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« Je ne voulais pas vous écrire, votre insistance m’y oblige. Non, je n’ai pour vous ni amour, ni estime, ni pitié. Aujourd’hui, je sais tout, Robert ; on m’a tout expliqué, mais trop tard. Je sais que vous m’avez trompée, volée, déshonorée. Je sais que j’ai perdu le droit qu’ont les filles honnêtes d’aimer un honnête homme et de l’épouser. Je ne savais rien, et vous qui saviez vous avez brisé ma vie de gaieté de cœur.
» Et, pour comble de honte, vous n’avez même pas daigné me séduire par l’appât du mariage. Vous avez voulu que ma faiblesse fût sans excuse.
» Vous m’avez prise comme un voleur, surprise comme un assassin. Vous êtes un criminel à mes yeux. Oh ! je vous hais, je vous hais, et ma haine est faite d’horreur et de mépris !… »
Robert sortait dix fois par jour pour rencontrer Gatienne, et madame Durand, son alliée, glissait toutes ses lettres sous la porte de la jeune fille.
Mais nulle réponse ne venait, et Gatienne restait enfermée.
La rage amoureuse de Robert croissait en proportion de cette défense.
Lorsque, enfin, il reçut cette lettre indignée, il respira.
— Bon ! elle veut se faire épouser. On peut toujours promettre ; cela n’engage à rien !
La veille précisément, Alban, tout à sa préoccupation intime, lui avait parlé mariage, vaguement, comme d’une possibilité plus ou moins lointaine.
Et Robert le sermonnait :
— Tu ne seras donc jamais sérieux ? Est-ce qu’on se marie à moins d’être décavé ? Le mariage est une affaire comme une autre, plus ennuyeuse qu’une autre, voilà tout. On ne s’en occupe qu’à la dernière extrémité. Tu es impayable avec tes phrases d’amour conjugal à tournure d’idylle. Un métier de sot, mon cher. Quelle diable de fantaisie que de s’embarrasser d’une femme à soi, quand on peut avoir celles des autres ? C’est idiot !
Et il répondit à Gatienne :
« Je ne voulais vous tenir que de votre amour, Gatienne, et j’aurais cru manquer de respect à mon idole si je lui avais offert quoi que ce soit, fût-ce une couronne, en échange du bonheur que je lui demandais. Mais, chère âme, n’as-tu pas compris que tu t’abandonnais à ton époux ? N’es-tu pas à moi pour jamais ? N’es-tu pas ma femme devant Dieu ? Que demandes-tu ? la consécration humaine de notre amour ? Soit, je suis prêt. Viens donc recevoir mes serments et mes baisers. Viens !… »
Et il l’attendit dans son nouvel appartement, un coquet entresol du boulevard Saint-Michel.
Mais la jeune fille ne vint pas.
Il se remit à rôder sur le quai, abandonnant tout, et l’École et ses maîtresses, et sa thèse commencée ; septembre approchait.
Une fièvre d’amour le rongeait : ce joli séducteur ne pouvait revenir de sa défaite. Et, pour une fois que cela lui arrivait, il en perdait le sommeil et l’appétit. D’abord ce fut de la rage, des fureurs d’orgueil blessé, puis une soif ardente de cette femme à peine possédée. Bientôt il ne railla plus : il souffrait.
Il passait des nuits adossé au kiosque, les yeux sur sa fenêtre, l’appelant tout bas et… pleurant.
Un soir, il l’aperçut, profilée sur la clarté intérieure de la chambre. Elle lui parut grandie. Le quai était désert ; elle vint s’accouder et demeura longtemps immobile.
Alors il s’avança dans la pleine lueur du gaz, se découvrit et, joignant les mains, resta devant elle, le front levé, suppliant.
Elle l’aperçut, se souleva lentement, ferma la fenêtre ; et la lumière s’éteignit.
Un fol espoir le prit. Si elle allait descendre ?
Il courut à la porte. Mais oserait-elle se faire ouvrir ?
Il sonna. La porte s’entre-bâilla. Personne ne vint. Alors il dit son nom et monta un étage ; puis il attendit. Rien ne bougeait. Il monta encore ; quelque chose le tirait vers Gatienne, qui lui arrachait le cœur. Il eût donné sa vie pour qu’elle ouvrît. Il écouta. Un frôlement passait devant la porte de sa chambre ; il appuya ses lèvres sur le bois. Il entendit un bruit d’étoffes qui tombent ; puis plus rien…
Il mit ses mains à ses oreilles qui bourdonnaient, et s’enfuit.