‹ GatienneChapitre 20 sur 31 · 2 · 10

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Un orage est venu, et la pluie tombe, non plus fouettée par le vent furieux de la première heure, mais régulière et monotone, pendant toute la soirée, emplissant les silences du salon où l’on veille, les croisées ouvertes, du clip-clap de sa chute cadencée sur la terrasse.

Àl’intérieur, une lampe voilée éclaire d’un cercle lumineux la table près de laquelle Gatienne est assise, maniant des chiffons blancs où ses ciseaux taillent une layette. Les lames d’acier courent dans l’étoffe comme de petits éclairs, avec le bruit léger de leur morsure grinçante. Fabrice, le buste penché, les coudes sur ses genoux, suit des yeux le mouvement des doigts de sa femme, avec un vague sourire.

Près de lui, Robert roule et fume des cigarettes.

Tous les trois causent par instants sur ce ton languissant des conversations familières.

Clotilde, embarrassée de son attitude et troublée du regard de Robert, à la fois railleur et tendre, s’est retirée boudant tout le monde.

L’aventure de Matta est le texte de la causerie : il prête aux allusions cruelles de Robert, aux plaisanteries de Fabrice.

Gatienne, énervée, a des réponses brusques. Ses yeux, plus noirs que de coutume, paraissent durs lorsqu’elle les plante tout à coup sur Robert, pour la première fois le regardant en face.

Celui-ci est curieux du travail qui se fait dans l’esprit de la jeune femme : il l’observe et l’aiguillonne.

Cette révolte lui plaît : il connaît les femmes et le jeu réactif de leurs nerfs.

Cependant il attise le feu et revient sans cesse à Matta.

Fabrice raconte plaisamment les résultats de son enquête.

Jacques a avoué « son crime », dit-il. Ceci à l’adresse de Gatienne, dont il se moque doucement.

— Par exemple, il niait l’enfant. « Faudrait voir, » disait-il tortillant son bonnet. Alors je lui ai fait « voir » d’un côté un gros procès qui, tout Normand qu’il est, lui a donné une peur atroce, et de l’autre quelques billets de mille francs pour doter Matta. Ses petits yeux brillaient sous leurs broussailles fauves ; mais le drôle se faisait prier.

— Écoutez donc, disait Robert, une fille qui se laisse prendre ainsi ! C’est diantrement éventuel pour l’avenir. Qu’en dites-vous, madame ?

— Cela dépend, répondait Gatienne avec un grand calme.

— Oh ! mais le merveilleux dans ceci, reprenait Fabrice, c’est ma femme, qui ne comprenait pas que Matta voulût épouser Jacques. Elle n’en revient pas encore. N’est-ce pas, chérie ?

Et il riait, la taquinait.

— Vraiment ? dit Robert ; c’est cependant bien naturel.

— Et moral, ajouta Fabrice.

Robert continua :

— La femme appartient à son premier possesseur.

— C’est mon avis, conclut Fabrice. À moins de n’appartenir jamais à personne, légitimement j’entends ; car le mariage, même sans amour, ne va point sans cette sorte de jalousie rétrospective qui fait aux femmes une obligation et un devoir d’apporter leur virginité à l’hymen.

— Que répondez-vous, madame ? demanda Robert souriant à Gatienne, devenue très pâle.

Elle murmura, répondant plutôt à sa pensée :

— Séduire une enfant est une lâcheté.

— Que l’amour excuse, dit Robert.

— Pas toujours, dit Fabrice ; mais, enfin, puisque le mal est fait, faut-il bien le réparer.

Robert reprit :

— Cela vaut mieux que d’exposer un honnête homme à épouser un jour, sans le savoir, la honte de ce passé !

— Ça, ce serait dur, déclara Fabrice en riant.

— Eh ! on le voit tous les jours ! répliqua philosophiquement Robert.

Gatienne le regarda.

Il ajouta les yeux fixés sur elle :

— Et dans le meilleur monde…

Il guettait une prière dans le regard de Gatienne ; il y vit une menace.

Alors, se renversant dans son fauteuil, et d’un air profond :

— Je voudrais savoir ce que pourrait bien faire un honnête homme ainsi surpris dans sa bonne foi, s’il venait à découvrir qu’on l’a trompé.

— Oh ! oh ! s’écria Fabrice, dont le tempérament jaloux s’échauffa tout à coup à cette idée, je ne sais pas… Mais il me semble que, moi, je…

Et, le regard fulgurant, il fit un geste brutal de son bras tendu.

Mais il s’arrêta soudain, frappé de la grande pâleur de sa femme, et, s’inclinant tout ému devant elle :

— Oh ! madame, pardonnez-moi, lui dit-il, je me suis oublié. Comment ai-je pu me permettre une semblable supposition en présence de la plus pure, de la plus respectable des femmes ?… Pardonne-moi, ma bien-aimée !

Il lui prit les mains avec une adoration respectueuse et les baisa longuement.

Elle se tenait un peu raide, le visage immobile, refoulant la douleur qui l’étouffait.

Il y avait une expression de chasteté saisissante dans son attitude sévère et la ligne froide de son profil de vierge. Elle baissait les yeux.

Fabrice la crut réellement blessée, et, désolé, quitta un instant le salon pour cacher son trouble.

Bientôt on entendit son pas aller et venir dans l’appartement au-dessus ; il se promenait.

Alors Robert se pencha, et toucha familièrement Gatienne :

— Dis donc, fit-il, la voix cynique, avoue qu’il serait dommage de le détromper !…

— Taisez-vous ! lui dit-elle les dents serrées.

— Le pauvre garçon ! reprit-il en ricanant, il a tout l’aveuglement nécessaire.

Cette injure à son mari la secoua de la tête aux pieds ; ses yeux s’enflammèrent. Une colère de sang rougit sa face.

— Et je t’engage à en profiter, dit-il encore. Ne me pousse pas à bout. Tu vois que je suis décidé à tout.

— Et moi aussi, dit-elle d’un air étrange.

— Aime-moi donc !… dit-il l’enlaçant brusquement et la couvrant de baisers.

Sans un cri, elle se débarrassa de lui, si nerveusement que ses bras craquèrent. Puis, à son tour, saisissant Robert à deux mains, elle le tira violemment, se souleva vers lui, jusqu’à son visage, et lui souffla ces mots presque sur les lèvres :

— Je vous tuerai !

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