‹ GatienneChapitre 26 sur 31 · 3 · 3

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Deux jours plus tard, le 10 février, un joli soleil fondit les neiges et délaya la boue des pavés de Paris dans laquelle pataugeaient cent mille Parisiens pour voir passer le carnaval.

Au premier rang des badauds échelonnés sur toute la longueur des boulevards, Matta étalait son frais visage, sa taille mince débarrassée depuis un mois d’un amour de petit Normand, actuellement domicilié au Raincy chez une nourrice qui ne manquait pas de lait, grâce au voisinage de Montfermeil. Matta soulevait sur son épaule Mimi, tout épanouie de voir tant de belles choses, tandis que Jacques, ahuri par les « Qu’est-ce que c’est ? » et les « Pourquoi ? » du curieux petit Claude, s’assoiffait à lui expliquer, comme il l’entendait, les travestis grotesques de tous ces voyous lâchés à travers Paris, la tête enflée d’un masque horrible, sales, enjuponnés, emplumés et fiers comme des gueux. Par exemple, Claude devenait muet quand passaient les chars bariolés où jouait une musique qui lui rappelait la parade des saltimbanques à la foire de Saint-Cloud. L’admiration le tenait sage, et Jacques respirait. Le plus terrible pour le gros Normand, c’était la rencontre de ces petits bonshommes et de ces petites bonnes femmes de quatre ou cinq ans, fagotés qui en pompiers, qui en laitières ou en marquises Pompadour. Du coup, Claude perdait la tête. Il voulait suivre. Il emboîtait le pas à ces petites caricatures de deux sous, qui trottaient d’un air grave, toutes gonflées d’importance. On eût dit qu’il ne se rendait pas bien compte de ce que cela pouvait être, troublé par le ressouvenir des singes en grand costume qu’il avait vus manœuvrer dans les cirques.

Il s’amusait énormément, et Mimi, silencieuse, les yeux ronds, prenait tant de plaisir, qu’elle suçait frénétiquement son pouce. Leur mère les avait confiés à Matta pour les distraire un peu. La maison était si triste pour eux maintenant ! Ils s’ennuyaient. Leurs jeux bruyants, leurs rires sonnaient faux dans le silence de tous. On les faisait taire. Ils avaient peur quelquefois quand leur mère les regardait.

Elle les aimait bien, cependant. Mais on eût dit qu’elle n’osait plus les toucher :

— Les enfants auront beau temps, dit Fabrice appuyé à la fenêtre du salon, tapotant la vitre.

— Cela leur fera du bien, répondit rêveusement Gatienne, la voix lente.

Elle était blottie près d’un grand feu, penchée dessus, toute frissonnante.

Le salon, vaste, éclairée par une seule fenêtre, restait sombre au fond sous les tentures de drap foncé. La flamme du foyer faisait une clarté autour de Gatienne, découpant son profil aminci.

Fabrice se retournait par instants et la regardait. Elle ne le voyait pas. Il reprit :

— Tu aurais dû sortir avec eux. Et il appuya : Cela t’aurait distraite.

Elle répondit doucement :

— J’ai froid.

Il s’approcha de la cheminée, jeta une bûche, et, touchant les mains de Gatienne :

— Tes mains brûlent.

Elle le regardait, appuyé sur un genou, à ses pieds, et la tristesse de son regard exprimait un amour infini. Mais ses lèvres conservaient ce mutisme obstiné qui affolait Fabrice.

Comme elle se taisait, il se leva brusquement et revint à la fenêtre.

Àce moment, il entendit le roulement d’une voiture qui s’éloignait. Il écouta, pensant qu’on allait sonner. Puis il gratta de l’ongle le givre qui fleurissait la vitre, essayant d’apercevoir au dehors : il ne vit personne.

Cependant quelqu’un venait d’entrer.

Gatienne ignorait qu’Alban devait venir ; mais Clotilde était prévenue.

Au moment où le jeune homme approchait de la grille, Clotilde lui était apparue, pâle et sérieuse dans son vêtement sombre, dont la fourrure noire faisait éclater l’or de ses cheveux épandus.

Elle avait ouvert et, à peine entré, l’arrêtant d’un geste :

— Monsieur Alban !

Il la regardait, surpris et touché d’une subite sympathie.

— J’ai une grâce à vous demander, reprit-elle avec une émotion qui rosa son visage, l’animant d’un grand charme de jeunesse et de pudeur.

— Parlez, mademoiselle.

Et Alban se tint devant elle, découvert et incliné, avec une sorte de soumission involontaire de tout son être.

— C’est un secret qui doit rester entre nous, monsieur. Votre frère… Robert, peu de jours avant… notre malheur, m’avait exprimé un désir qui, aujourd’hui, est pour moi un vœu. Il me dit en plaisantant qu’il pourrait bien mourir de mort violente ; mais que, si cela arrivait, on trouverait dans son testament un legs qui m’était destiné. C’est un petit portefeuille noir où son chiffre est gravé. Ce portefeuille renferme des papiers qu’il m’a demandé de remettre moi-même à la personne seule à laquelle ils sont adressés. J’ai promis. J’attendais votre arrivée, monsieur. Avez-vous ouvert le testament de Robert ?

— Mademoiselle, mon frère n’a pas laissé de testament ; la mort l’a surpris… Mais il n’est pas besoin d’un autre témoignage. Je chercherai, je trouverai ce portefeuille et il vous sera remis…

— Secrètement ?

— Secrètement, je vous en donne ma parole d’honneur.

Elle salua d’un geste de tête doux et triste et s’écarta afin qu’il passât devant elle, lui montrant de la main le pavillon en haut de l’allée.

Il hésitait ; cependant il demanda timidement :

— À qui ai-je l’honneur de parler ?

Elle répondit :

— Clotilde Dumont.

Comme il ne semblait pas comprendre, elle ajouta d’un accent un peu romanesque :

— J’étais la fiancée de Robert.

Puis elle se détourna avec une grâce mélancolique et suivit une autre allée.

Sa fiancée ! Alban avait reçu un coup de massue. Mais alors Gatienne ? ce mari jaloux ?

Il s’y perdait, ne comprenant plus.

Comme il gravissait le perron, Fabrice l’aperçut et vint précipitamment à sa rencontre ; puis, sans rien dire, il rouvrit la porte et poussa le jeune homme dans la clarté de cette porte largement ouverte sur le salon sombre.

Gatienne s’était dressée, jetant un cri, les mains étendues devant elle, renversée, tordue d’horreur.

Alban comprit.

Il courut à elle, lui saisit les mains et murmura :

— Alban ! Alban !…

Il frissonnait de pitié. Comme elle souffrait ! Et Fabrice arrêté près d’eux, le regard cruel, s’abreuvait de cette douleur.

Alban pressa légèrement les mains de la jeune femme, l’avertissant qu’on l’observait.

Puis il parla de lui, de sa longue absence, de ses voyages, de ses travaux, entraînant Fabrice à l’écouter et à lui répondre, pendant que Gatienne se remettait.

Lui-même apaisait l’émotion que lui avait donnée la vue de Gatienne, ainsi retrouvée à quinze ans de distance, après l’avoir tant aimée qu’il s’en était expatrié. Il pensait la revoir encore jeune et toujours attirante, avec ses yeux brûlants et ses airs de conquête, un peu trop belle et trop excitante même, pour que Robert en ait pris mal à mourir ; et il avait sous les yeux un pauvre visage long, aux joues creusées, pâles, un masque sévère et froid, où le regard seul semblait vivre. Et ses beaux cheveux noirs, aujourd’hui grisonnants et même tout blancs, par longues mèches, sur les tempes ! Était-ce donc là l’héroïne d’un roman adultère ! Non, il s’était trompé, Fabrice était fou ; d’ailleurs, Robert, fiancé à cette jolie fillette blonde, ne devait voir qu’elle, n’adorer qu’elle au monde. Maintenant le visage ému de Clotilde lui revenait à l’esprit avec un attendrissement.

Fabrice dit à sa femme :

— M. de Lalande désire faire un triste pèlerinage, là-bas… où Robert est tombé. Tu viens avec nous ?

Elle eut un regard effaré en balbutiant :

— Moi ?… Là-bas ?…

Alban s’était levé précipitamment, disant :

— Non, je vous en prie, ne venez pas…

Mais Fabrice ramassa la pelisse de fourrure glissée aux pieds de Gatienne et la lui jeta sur les épaules.

Elle se mit debout avec sa raideur d’automate et marcha devant. Une colère venait à Alban ; la cruauté de Fabrice l’indignait. Il martyrisait sans raison une pauvre femme souffrante et nerveuse ; il arrachait, par surprise, à sa sensibilité des émotions dont il lui faisait un crime. Décidément, c’était un maniaque jaloux, contre lequel il devait la protéger et la défendre.

Comme elle franchissait la porte extérieure, frissonnante à l’air vif qui la bleuissait, le jeune homme lui prit doucement la main et l’appuya sur son bras avec une précaution tendre.

Àce moment, Clotilde rentrait, traversant la terrasse. Elle s’arrêta, regarda le groupe, la mine froide, comme secrètement blessée.

— Ma sœur, dit Fabrice à Alban. — Clotilde, M. de Lalande.

Ils passèrent l’un près de l’autre, elle pâlie de colère, lui troublé du regard indéfinissable qu’elle lui avait jeté.

Maintenant ils suivaient tous les trois le bord de la Seine brillante d’un éclat d’acier sous le bleu noir du ciel où la nuit montait. Les arbres nus, raides, dressaient tout le long du chemin leur squelette immobile. Au delà, un rideau de brume se tendait, rayé de la haute et sombre colonnade des peupliers, percé des rares feux qui s’allumaient çà et là derrière la vitre de quelques maisons isolées.

Ils descendaient vers Suresnes, marchant lentement, à cause de Gatienne, qui devenait lourde au bras d’Alban. Elle paraissait faire un effort à chaque pas et se tirait involontairement en arrière. Un silence s’était fait où chacun d’eux roulait ses pensées.

Fabrice, quelques pas en avant, tournait la tête, surveillait le visage de Gatienne.

Tout à coup celle-ci s’arrêta net au coin d’un bouquet d’arbres qui descendaient le talus jusqu’au ras de l’eau ; elle quitta le bras d’Alban, se pencha vers la Seine et, les yeux effroyablement dilatés, regarda fixement devant elle.

Alban eut un frisson, se découvrit et joignit les mains ; c’était là.

Fabrice s’approcha de sa femme et lui toucha le bras :

— Tu es sûre que c’est là ? dit-il. Je ne m’y serais pas reconnu, moi. Ta mémoire est bonne.

Elle ne répondit pas, les dents serrées, livide.

Fabrice avait envie de la frapper. Il s’affolait. Élevant la voix :

— Pauvre Robert ! dit-il.

Ce nom ainsi jeté vibra étrangement sur l’eau.

Gatienne avait un gémissement rauque qui sifflait dans sa gorge. Elle l’étouffait, les lèvres collées.

Alban pleurait.

Fabrice reprit, devenant odieux tant il souffrait :

— J’entends encore, quand il tomba, ce cri terrible…

Gatienne, à cette évocation, crut aussi l’entendre et jeta un horrible cri d’épouvante. Son bras se tendit, son doigt indiqua un point que ne quittaient pas ses yeux terrifiés.

— Là ! là ! disait-elle ; il est là, il me regarde, il appelle…

Puis elle porta ses deux mains à sa bouche écrasant, sur ses lèvres, les mots qui s’y pressaient et qu’elle ne pouvait plus retenir.

Fabrice s’était reculé, les jambes fléchissantes, comme assommé par cette dernière épreuve. Alban entraînait Gatienne. Mais elle se débattait et revenait vers la rive.

— Vous le voyez bien, il est toujours là. Pourquoi l’a-t-on laissé ? Il souffre !… Ôtez-le, ôtez-le donc !…

Alban, désespéré, lui souffla :

— Votre mari !

Elle se redressa, regarda Fabrice et murmura :

— Qu’ai-je dit ?

— Rien, mais calmez-vous, continua Alban.

Il entendit Gatienne qui marmottait comme une prière, remuant à peine les lèvres :

— Fabrice ! mon Fabrice !…

Sa poitrine haletait ; elle avait un peu de sang aux coins de la bouche ; ses joues se rosèrent sous les yeux ; elle faisait pour se reprendre un effort qui la tuait.

Traînant ses pas languissants, elle vint à son mari.

— Eh bien, méchant, dit-elle, le caressant de sa voix brisée, j’ai mal et tu ne dis rien ! Qu’as-tu ?

Il lui laissa prendre son bras sans répondre.

Alban s’éloigna, marchant devant eux, bouleversé par cette scène, que Fabrice avait provoquée et qui semblait justifier sa conduite. Évidemment, ce cri de Gatienne venait d’une conscience troublée, cette vision de folie indiquait un remords. Tout se confondait à nouveau dans l’esprit du jeune homme. Il se retourna. Le couple sombre, à demi noyé dans la brume, venait lentement, silencieux, paraissant glisser sur le chemin sans écho. Le manteau noir de Gatienne voletait par instants avec un lourd bruit d’aile. Une pitié grandissait dans le cœur d’Alban.

Coupable ou non, Gatienne portait un deuil qu’il partageait. Il se sentait de moitié dans son malheur comme dans sa faute. Cette pensée qu’il devait réparer le mal causé par son frère travaillait son cerveau, lui inspirait des projets encore vagues.

Il ralentit le pas en approchant de la grille.

Alors Fabrice, l’ayant rejoint, lui demanda d’un ton pressé et résolu :

— C’est bien demain que nous réglons nos comptes ?

— Si je suis prêt, répondit Alban.

— Je souhaite que vous le soyez, ajouta Fabrice très grave.

Àce moment, des éclats de voix claires partirent de la porte d’entrée. Claude et Mimi battaient des mains.

— C’est maman ! c’est papa !

Ils vinrent en courant se jeter dans les jupes de Gatienne.

La nuit se faisait rapidement, accrue par le brouillard.

Cependant un reste de jour permettait de voir la figure effarée de Matta, accotée à Jacques, qui se collait lui-même à la grille comme pour s’y enfoncer, leurs regards épouvantés braqués sur Alban. Le jeune homme s’étant rapproché, Matta poussa un cri suivi d’un signe de croix et détala, fuyant vers la maison.

En sa qualité d’homme, Jacques n’osait bouger ; mais sa large face, devenue toute blanche, semblait clouée à la grille par les trous noirs de ses yeux ronds et de sa bouche béante.

Tout à coup Claude s’écria :

— Tiens, mon ami Robert !

Mimi, qui s’accrochait à sa mère, essayant de grimper pour qu’on la prît au cou, lâcha les jupes et vint se planter sous le nez d’Alban, levant en l’air sa petite figure étonnée.

Le jeune homme se baissa pour la mieux voir, très ému.

Alors Mimi lui montra le poing.

— Va-t’en, vilain, dit-elle.

— Eh ! pourquoi, ma mignonne ?

La petite ne répondit pas, mais regarda sa mère de ce regard d’enfant, mystérieux et profond.

Claude vint au secours de sa sœur.

— Oui, vilain, dit-il, pourquoi que tu as fait pleurer maman ? Pourquoi que tu es resté si longtemps sous l’eau à jouer à cache-cache ?

Alban se redressa irrité, désespéré par les scènes pénibles qu’éveillait cette ressemblance.

— Tais-toi !… murmurait Gatienne.

Mais Claude lui répondit, tout fier :

— Je le sais bien, moi, même que, lorsque petit père n’est pas là, tu cours vite là-bas voir si mon ami Robert est sorti, et que…

Gatienne s’était jetée sur l’enfant, elle le prenait dans ses bras et l’emportait.

— Tais toi donc !… disait-elle épouvantée.

Mais Fabrice l’arrêta et brusquement lui arracha son fils.

Puis se tournant vers Alban, il le salua d’un geste :

— Tâchez que tout soit fini demain, dit-il d’une voix qui se contenait.

Il prit la main de Mimi et rentra, laissant Gatienne derrière lui, seule, n’osant pas le suivre.

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