‹ GatienneChapitre 8 sur 31 · 1 · 8

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Pendant huit jours, Robert chercha violemment à se distraire ; les débauches lassèrent son corps sans éteindre ses désirs pour Gatienne. Au contraire : ivre jusqu’aux nausées de voluptés faciles, il ne prit qu’une soif plus ardente pour les joies qu’il entrevoyait dans la résistance farouche de la jeune fille.

Il avait gagné à son contact le dégoût de tous ses plaisirs passés. Elle seule, aujourd’hui, pouvait satisfaire les nouveaux et intimes besoins de son être. Il lui parut inutile de vivre si Gatienne ne lui appartenait pas.

Un matin, Robert vint frapper à la porte de mademoiselle Prieur.

Il était si défait, les yeux creux, les joues tirées, qu’elle resta d’abord saisie. Puis, brusquement, elle lui demanda :

— Que venez-vous faire ici ?

— Je vais vous le dire.

Et il entra.

Gatienne s’était enfermée.

Il s’assit en face de mademoiselle Prieur, qui le regardait anxieuse, les mains sur ses genoux.

— Vous allez bien, mademoiselle ?

— Très bien.

— Et… Gatienne ?

La vieille fille le toisa sans répondre.

Alors, tout d’un trait, la voix sèche :

— Voulez-vous me faire l’honneur de m’accorder sa main ?

Mademoiselle Prieur tressaillit.

— Vous dites ?

Il répéta :

— J’ai l’honneur de vous demander la main de Gatienne.

Elle fit un grand soupir, ses doigts s’agitèrent sur son tablier, ses paupières battaient. Elle avait bonne envie de pleurer ; mais elle se raidit et, les lèvres tremblantes, balbutia :

— Vous voulez donc vous marier… maintenant ?

— Oui, j’aime Gatienne.

Le cœur de la vieille fille se fondit à ces mots. Elle voulait rester digne ; mais sa joie l’emportait. Enfin le bonheur était venu pour son enfant.

Elle se leva, regarda Robert avec des yeux de mère, des yeux qui pleuraient de tendresse, et lui ouvrit ses bras.

— Attendez, attendez, dit-elle, je vais l’appeler.

Et, marchant de travers, elle se hâta vers la chambre de la jeune fille.

Elle la trouva debout, adossée au mur, près de la porte, les bras croisés et d’une pâleur sombre.

Haletante, riant dans ses larmes, mademoiselle Prieur lui dit en l’attirant :

— Viens… Robert est là… Il veut t’épouser.

— Dites à Robert, répondit Gatienne d’une voix vibrante qui glaçait, que je le remercie ; mais je ne veux pas me marier.

La vieille fille recula stupéfaite, et Gatienne vint s’encadrer dans la porte ouverte.

Vêtue d’un peignoir flottant de mousseline blanche, qui l’enveloppait de la tête aux pieds, ses traits purs, son attitude chaste lui donnèrent aux yeux de Robert l’apparence de quelque vision céleste.

— Gatienne !… murmura-t-il ébloui.

Elle éleva la voix et, scandant ses mots, répéta :

— Je ne veux pas me marier.

La fureur le secoua. Il s’avança menaçant :

— Ce n’est pas sérieux. Gatienne !…

Elle soutint son regard, droite et superbe, dans une immobilité implacable. La rage de son orgueil blessé poussait Robert à une attitude insultante : sans la frénésie de son amour, il eût souffleté la jeune fille de l’aveu de sa faute.

— L’accueil que vous faites à ma demande est au moins… singulier, dit-il avec un mauvais sourire. Vous réfléchirez, je l’espère.

Et, saluant mademoiselle Prieur interdite :

— J’attendrai votre réponse, mademoiselle.

Il sortit.

— Tu es folle !… s’écria mademoiselle Prieur, les bras levés. Tu le refuses, lui ?…

La jeune fille fit un grand effort ; ses lèvres convulsivement serrées trouvèrent un sourire ; elle vint s’asseoir aux pieds de grand’mère, tombée toute saisie dans son fauteuil.

— Voyons, grand’mère, ne vous tourmentez pas ; ce n’est pas un malheur si je reste fille…

— Mais tu aimais Robert !

— C’est possible ; je ne m’en souviens plus. Vous ne me croyez pas ?… Nous avons beaucoup causé ensemble ces jours passés ; rappelez-vous ! Vous m’avez appris de terribles choses que j’ignorais. Je sais maintenant ce qu’est un mari… et comment on l’aime. Je n’aime pas Robert.

Mademoiselle Prieur crut à un caprice et la tourmenta pendant plusieurs jours.

— Tu lui gardes rancune de son hésitation, disait-elle ; cela passera.

Au fond, son ambition maternelle souffrait de ce refus qui enlevait à la jeune fille la chance sans doute unique de devenir une riche et grande dame.

Peu s’en fallait qu’elle ne regrettât de l’avoir si fort effrayée des premières poursuites de Robert. Maintenant elle ne tarissait pas sur ses mérites.

Mais, avec une logique impitoyable, la jeune fille la ramenait sans cesse au point de départ de toute cette histoire. Il fallait bien en convenir, Robert ne s’était décidé à l’épouser qu’après avoir échoué dans sa tentative de séduction. Était-ce d’un honnête homme ? Non. Pouvait-elle aimer un homme qu’elle n’estimait pas ? Non. Et, ne ressentant pour lui ni amour ni estime, pouvait-elle l’épouser ? Toujours non.

Mademoiselle Prieur demeurait surprise de cette droiture morale inflexible, comme si ce n’était pas elle qui l’eût mise, de précepte et d’exemple, dans le cœur de son enfant d’adoption.

Elle espérait, néanmoins, que Gatienne finirait par céder.

Et, tout le jour, allant et venant dans son humble ménage, elle hochait la tête, parlait et souriait tout bas à quelque éblouissante vision qui promenait des flots de satin blanc couverts de boutons d’oranger.

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