3 · 2
Fabrice, accoudé sur son bureau, le front dans ses mains, devant ses yeux des papiers qu’il ne lisait pas, attendait.
Alban devait être à Paris depuis la veille.
Il se souvenait qu’Alban avait connu Gatienne chez sa grand’mère, quai des Augustins, en même temps que Robert. Son cerveau travaillait : peut-être était-ce là que Gatienne avait aimé Robert. Comment n’avait-il pas deviné que la grande mélancolie de la jeune fille avant son mariage, et ses longs refus, avaient pour cause les blessures mal guéries d’un cœur déçu.
Pour lui, l’évidence se faisait… Ensuite elle s’était laissé consoler par lui, par ses enfants. Mais la vue de Robert avait tout emporté. Elle avait lutté en vain contre son entraînement. Maintenant, il se souvenait, il s’expliquait tout : cette grossesse qu’elle invoquait et qui s’était évanouie, ces troubles, ces exaltations amoureuses. Elle s’efforçait de l’aimer, lui ; mais c’était à l’autre qu’elle pensait. Eh bien, non, il ne pouvait pas vivre avec elle comme par le passé : c’était fini, elle n’était plus toute à lui. Il l’avait trop aimée, il l’aimait trop pour lui pardonner. Il s’en irait tout seul, n’importe où.
Des larmes tombaient larges sur les feuilles qu’il essayait de lire, maintenant, pour se distraire et se calmer.
Un employé lui passa une carte : « Alban de Lalande. »
— Faites entrer.
Il tourna le dos au jour de la fenêtre, déjà amoindri par des mousselines croisées tombant l’une sur l’autre, et se mit debout.
— Ah ! mon Dieu ! dit-il oubliant de tendre la main au jeune homme qui s’avançait.
La même stature que Robert, les mêmes traits, le même regard, plus franc et plus large, voilà tout !… Une barbe ondulée, aux tons fauves, encadrait de la même façon le visage d’Alban, que le travail et l’exil avait vieilli au point de lui donner jusqu’à l’apparence du même âge que Robert.
— Excusez-moi, monsieur, reprit aussitôt Fabrice ; votre ressemblance étrange m’a ému.
— Mon frère ! murmura Alban.
Et toute sa tendresse pour ce frère s’épancha à parler de lui, revenant sans cesse sur l’événement qui l’avait à jamais privé de ce qu’il aimait le plus au monde. Ses questions se pressaient avec une inquiétude indéfinie qu’avivait encore le nom de Gatienne amené à chaque instant dans les réponses de Fabrice.
Alban se souvenait de l’étrange roman qui avait failli le brouiller avec son frère au sujet de Gatienne. Et les lettres que Robert lui écrivait depuis qu’il l’avait retrouvée, ses demi-confidences, pleines de dépit et de passion, lui donnaient le pressentiment d’un drame, d’un suicide désespéré où Gatienne l’aurait poussé par vertu ou par remords ; car, une fois, Robert, parlant d’elle, avait écrit : « Ma maîtresse. »
En présence de ce mari, qui devait tout ignorer, Alban mesurait ses mots.
Et Fabrice, que ces réticences exaspéraient, brutalement le ramenait à ses souvenirs de jeunesse, rappelant le passage de Robert dans la maison de mademoiselle Prieur, s’oubliant à des questions maladroites qui éveillèrent l’attention d’Alban.
Il pensa :
— Je ne me suis pas trompé ; celui-ci a des soupçons. Mon frère s’est tué.
Une curiosité douloureuse le poussait à pénétrer ce drame. Il avait aimé Gatienne ; il aurait voulu la retrouver chaste, ayant au cœur l’éternel regret de l’amour combattu dont Robert serait mort.
— Vous avez des enfants, monsieur ?
— Deux, répondit Fabrice.
Il ajouta distraitement :
— L’aîné est le portrait de sa mère.
Alban pensa, le cœur serré :
— Et l’autre ?
Gatienne reprenait dans sa vie un intérêt poignant ; maintenant il voulait la voir.
— Vous habitez Saint-Cloud, monsieur ? J’ai un douloureux pèlerinage à faire là-bas !
— Nous le ferons tous, répondit vivement Fabrice.
Une pensée cruelle lui venait à la ressemblance émouvante d’Alban avec son frère : troubler Gatienne, lui arracher un aveu.
Alban voulait se retirer, Fabrice s’excusa de le retenir. Il lui confia l’embarras où l’avait laissé la mort de Robert, dont l’expérience seule l’avait déterminé à s’associer à lui. Il allégua sa santé, qui exigeait un repos immédiat. Il étonna le jeune homme, qui avait pris dans les comptoirs anglais l’habitude sérieuse des affaires, par la légèreté et l’insouciance avec lesquelles il traita de la liquidation de leur maison de banque. Tout serait bien, pourvu qu’on se hâtât.
Alban protestait.
— Permettez ; je suis associé ; les capitaux que j’apporte peuvent relever la maison. Il ne faut rien précipiter. La liquidation ne doit pas se faire en perte.
— Eh ! qu’importe ?
— Il m’importe à moi, répliqua gravement le jeune homme.
— Eh ! monsieur, je vous répète que je suis las, cria Fabrice, dont le désespoir faisait explosion.
Alban réprima l’émotion qui lui vint à ce cri.
Une honte secrète le prenait devant cet homme dont Robert avait mutilé la vie, puis une immense pitié.
Froidement, avec une raideur toute britannique, il répondit :
— Reposez-vous, je travaillerai.
— Vous ne me comprenez pas, répondit Fabrice, la voix basse : il se contenait. Ce que je veux, c’est débarrasser mes intérêts de cette maison, au plus vite, et coûte que coûte ; c’est me rendre maître de mes capitaux afin d’être libre de… m’expatrier, par exemple, si cela me plaisait. Comprenez-vous ?
— Il sait tout, pensait Alban, grave, le regard voilé, paraissant écouter. Il se ruine si je ne l’arrête, il ruine ses enfants. Ses enfants ?…
Son cœur battit plus vite.
Robert lui avait laissé là une dette.
— Alors, dit-il lentement, vous désirez vendre votre part ?
— Immédiatement.
— Je l’achète.
— Ce qu’il vous plaira.
— Ce qu’elle vaudra.
— Je m’en rapporte à vous.
— Je l’espère bien, pensa le jeune homme.
Il se leva tout étourdi, mais la face calme.
— Nous réglerons cela, monsieur.
— Le plus tôt possible, répéta Fabrice.
— Enfin, dit-il dès qu’il fut seul, cela va finir.
Et il tomba dans son fauteuil, comme un homme condamné, retournant maintenant dans son cerveau cet arrêt :
Bientôt, il ne verrait plus Gatienne.