‹ GatienneChapitre 13 sur 31 · 2 · 3

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Il y avait précisément sur le même carré un petit appartement libre, dont la terrasse faisait retour sur la rue Brochant. Il communiquait par une porte condamnée à la chambre occupée par mademoiselle Prieur.

On ouvrit cette porte, et moins de quinze jours suffirent à installer dans ces trois pièces un vrai nid d’amoureux pour les futurs époux.

Chaque jour, on déballait quelque rare merveille expédiée par Fabrice, qui fouillait Paris en quête de bibelots précieux, d’étoffes d’une provenance lointaine, de tapisseries enlevées à grands frais de quelque bazar somptueux.

Il exhalait sa joie dans ces folies ruineuses.

Son horreur d’artiste pour la vulgarité des riches intérieurs bourgeois l’entraînait à des exagérations de fantaisie qui bouleversaient tous les sages projets d’installation de mademoiselle Prieur.

La vieille fille perdait l’esprit à regarder taillader, pour les ajuster au plafond, ces soies de la Chine où couraient, sur un fond d’or, les longues jambes des hérons bleus et nageait le ventre d’argent des hirondelles. Elle tâtait les portes disparues sous la robe authentique d’un pontife d’Asie où flambait un soleil, sous la nappe frissonnante de quelque immense plumage d’oiseau blanc dont la tête large, aux yeux de rubis, les pattes croisées et les ailes déployées décoraient le milieu du panneau.

Elle cherchait le mur à travers les arabesques d’or du vieux cuir de Cordoue. Cela renversait toutes ses idées de bonne femme économe et simple ; et elle secouait la tête, songeant aux enfants qui mettraient leurs petits poings rageurs dans ces curiosités coûteuses. Mais elle ne s’étonnait pas des extravagances de Fabrice. Elle-même se livrait à des folies inavouables. Le trousseau de Gatienne semblait destiné à une princesse. Il y avait des batistes, des broderies, des dentelles comme jamais « la fière créole » n’en offrit à sa clientèle du noble faubourg. La robe de noce était brodée à la main, satin sur faille pour le tablier, et la traîne en brocart, garnie de points d’Alençon.

La parure d’oranger, en fleurs naturelles, devait arriver de Nice le matin de la cérémonie.

Ces préparatifs ne durèrent que quinze jours ; mais il était temps que cela finît. La fièvre les tenait, grand’mère et Fabrice ; elle lui disait en riant :

— Nous nous ruinerons.

Au reste, tout cela marcha si vite, dans un tel tourbillon d’allées et de venues, de va-et-vient des marchands et des ouvriers, que Gatienne ne comprit rien à cette frénésie de luxe. Elle vivait, un rêve fantastique, dans les éblouissements du décor qui se préparait.

Elle n’eut le temps ni de se recueillir ni de se souvenir.

Depuis le premier baiser de Fabrice, elle ne s’appartenait plus, une existence nouvelle l’emportait, et elle se laissait aller, si lasse de ses longues luttes passées, qu’il y avait comme un endormement dans son abandon ; et, dans ce sommeil, le rêve brûlant de son amour.

Quand elle se trouvait seule, elle appelait à demi-voix :

— Fabrice !

Et ne comprenait pas elle-même que le frisson d’un nom sur les lèvres put donner des émotions si enivrantes.

Près de lui, elle était timide, avec des rougeurs, et se cachait quand il lui disait bas :

— Bientôt !

Une chose les ennuyait : le mariage à grand orchestre qu’on leur préparait. Ils auraient souhaité se faire bénir bien vite, dans un coin, et puis se sauver n’importe où, seuls.

Mais grand’mère, intraitable là-dessus, gourmandait ces façons modernes de comprendre la solennité de la cérémonie nuptiale, et elle entendait bien que la chose se passât selon les usages de la vieille et honnête bourgeoisie, depuis le dîner et le bal, jusqu’au coucher de la mariée.

Ils durent même renoncer au voyage de noces, qui faisait jeter des cris à mademoiselle Prieur.

— Par un froid pareil ! au mois de janvier, quand il gèle partout !…

— Mais pas en Italie, grand’mère !

— Tais-toi. Si vous voulez la tuer, Fabrice, vous n’avez que cela à faire. Attendez le printemps, et restez là bien tranquilles…

Elle n’osait pas ajouter :

— Sous mes yeux, dans mes jupes.

En réalité, elle demandait sa part de bonheur. Elle ne comprenait pas qu’on lui dérobât les joies qu’elle avait tant souhaitées. Son cœur éprouvait une curiosité tendre pour les familiarités amoureuses des nouveaux mariés. Elle voulait surprendre Gatienne heureuse dans les bras de son mari. Elle était vieille, après tout ; il lui restait peu de temps pour être grand’mère. On n’avait qu’à se dépêcher. Elle l’espérait bien d’ailleurs ; c’était sa malice ; il ne serait plus question de voyager alors, mais de coudre une layette.

Mon Dieu ! elle mourrait bien tranquille ensuite. Oh ! mais pas avant d’avoir vu le petit !

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