2 · 9
Le matin, quand Fabrice partait, Gatienne n’était pas levée, bien qu’éveillée la première : c’est elle qui lui ouvrait les yeux et le poussait hors du lit.
Ce réveil était l’heure la plus riante de la journée. Bien qu’ils se fussent endormis en se tenant la main bien fort, pour ne pas se perdre dans l’oubli du sommeil, ils se retrouvaient le lendemain avec une joie toujours nouvelle.
— Te voilà ! Bonjour ! — D’où reviens-tu ? — Je parie qu’il ne m’a seulement pas vue dans ses rêves ! — Oh ! les grands yeux éblouis ! Comme tes cheveux sentent bon dans la moiteur de l’oreiller ! — As-tu entendu les enfants, cette nuit ? Claude a rêvé ; il criait : « Hue, dada ! » — Répète encore : c’est mignon tout plein, ta petite bouche toute ronde. Oh ! la jolie petite femme adorée ! — Je t’aime…
Un vrai gazouillement qui s’éveillait sous les rideaux roses, dans le nid tiède où le jour venait, blond et gai, porté par le soleil qui perçait les stores et les tentures des fenêtres. Tandis qu’au dehors les autres nids, cachés dans les arbres, redisaient aussi leur douce musique matinale.
Fabrice se levait et ouvrait les croisées toutes grandes, se plongeait dans l’air, s’étirait à la lumière éblouissante qui le baignait. Il sifflait au merle, faisait écho aux trilles flûtées de la fauvette, allait et venait de la clarté bruissante du dehors à l’ombre capiteuse de l’alcôve, et cependant s’habillait sans cesser de jaser, chanter et rire, le cœur épanoui, plein de bonheur. Pourtant il fallait partir.
— Diable ! il se mettait toujours en retard. Avec cela que c’est amusant de s’en aller ! C’est bon, c’est bon, on s’en va ! Quand on serait riche, on prendrait ses aises. On n’était pas déjà si malheureux de se casser la tête à remuer des chiffres quand c’était pour donner la becquée à tout ce joli monde-là.
Et il allait chatouiller de sa moustache les petits visages bouffis des marmots qui dormaient les couvertures tombées, la chemise en l’air.
Puis il revenait à Gatienne, qui grondait parce qu’il lui faudrait courir pour attraper le train.
— C’est toujours comme cela. Il n’en finit jamais. Non, on ne vous embrassera pas, sauvez-vous…
Enfin, il s’échappe.
Ce matin-là, il rouvre la porte et crie :
— Tu sais, j’emmène Clotilde.
— Pourquoi ?
— Elle me l’a demandé hier au soir.
Gatienne, inquiète, s’est subitement dressée.
— D’où vient qu’elle ne m’en a pas parlé ? pense la jeune femme émue d’un pressentiment.
Elle entend un bruit de jupes dans l’escalier : Clotilde s’enfuit sans rien dire.
Ils sont partis.
D’habitude, elle emmène Matta. Mais la jeune servante ne serait pas sortie sans l’avis de sa maîtresse. Clotilde restera donc seule dans Paris dès que Fabrice sera rentré à son bureau ?
Robert lui parlait bas l’autre soir, et il avait, en partant, un mauvais sourire.
Ce serait horrible ! S’il faisait cela, il ne reculerait pas davantage devant l’aveu dont il la menaçait.
Elle frissonna, regardant autour d’elle ce bonheur qui l’enveloppait, dont elle était imprégnée. Perdre tout cela ? Et ne le pouvoir défendre !
Elle s’enfonçait dans une rêverie noire, devenait farouche, ne respirait plus, assise sur le bord du lit, ses pieds nus plongés dans une fourrure de tigre, les poings fermés.
Tout à coup elle se secoua, repensant à Clotilde.
C’était lâche de l’avoir laissée partir, sachant quel malheur la guettait.
Elle aurait dû courir, l’avertir, lui dire… quoi ?
— Si vous lui inspirez la moindre méfiance à mon égard, avait déclaré Robert, je lui en révélerai la cause.
— Oh ! s’écria Gatienne, dans un sursaut de révolte, le bras levé.
Àla fin, elle étouffait dans ce cercle d’infamie. Un éclair terrible venait de traverser sa pensée.
Elle s’habilla, sans savoir, le geste enfiévré, perdue dans une préoccupation qui tenait du rêve et du cauchemar.
Mais les enfants s’éveillaient, jasant dans leurs lits. Ce murmure l’apaisa. Une douceur molle revint sur sa face. Les songes noirs s’enfuyaient devant la vision attendrissante des petits qui piaulaient déjà après leur premier déjeuner, comme des chatons affamés.
Gatienne sonna Matta, qui ne vint point. Alors elle descendit.
L’ombre couvrait encore le grand carré du jardin potager situé derrière la maison. Mais déjà le soleil dorait les pointes des arbres. Une fraîcheur montait de la terre arrosée et des masses vertes qui la couvraient, disposées en plans réguliers. La senteur forte des verdures vigoureuses, mêlée à la note plus douce des plantes légumineuses aux fleurs vanillées, comme la fève des marais, s’exhalait, pimentée par les oignons en graine, musquée par la fraise.
Les fruits mûrs, prunes jaunes ou violettes, poires jaspées, pêches veloutées et vermeilles, embaumaient soudain par coups subits du vent qui passait. Tandis que l’âpre ferment de l’engrais donnait à la terre mouillée le fumet violent qui semble résulter des ardeurs de son excitation féconde.
Gatienne s’en allait, pressée, cherchant Matta sous les arbres à fruits où on la dénichait souvent ; et elle parcourait les allées bordées de plantes aromatiques, thym, lavande, sadrée, estragon, romarin, frôlant de sa robe leurs feuilles odorantes et s’imprégnant de leur parfum.
Tout à coup elle s’arrêta, gênée par l’attitude du jardinier qu’elle venait d’apercevoir, à peu de distance, allongé sur un banc, les mains sous sa tête, la pipe aux lèvres. La petite fumée blanche montait doucement par flots réguliers. Jacques savourait un far niente rempli de volupté : sa face béate s’étalait comme une pivoine rose largement épanouie, et son ventre de gros garçon, bombé comme un dôme, attendait patiemment le soleil.
La douceur de Gatienne la rendait timide pour réprimander les gens qui la servaient. Elle allait retourner sans bruit, lorsque Matta déboucha d’une allée, les bras tirés par deux arrosoirs énormes qui versaient l’eau sur ses pieds nus à chaque pas saccadé et lent qu’elle faisait pour transporter sa charge.
— Ouf ! fit-elle en les laissant tomber près de Jacques et redressant ses épaules d’un geste endolori.
— Arrose les laitues, répondit le galant jardinier, sans bouger non plus qu’un lézard engourdi.
Matta, docile, enleva un arrosoir et promena la pluie qui s’en échappait sur une longue platebande étoilée de petits cornets d’un vert tendre.
Quand elle revint, essoufflée et un peu pâle, essuyant sa joue en sueur du revers de sa manche, Jacques grommela :
— Dépêche-toi maintenant d’arroser les carottes. Tu te traînes là, et v’là le soleil qui est déjà trop haut.
En effet, il clignait les yeux ; un rayon lui tapait dedans.
La jeune fille se baissait pour soulever l’autre arrosoir, lorsque Gatienne se montra. Elle était interdite de ce manège, ne comprenant pas.
— Que faites-vous donc ? dit-elle à Matta ; c’est l’ouvrage de Jacques, et les enfants vous attendent.
Jacques, dégringolé de son banc, cachait sa pipe derrière son dos et balbutiait, se tenant la gorge.
— Il est malade, dit doucement l’Italienne ; je l’aidais…
Elle suivit sa maîtresse ; mais, se retournant de temps à autre, son regard caressant et soumis cherchait à travers les feuilles le beau Normand, qui ne la regardait pas.
— Comme vous voilà faite ! Allez changer de robe, lui dit la jeune femme l’examinant avec quelque surprise. Et attachez vos jupes ; vous semblez tout empaquetée !
Matta s’empourpra d’un coup. Puis, éclatant en larmes, elle se sauva dans sa chambre.
— Je ne vous gronde pas, dit doucement Gatienne stupéfaite.
Il était deux heures lorsque Clotilde rentra ; sa belle-sœur courut à elle si émue, qu’elle se troubla.
— Bon Dieu ! dit-elle, qu’arrive-t-il ?
— Je suis inquiète, Clotilde. D’où venez-vous ? Où êtes-vous allée, seule ?…
— Plaît-il ? articula hautainement Clotilde, et le regard mauvais.
Du reste, elle ne cacha pas sa surprise et son humeur de trouver Gatienne debout à l’heure habituelle de sa sieste, où elle s’enfermait chez elle avec les enfants.
— Vous ne dormez donc pas, aujourd’hui ? dit-elle, maussade, à la jeune femme qui tournait autour d’elle sans se lasser de ses rebuffades.
— L’inquiétude m’a tenue éveillée.
— C’est trop de bonté ; mais, maintenant que me voici…
— Maintenant… je préfère rester près de vous.
— Je vous remercie, dit-elle ironique, le sourire impertinent.
Gatienne la suivit au salon, où elle venait de s’installer après un coup d’œil furtif à la pendule.
La jeune fille avait saisi sa tapisserie, et, muette, le nez baissé, s’acharnait, brisant sa laine avec colère si quelque point noué l’arrêtait en chemin.
— Elle ne s’en ira pas, pensait-elle ; comme elle sent bien qu’il doit venir !
— Elle l’attend donc ? se disait Gatienne. Et avec quelle fièvre ! Je ne les quitterai pas.
Chaque fois que la pendule sonnait, elles tressaillaient également. Et toutes les deux se regardaient à la dérobée, cherchant à se surprendre leurs pensées.
Pendant ce temps, un coupé aux stores baissés amenait rapidement Robert. Il venait reprendre Clotilde, le rendez-vous du matin ayant manqué. Pourrait-il la décider à une promenade dans cette voiture fermée, pendant la sieste de Gatienne ?
Elle avait bien accepté de venir dans son bureau, à onze heures, en l’absence de Fabrice ; mais la démarche semblait moins risquée.
— J’ai absolument besoin de vous parler d’affaires sérieuses, lui avait-il dit pour l’entraîner : ici, nous ne sommes jamais seuls.
Plusieurs jours, elle hésita ; ce mystère la troublait. Elle redoutait de se compromettre aux yeux de Robert.
Puis, un soir, comme elle venait retrouver Gatienne et lui sur la berge, où l’on prenait le frais, elle les surprit dans une conversation animée qui cessa tout à coup, et Gatienne lui parut bouleversée : elle fuyait son regard.
La jeune fille pressentit nettement qu’un lien quelconque existait entre eux. S’aimaient-ils ? Cependant Robert lui jurait n’aimer qu’elle. Alors, c’était Gatienne qui s’enhardissait à laisser parler ses sentiments coupables ?
Sans qu’elle y crût absolument, le doute suffisait pour exalter son imagination déjà peu réglée.
Et elle résolut soudain de combattre avec toutes ses armes l’influence dangereuse de sa belle-sœur. Lorsque Robert partit, elle lui glissa :
— J’irai demain.
Le lendemain, quand Fabrice quitta son bureau, vers onze heures, Clotilde, qui le guettait, cachée dans un fiacre, au coin de la rue des Pyramides, s’élança dans la maison de banque.
Le garçon de garde, souriant, lui ouvrit, sans qu’elle le demandât, le cabinet de Robert, et pria « madame » de s’asseoir ; monsieur n’allait pas tarder à venir.
Elle fit le geste de chercher des papiers dans son portefeuille, comme si elle était là pour affaires, prenant l’air grave. Mais, restée seule, elle se mit en scène. Elle changea de siège pour avoir un jour favorable, tira sur ses hanches sa basque tendue, qui dessina ses formes rebondies, aplatit ses jupes de façon à prolonger jusqu’aux genoux la ligne onduleuse du corps. Elle s’était assise, du reste, avec ce tour de reins des femmes de théâtre qui replie la traîne en dessous et fait coller la robe, de la ceinture à la jambe, avec la précision d’un maillot. Le pied, juché sur son haut talon, allongea sa fine pointe. Cela fait, elle renversa son buste et joua de l’éventail.
Mais personne ne venait.
Sa première émotion s’était calmée dans l’attente ; maintenant le dépit lui succédait.
Midi bientôt. C’était un peu fort. Il déjeunait sans doute. Est-ce qu’on déjeune ? Prendre ainsi son temps ! Il n’était vraiment pas pressé ! Elle rougissait de colère et se désolait de rougir : cela enlaidit les blondes. Elle tira sa houppe, et soulevant du doigt le bout de voilette qui lui tombait sur le nez, elle se barbouilla de poudre. Puis elle attendit encore, le cœur serré, prête à pleurer.
Que lui dirait-elle maintenant ? Elle ne se souvenait plus des discours qu’elle préparait en venant ; tirades romanesques qui devaient jeter Robert à ses pieds, chaste mais passionné, lui jurant sa foi dans le baiser des fiançailles.
Midi et demi sonnait.
Clotilde se leva brusquement : son frère pouvait rentrer ; elle ne voulait pas être surprise.
Décidément Robert se moquait d’elle : Gatienne l’emportait.
Mais elle se vengerait bien sans doute !
Elle se donna un maintien digne pour sortir devant les employés, et marcha vers la porte, le pas raide.
Mais cette porte s’ouvrit tout à coup et se referma bruyamment.
Robert s’élançait vers elle.
— Mille pardons, dit-il essoufflé, jetant son chapeau, qui laissait à son front mouillé une raie rouge. Je suis furieux. Imaginez-vous…
Mais Clotilde, d’un ton glacé :
— Il est inutile de vous excuser. Je suis fixée. Bonjour, monsieur !
— Je vous en prie, demeurez, écoutez-moi…
— Fabrice va rentrer, dit-elle en lui montrant la pendule. Mes compliments.
Et elle ouvrit la porte.
Derrière elle, il leva les épaules ; mais il la reconduisit ; et, dans l’escalier :
— Vous me brisez le cœur, Clotilde !
Elle en fut ravie et descendit moins vite. Il continua :
— Voyez comme vous êtes injuste. J’arrive en courant comme un fou, n’ayant pas trouvé de voiture. Je sors d’une réunion de banquiers à laquelle j’étais convoqué et dont je ne me souvenais plus hier…
— Fabrice pouvait vous remplacer.
— Et quelle raison lui donner ? Il s’agissait d’une affaire où mon influence personnelle était indispensable. Grâce à vous, je l’ai menée tout de travers, n’ayant que vous en tête, vous qui m’attendiez là, me maudissant peut-être… quand je rageais de n’être pas près de vous… Aussi, c’est une affaire manquée.
Clotilde était flattée d’avoir troublé à un tel point ce financier impassible, mais elle n’en fit rien paraître ; elle trouvait doux de se faire apaiser.
— Reviendrez-vous demain ? dit-il tendrement.
Elle, d’un ton sec :
— Non.
Il n’insista pas, la regardant l’œil demi clos, couvant une autre pensée.
Ils étaient sur le trottoir ; une voiture passait vide. Clotilde l’arrêta et s’y enferma dépitée : il la laissait partir sans lui arracher la promesse d’un autre rendez-vous.
Mais, comme le fiacre s’ébranlait, il se pencha et lui souffla rapidement :
— Je serai à Saint-Cloud à trois heures, pendant le sommeil… Attendez-moi, la grille ouverte.
Elle n’eut pas le temps de répondre.
Et maintenant trois heures sonnaient.
Le coupé de Robert passa au galop devant l’habitation et vint s’arrêter plus bas, à une porte étroite qui donnait accès dans le taillis ; cette porte servait au jardinier, qui prenait à la Seine son eau d’arrosage.
Bien qu’elle fût fermée, Robert dit au cocher d’attendre là, et remonta vers la grille, qu’il trouva entre-bâillée.
Au raclement de la voiture, Clotilde avait regardé rapidement Gatienne. La jeune femme, les mains allongées sur ses genoux, d’où son ouvrage glissait, semblait endormie. Ses longs cils formaient une frange d’ombre autour de ses yeux clos.
Clotilde se leva lentement et quitta le salon.
Son pas claqua sur les dalles de la terrasse en passant devant les fenêtres ; elle descendait sur la pelouse.
Gatienne se souleva, écouta, et, se dressant, inquiète, alla se pencher à la fente des volets demi fermés.
Àce moment, Robert venait d’entrer. Il examinait la maison silencieuse, quand il aperçut Clotilde, qui, d’un geste, lui désignait l’allée d’ormes. Elle-même en prit le chemin. Il tourna à gauche et disparut sous les arbres.
Gatienne, essoufflée comme si elle eût couru, le regard affolé, anxieuse, désespérée, demeurait immobile, sentant bien que son devoir l’obligeait à suivre, à protéger Clotilde. Mais des frissons couraient sur elle, songeant à la colère de Robert. Puis un sursaut d’horreur la secouait, se rappelant à quelles audaces elle abandonnait Clotilde.
Un moment, elle eut une lâcheté de cœur, délibérant à laisser le sacrifice s’accomplir s’il en devait résulter une sécurité pour elle. Mais soudain, épouvantée d’avoir rêvé cette infamie, elle se jeta, d’un élan, à travers le salon, ne voulant plus réfléchir et courant au-devant du martyre, puisqu’il le fallait.
Elle franchissait la porte, lorsqu’elle se heurta à la jeune servante agenouillée ou accroupie sur le seuil.
Matta sanglotait, la tête cachée dans son tablier.
— Qu’avez-vous ? s’écria Gatienne s’arrêtant.
Matta fit un grand « hélas ! »… Elle pleura plus fort.
— Ah ! mon Dieu ! mes enfants ! Qu’est-il arrivé ? Parlez donc !… dit la jeune femme effarée, lui secouant le bras.
Déjà elle la quittait pour courir, croyant à un malheur ; Matta la rappela dans un gémissement :
— Madame, ils dorment !
Elle s’était levée et s’adossait maintenant au mur, les mains croisées dans l’attitude violemment expressive des Mater dolorosa italiennes.
Elle paraissait suffoquée et pâle à mourir ; ses larmes ne coulaient plus.
— Vous m’effrayez ! murmura Gatienne.
— Madame, il faut que je vous dise… mais vous ne me chasserez pas ?… C’est un grand malheur ! Ayez pitié de moi…
Gatienne la poussa doucement dans le salon, sur une chaise, car la jeune fille vacillait.
— Parlez vite, dit-elle avec douceur.
— Ah ! le bambino, le bambino !… gémit Matta.
— Vous dites ?
— Jacques avait promis de m’épouser, reprit à hurler Matta.
— Et alors ? dit Gatienne toute blanche.
— Je suis… enceinte, balbutia la jeune servante, dont les sanglots contenus crevèrent encore une fois avec une explosion de cris aigus et lamentables.
Soudain elle s’arrêta net et leva la tête : sa maîtresse n’avait ni bougé ni dit un mot. Elle croyait se voir chassée d’un geste.
Gatienne pleurait tout bas, le visage baissé, ne trouvant rien à dire.
Alors Matta, plus émue de ces larmes que des reproches qu’elle attendait, se jeta à genoux, criant des « pardon » déchirants.
Gatienne la releva d’un geste apitoyé, presque tendre, touchant avec précaution à cette jeune maternité, déjà visible dans le sein gonflé de l’Italienne :
— Nous garderons l’enfant, murmura-t-elle.
Alors Matta s’enhardit :
— Si madame voulait parler à Jacques…
— Jacques ! s’écria la jeune femme subitement irritée : je le chasse.
— Jésus, mon Dieu ! quel malheur !… beugla Matta.
— Comment ! ce misérable ?…
— Mais c’est le père de mon enfant, madame, et, si vous le chassez, il m’abandonnera.
— Qu’en voulez-vous donc faire ?
— Tiens ! dit la jeune fille surprise, nous marier, madame, si l’on peut le décider ; car il ne demande qu’à filer pour me planter là.
— Mais il vous a séduite ?
— Oh ! oui !
— C’est un crime impardonnable !
— Oh ! oui !
— Eh bien, vous voulez épouser un malhonnête homme qui, encore, ne veut pas de vous ?
— Mais que deviendrais-je, moi, pauvre fille, avec un enfant ?
— Vous l’élèverez.
— Toute seule ? Et d’ailleurs…
— Quoi ?
— Voyez-vous, madame, j’aime Jacques !
— Vous l’aimez !
— Dame ! puisque j’en suis venue là.
— Et vous l’aimez encore, malgré…
— Plus que jamais, prononça fiévreusement l’Italienne avec une expression voluptueuse dans son regard allumé.
Gatienne lui tourna le dos d’un geste légèrement dédaigneux en murmurant :
— C’est bien, j’en parlerai à monsieur.
Tout à coup, la jeune femme tressaillit ; elle avait oublié Clotilde. Elle prit sa course et se lança hors de la maison, plus inquiète encore par l’histoire qu’elle venait d’entendre.
Robert, très éloquent sur le chapitre de la séduction, avait entrepris de persuader Clotilde qu’à ce moment de la journée son absence ne serait pas remarquée et qu’une promenade à deux dans la voiture bien close, sous les ombrages du bois, auquel on touchait, n’offrait aucun danger et le plongerait dans un ravissement qu’il ne pouvait exprimer. Cet avant-goût de leurs heureux tête-à-tête, lorsqu’ils seraient mariés, lui paraissait si désirable, qu’il s’agenouilla avec sa grâce accoutumée, le regard humide, implorant la jeune fille, qui, le trouvant tout à fait irrésistible, se laissa entraîner.
Ils gagnèrent, par le fond des taillis, la porte de service, où le coupé de Robert attendait. Et le cocher, aux habitudes discrètes, le dos tourné, ouvrit la portière.
Un pas précipité, un bruit de jupes à travers les branches, et Gatienne apparut, le visage bouleversé, étouffant un cri.
Clotilde, prête à monter, se retourna, saisie de honte et de fureur.
Le cocher s’en alla à la tête de ses chevaux, s’éloignant du groupe.
Alors, à voix basse :
— Clotilde, murmurait Gatienne, où allez-vous ?
— Une simple promenade, madame, répondait Robert, gouailleur. Rassurez-vous. Montez donc, mademoiselle, madame permet.
Et son regard aigu menaça Gatienne.
— Je n’ai pas besoin de permission, riposta Clotilde ; je ne dépends de personne. Cette surveillance est ridicule, pour ne pas dire honteuse, quand on en connaît les motifs. Mais voici le cas que j’en fais.
Elle ramassa ses jupes et sauta sur le marchepied.
Il semblait à Gatienne que la terre tournait ; les battements de son cœur arrêtaient son souffle. Elle balbutia, faisant un pas vers Clotilde, les mains tendues pour l’arrêter :
— Votre frère… Fabrice… songez…
— Vous lui raconterez mon escapade ? Soit. Prenez garde que je ne lui fasse un autre aveu.
— Moi aussi, ajouta Robert avec un sourire équivoque qui donna à ces mots un sens différent pour les deux femmes.
Clotilde triomphait. Mais Gatienne ne lâchait pas.
Une sorte d’ivresse généreuse la poussait à défendre Clotilde jusqu’au bout de ses forces.
Elle s’approcha résolument de la voiture où la jeune fille s’installait, et, empêchant ainsi Robert de monter près d’elle, lui murmura des mots pressés, sans suite, avec des gestes suppliants.
— C’est imprudent !… ensuite le monde ne sait pas. Et puis, écoutez-moi, une jeune fille doit se méfier… Si vous saviez !… Descendez, venez avec moi, je vous en supplie !… J’ai besoin de vous…
Tout à coup un souvenir lui vint comme une inspiration ; elle s’écria :
— Matta est enceinte !
— Hein ? fit Clotilde avec un sursaut.
Et, se penchant vers sa belle-sœur, elle murmura troublée :
— Qui ? Comment ?
Gatienne l’attira, lui serra le bras, et, le regard expressif :
— Jacques l’avait emmenée…
Clotilde sauta brusquement de la voiture. Dans un éclair, elle avait vu où elle allait. Sa tendresse pour Robert ne l’entraînait pas jusque-là. Elle se tourna vers lui, et, doucement, avec une expression de pudeur et de regret qui lui rendit tout son charme de jeune fille, elle dit :
— Je n’irai pas.
— Puisque madame me prive de votre compagnie, répondit Robert, la voix aiguë, elle aura sans doute la charité de vous remplacer. L’une ou l’autre : voyons, madame, que décidez-vous ?
Il feignait de rire, prenant l’air d’un homme bien élevé qui veut se tirer gaiement d’un mauvais pas. Mais Gatienne le regardait éperdument, tremblant pour elle, maintenant que Clotilde était sauvée.
Il reprit :
— Rien ?… Je m’en vais seul, alors ? Toujours seul ! je n’ai pas de chance. Au revoir, mesdames ! je ramènerai Fabrice ce soir…
Gatienne comprit et s’appuya au mur défaillante. Cette fois, c’était fini : il parlerait.
La voiture partit.