‹ GatienneChapitre 3 sur 31 · 1 · 3

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La petite chambre de Gatienne — un nid de mousseline blanche — avait deux portes ; l’une ouvrait dans la chambre de « grand’mère », l’autre sur le palier. Celle-ci condamnée, bien entendu : fermée à clef, verrouillée, un meuble en travers.

Pour la prudence naïve de la vieille fille, cette précaution suffisait. Un bourrelet tout autour eût cependant mieux fait les choses.

Entre la porte et le plancher, une ligne de vide existait, qui permit à Robert de glisser sa première missive.

C’était un pur chef-d’œuvre. D’amour, pas un mot ; d’amitié, à peine. Un seul point : la colère de mademoiselle Prieur ; la cause : politique ; le résultat : chassé ! Puis commençait l’hymne du désespoir ; ensuite une prière : aider à la réconciliation. Par quels moyens ? Une entente secrète. Elle vieillissait, la chère âme ; son humeur devenait difficile ; elle avait des rancunes violentes. Insister près d’elle en ce moment perdrait tout. Non, il fallait s’entendre, guetter une heure facile, et la surprendre, l’entraîner ! Au reste, il avait une idée ; mais il espérait bien qu’il la reverrait, elle ! On ne sépare pas ainsi deux bons camarades. On peut se rencontrer. Il demandait une réponse par la même voie, sous sa porte à lui, en passant.

— Grand’mère est folle ! s’écria Gatienne gesticulant des épaules quand elle eut lu ce billet, le soir, assise sur son lit, en travers, ses pieds nus croisés, dépassant sa longue robe de nuit.

Puis elle se jeta à terre, courut à sa table et écrivit :

« Ne vous tourmentez pas : elle avait la migraine aujourd’hui ; ce sera passé demain. Belle raison, ma foi ! pour se brouiller ! Perdez-vous la tête, vous aussi ? Venez donc comme d’habitude ; elle n’y pensera plus. Je vous chanterai ma sérénade ; j’en raffole. »

Elle s’endormit ensuite, balbutiant :

Le printemps nous appelle…

Viens… soyons heureux…

Le lendemain vers dix heures, Gatienne, occupée à tresser ses cheveux, entendit de sa chambre la conversation suivante. — Madame Durand apportait les journaux et la quittance de loyer :

— Vous n’allez pas, j’espère, donner congé, comme notre locataire du premier ? Qui s’y serait attendu ? Avec toutes les bontés que l’on a pour lui ! Un fier ingrat !…

— C’est sans doute pour se rapprocher de son frère, répondit tranquillement mademoiselle Prieur.

— Lui ? Allons donc ! J’ai l’idée qu’il se va mettre avec quelque…

— C’est bon, interrompit mademoiselle Prieur, qui avait l’oreille délicate ; ce sont ses affaires.

Mais Gatienne accourait, décoiffée, avec un air d’effarement, et, la concierge à peine sortie, elle s’écria :

— Robert a donné congé ? Où va-t-il ? Pourquoi s’en va-t-il ?

— Ce sont ses affaires, répéta la vieille fille d’une voix moins nette ; car l’émotion de Gatienne la poignait.

Son enfant allait-elle souffrir ? Se serait-elle aperçue trop tard de son inclination pour Robert et des intentions perfides de celui-ci ?

Elle l’avait bien caressé dans sa pensée, ce projet d’union pour Gatienne : la jeune fille pouvait l’avoir rêvé. C’eût été si charmant ! Mais voilà, Robert n’était pas un dévoué.

Mademoiselle Prieur, dans son extrême pureté de fille, n’eut pas un frisson de la pensée qu’un malheur aurait pu se glisser dans cette intimité.

Elle ne trembla que pour l’âme blessée de Gatienne : une mère eût songé à préserver le corps. Sa joie fut grande lorsque, Gatienne la grondant vertement d’avoir, la veille, maltraité ce pauvre Robert, elle ne démêla dans cette colère d’enfant qu’une amitié trop vive pour le banni.

— Je parie que vous lui aurez dit quelque dureté ; c’est pour cela qu’il s’en va ! Si ce n’est pas ridicule de blesser ses amis parce qu’ils ont des opinions que vous n’avez pas ! Vous lui tendrez la main tout à l’heure, j’espère ?…

— Jamais ! s’écria mademoiselle Prieur enchantée du prétexte que Gatienne lui offrait.

Alors elle feignit une rancune violente, jurant très haut que jamais ce révolutionnaire ne remettrait les pieds chez elle.

La jeune fille allait avouer la lettre de Robert : elle se tut et résolut de s’entendre secrètement avec lui pour fléchir cette rigueur inattendue.

— Je vais lui parler, songeait Gatienne en ajustant son chapeau.

Tous les jours, à midi, elle allait prendre une leçon de chant, et sortait seule, à l’américaine. Robert le savait.

Mais mademoiselle Prieur nouait à ce moment les rubans de sa coiffure d’un air grave.

— Où allez-vous, grand’mère ?

— Je t’accompagne.

En ramassant sa musique, Gatienne trouva le moyen de crayonner sur un billet : « Ne venez pas, grand’mère est furieuse ; je m’arrangerai pour vous voir. »

Elle passa devant, dégringola les marches de pierre ; et, lorsque « grand’mère » la rejoignit en bas, le billet avait passé sous la porte de Robert.

Les relations secrètes étaient nouées.

Le professeur de chant, encore une vieille fille, quant au nom, celle-là, triste épave des cafés-concerts parisiens, logeait quai des Tournelles.

On descendit les quais.

— Viens donc par là, faisait mademoiselle Prieur tirant la fillette vers le parapet.

Gatienne profita d’un croisement d’omnibus qui rayait l’entrée du pont Saint-Michel pour obliquer vers le coin de la place, où le café de l’Avenir étalait sur le trottoir toute une floraison de petites tables grimpées sur leurs pieds jaunes et dont le disque blanc reluisait au soleil printanier.

Comme elle en approchait, Robert, debout à l’entrée du café, rentra précipitamment.

Alban, qui l’avait guetté de l’intérieur, lui dit :

— Tu ne salues pas ces dames ?

— Et tu les éviteras comme moi, répondit Robert : nous sommes congédiés.

Un geste nerveux d’Alban lui fit froncer le sourcil. Il reprit :

— J’espère que tu ne vas pas te casser la tête contre les murs ; cela n’en vaut pas la peine… Voici… On marie Gatienne !

Alban, devenu très pâle, s’accouda, le front dans la main.

— Et il paraît que notre présence donne de l’ombrage au futur époux… En conséquence, on m’a prié… d’espacer mes visites. L’invitation a été brutale. J’ai rompu nettement. Bien mieux, ce matin, j’ai donné congé de mon appartement.

Alban étouffa un cri.

— Tu renonces donc à elle ? dit-il.

— Imbécile ! ricana Robert.

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