moi.

— Non, vous… Tenez, je connais Gatienne depuis cinq ou six ans : eh bien, je vous assure qu’elle vous aime.

— Elle me fuit !

— Poursuivez-la ! Il y a de la Diane antique dans cette fille. Je parierais qu’elle meurt de honte de s’être laissée surprendre. Ma femme l’a vue : elle est très changée, pâle, alanguie. La vieille grand’mère ne fait que pleurer.

Clotilde écoutait.

Elle le savait bien que Gatienne aimait son frère : cela se devine tout de suite, ces secrets-là. Mais il ne voulait pas la croire. Il restait dans son coin, à souffrir. À sa place, elle eût joliment brusqué les choses. Les hommes sont naïfs ; ils s’imaginent qu’on doit leur crier ça devant le monde.

Clotilde avait vu les Amants de Vérone ; elle pensait qu’une échelle et un balcon facilitent beaucoup les mariages.

Il y avait bien un balcon dans l’appartement de Gatienne, mais au cinquième, sur le square des Batignolles : c’était un peu haut, mais on pouvait supprimer l’échelle.

Elle arrangea dans sa tête qu’elle entraînerait Fabrice.

Ce mariage lui plaisait d’ailleurs. Clotilde, très femme malgré son âge et déjà passablement coquette, approuvait cette belle-sœur qui, beaucoup moins jeune qu’elle, n’offusquait pas ses prétentions. Elle l’aimait d’engouement ensuite. Et puis le talent de Gatienne attirait les hommes. On aurait un salon. Elle brillerait alors. Sa petite beauté blonde ferait des ravages ; on se tuerait un peu pour l’amour d’elle, jusqu’à ce qu’un mari… Et ces agréables choses-là n’arrivent jamais trop tôt.

— Non pas demain, aujourd’hui, dit-elle à son frère ; j’ai promis une visite à Gatienne, tu m’accompagnes, c’est tout simple. Allons, habille-toi, j’attends.

Elle appelait « attendre » un frétillement de toute sa personne, un va-et-vient impatient de ses talons pointus qui battaient la charge.

Enfin elle emmena Fabrice avec des haussements d’épaule de pitié.

Lui se sentait bête à la remorque de cette petite fille.

Il eût voulu s’en aller seul, un soir ; il y a moins de gêne et plus d’attendrissement dans une veillée au coin du feu, sous la lampe baissée. On cause lentement, le cœur s’ouvre.

Mademoiselle Prieur fit un cri en l’apercevant. Elle eut ce geste des vieilles femmes qui perdent la tête en se précipitant du salon à la cuisine et rapportant des braises pour allumer le feu.

On gelait en décembre. La salle à manger était surchauffée par un poêle ; mais on n’allumait au salon que lorsqu’une visite arrivait.

— Je vous en prie, protestait Clotilde, nous n’avons pas froid.

— Vous plaisantez, mademoiselle ! Ce sera fait tout de suite.

— Asseyez-vous, monsieur. Mille pardons. — Gatienne !…

La jeune fille entra.

On se salua rapidement. Déjà le salon s’emplissait de fumée sous le soufflet actif de mademoiselle Prieur, accroupie, la tête dans la cheminée.

— Grand’mère, il fume.

— Tu crois ?… Ce sera passé tout de suite. Ouvre la fenêtre.

Fabrice se précipita, heureux de cette occasion de se mouvoir.

Une bise aiguë s’engouffra, et Clotilde éternua très gentiment.

— Grand’mère !… supplia doucement Gatienne.

Mais le soufflet faisait rage dans les mains crispées de mademoiselle Prieur. Sous son halètement frénétique, les tisons luisaient, la flamme s’élançait, puis, repoussée par le vent, se rabattait hors de la cheminée, crachant des étincelles. Et la fumée sortait, blanche, épaisse, enveloppant et aveuglant la pauvre grand’mère exaspérée, qui, n’y voyant plus, soufflait éperdument dans les cendres.

— Si on l’éteignait ? proposa résolument Clotilde.

— Je vous assure qu’il ne fait pas froid, déclara sérieusement Fabrice.

Gatienne, confuse de voir pâlir et frissonner la petite blonde, l’emmena dans la salle à manger. En même temps, elle fuyait Fabrice, dont les regards l’interrogeaient. Lui s’assit, sur la prière de la vieille fille, dont il devinait l’émotion à travers les gestes affolés. Elle venait de se relever, courbaturée, et cahin-caha fermait la fenêtre. S’apercevant que Gatienne n’était plus là, elle l’appela d’un ton un peu rude.

Rien ne bougea. On entendait le susurrement de deux voix fraîches. Le jeune homme se pencha pour lui dire très bas :

— Je connais votre bienveillance, mademoiselle ; je vous remercie. Mais elle ?

— Gatienne n’a pas repoussé votre demande, monsieur ; et vous êtes le premier. Seulement elle ne se décide pas. J’ai bien du chagrin, allez !

Il lui prit les mains et les serra doucement dans les siennes.

Un éclat de rire perlé leur arriva : Clotilde s’amusait. Elle venait de faire une peur atroce à Gatienne, lui racontant que son frère avait de grands pistolets qu’il regardait depuis quelques jours d’un air terrible.

Alors mademoiselle Prieur l’entretint de Clotilde, cette mignonne poupée que Gatienne adorait.

Et Fabrice parla de sa mère, morte très jeune en mettant cette petite fille au monde ; de son père, qui l’avait suivie ; de lui, resté seul pour élever l’enfant ; et de leur fortune, deux cent mille francs, déposée en rentes sur l’État ; et des mille soucis de sa jeunesse qui l’avaient mûri trop vite peut-être ; car, à trente ans, il éprouvait les désespérances de l’homme dont la vie est finie. Cependant il n’avait point vécu ; sa jeune paternité détournait de lui les passions qui usent. Gatienne était son premier amour.

Il n’eût jamais aimé s’il ne l’eût pas aimée. Mais elle l’avait pris tout entier, avec tous les besoins de son être, avec toutes les tendresses passionnées de son esprit et de son cœur. Il ne pouvait plus vivre que par elle et pour elle. Si elle le repoussait, c’était fini…

On n’entendait plus rien dans la pièce à côté.

Depuis un instant, Clotilde avait attiré Gatienne à l’entrée du salon, et, la tenant par les deux mains, résolument, la contraignait d’écouter.

Comme pour fuir, la jeune fille rejetait son buste en arrière ; mais, appuyée de l’épaule au chambranle, elle s’y soutenait défaillante.

Les paroles qu’elle entendait l’écrasaient peu à peu. Elle se sentait fléchir. Ses volontés rudes s’émiettaient. Elle fit un effort cependant pour se raccrocher et lutter encore contre ce courant qui l’emportait. Ses joues se rosèrent, et elle tendit ses mains pour s’échapper.

Àce moment, Fabrice l’apercevait, et, croyant qu’elle venait à lui, il courut à elle.

Il la saisit à deux bras et l’étreignit comme s’il eût été seul.

Heureusement, dans ce coup de folie, la pensée du mariage disparut du cerveau délirant de Fabrice ; car déjà Gatienne se raidissait dans une dernière angoisse, prête à crier : « Je ne peux pas ! »

Tremblant d’amour, il approcha ses lèvres de l’oreille de la jeune fille et lui demanda avec toute son âme :

— Oh ! m’aimes-tu ?

Elle plia soudain, abandonnant son corps ; sa tête fléchit sur l’épaule de Fabrice, et, malgré elle, elle répondit frissonnante :

— Je t’aime !

Mademoiselle Prieur s’était levée, effarée, criant :

— Elle se trouve mal !

— Non, murmura Fabrice.

Cependant elle était si pâle, qu’on l’assit doucement. Elle ouvrait très grands ses yeux fixes.

— Je disais donc, déclara Clotilde installée sur les genoux de Gatienne et se renversant sur sa poitrine, que l’on se mariait dans quinze jours. N’est-ce pas, ma sœur ?

Gatienne eut un sourire d’extase et répondit tout haut en berçant Clotilde :

— Dans quinze jours !

Mademoiselle Prieur tremblait de tout son corps ; sa tête blanche s’agitait d’un mouvement rapide. Elle regarda Fabrice, muette, bouleversée.

Lui, comme s’il eût retrouvé soudain la folie de ses jeunes années, courut sur elle, tête baissée, se jeta à son cou, l’embrassa, la souleva, criant des choses absurdes.

Alors elle voulut rire, un bonheur trop grand s’étendit sur sa figure, dans ses yeux, sur ses lèvres.

Tout à coup, elle éclata en sanglots. Elle riait tout de même.

— C’est trop bête ! dit-elle en passant sur ses yeux le dos de sa main ; mais il faut que je pleure !…

Et, pour qu’on ne la vît pas pleurer, elle se sauva.

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