‹ GatienneChapitre 2 sur 31 · 1 · 2

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La « grand’mère » de Gatienne n’avait jamais connu les joies maternelles. Vieille fille, elle s’était embarrassée sur le tard d’une gamine, orpheline de père et de mère, qui, du jour où elle aperçut mademoiselle Prieur, s’attacha à ses jupes comme un pauvre petit chien perdu et ne la voulut plus quitter.

— Tu seras ma grand’mère, veux-tu, la dame ? demanda la petite.

Et mademoiselle Prieur emmena l’enfant.

La rencontre était bonne pour toutes les deux.

Gatienne, de souche plébéienne, mais d’un sang pur, d’un tempérament sain, était née dans les montagnes de l’Auvergne. Sa mignonne tête ronde, toute bouclée, n’accusait aucune protubérance, aucune dépression qui fût le signe héréditaire du développement ou de l’absence d’une faculté.

— Ni vice ni vertu, disait sagement mademoiselle Prieur ; j’aime mieux ça. Pas de mauvaises herbes à extirper ; un bon terrain fertile.

En effet, l’enfant, d’une intelligence vive, devait se façonner, sans effort, sur le moule où la destinée l’enfermerait.

Cependant la vieille fille s’effarouchait parfois, surprise dans le silence de ses habitudes par l’envahissement de cette petite vie bruyante, tapageuse, étourdissante, qui s’épanouissait autour d’elle.

— J’avais bien besoin de cela pour me tourmenter ! criait-elle du haut de sa tête, à faire croire qu’elle se repentait, quand son cœur n’avait pas assez d’élans pour fêter les joies de cette maternité idéale.

Gatienne grandit et se forma sous l’influence d’un principe d’éducation qui se résumait ainsi :

— Veux-tu marcher droit !

Qu’il s’agît d’effacer ses épaules, de redresser sa taille, d’avancer le pied dans l’alignement du corps, ou de faire une action honnête et digne, sans mensonge et sans finasserie, la recommandation restait la même :

— Veux-tu marcher droit !

Et, droite comme un cierge, poussa la petite fille, tandis que son jugement se dressa avec une logique inflexible, étrangère, il faut bien le dire, à tous les préjugés mondains et sociaux.

— Grand’mère, on m’a dit qu’une petite fille bien élevée ne devait pas boire aux fontaines Wallace.

— Qui t’a dit cela ?

— Sœur Camille.

— Sœur Camille est une bête ; avais-tu soif ?

— Oui, grand’mère.

— En buvant, as-tu empêché quelqu’un de boire ?

— Non, grand’mère.

— Tu avais soif, tu as bu, tu as bien fait.

— Grand’mère, j’ai été punie pour avoir donné une gifle à Colette.

— Comment, petit monstre, tu bats tes compagnes !

— Mais, grand’mère, elle m’a fait mettre en retenue en rapportant que j’avais cassé une vitre ; et c’était elle !

— Ah ! c’était elle ? Eh bien, si elle recommence, tu lui donneras deux gifles. Dans la vie, il faut savoir se défendre.

— Oui, grand’mère.

Quelques personnes se souviennent encore d’un magasin de mercerie, gants, chiffons, de la rue Saint-Dominique-Saint-Germain : « À la fière Créole. »

C’est dans cette boutique qu’était venue échouer mademoiselle Émilienne Prieur quand la révolte des noirs, en 1830, la chassa, presque enfant, des îles Bourbon, où son père, riche colon, venait d’être tué. Un trait d’orgueil lui amena toute la clientèle du faubourg.

Appelée un jour pour une commande chez la duchesse Tascher de la Pagerie, on la fit attendre.

— Allez, dit-elle au laquais, et dites à madame la duchesse que je n’ai pas l’habitude de faire antichambre.

On l’introduisit aussitôt ; et la fière créole devint à la mode.

Elle vieillit, probe et chaste, et se retira du commerce, n’emportant du souvenir de ses relations qu’un attachement bizarre pour tous les membres de la famille Bonaparte.

Elle eut beau jeu contre son voisin Robert lorsque le jeune homme lui arriva de Loches, duement recommandé par une ancienne connaissance du faubourg. L’Empire paraissait à l’apogée de sa gloire, l’impératrice promenait en Orient sa pompe souveraine. Robert reçut de la vieille fille des abatages quotidiens sur ses velléités naissantes d’opposition et de libéralisme. Il devait les lui rendre plus tard.

Àce moment, l’Empire s’effondrait sous le poids amoncelé de ses fautes, que Robert dénombrait chaque jour à mademoiselle Prieur désespérée. On se criait des sottises parfois, en se fourrant des journaux sous le nez.

— Cela fait passer le temps, déclarait ensuite la grand’mère de Gatienne, qui avait trop d’esprit pour n’être pas, au fond, un peu sceptique.

Et l’on recommençait le lendemain. Il vint un lendemain cependant où l’on ne recommença pas.

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