‹ GatienneChapitre 9 sur 31 · 1 · 9

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Alban venait de passer très brillamment ses examens de fin d’année. Quant à Robert, qui devait soutenir sa thèse, il ne s’était pas présenté.

Ses camarades le raillaient : il était comme fou.

Un seul espoir lui restait, c’était que Gatienne fût enceinte. Et il attendait, rongé jusqu’aux moelles par une passion furibonde.

Depuis longtemps déjà, il tenait son frère à l’écart, mystérieux avec lui sur tout ce qui concernait son aventure.

Non qu’il se fût beaucoup ému de ses reproches ou de ses moqueries ; mais son orgueil blessé, son amour éconduit avaient des pudeurs et des hontes. Ensuite il devenait jaloux : les tendresses discrètes d’Alban pour Gatienne le troublaient ; il se demandait si la jeune fille, dont il éprouvait aujourd’hui la haine, ne se serait pas montrée moins sévère pour Alban. Et il le fuyait, sans que celui-ci parût s’en apercevoir, tout absorbé lui-même par son rêve. Cependant ce rêve prit fin.

Alban se fût silencieusement sacrifié au bonheur de son frère si celui-ci eût été aimé de Gatienne. Il le surveilla longtemps et acquit la certitude que nulle relation n’existait entre eux. Son dévouement était donc inutile. Il prit courage et résolut de demander pour lui le trésor que Robert avait sans doute dédaigné.

Un matin, il vint chez lui et le trouva sombre, débraillé, la barbe longue, vautré sur un canapé, le brûle-gueule aux dents.

Robert grogna ; il n’aimait pas à être dérangé.

— Comment vas-tu ?

— Fiche-moi la paix !

Alban eut le cœur serré. Il fit le geste de reprendre la porte.

Robert l’appela :

— Eh bien, voyons, que me veux-tu ?

— Je voulais te demander… te faire part… enfin causer sérieusement avec toi ; mais tu ne me parais pas disposé ; adieu.

— Reste donc. Allons, cause !

Il secoua la cendre de sa pipe et se recoucha, maussade.

Cet accueil rude impressionna le jeune homme ; sans le vague effroi qu’il avait de son frère, il n’aurait rien avoué ; mais sa féminité le pliait à l’autorité despotique que Robert exerçait sur lui comme son aîné et comme chef de famille.

Intimidé cependant, il prit un détour.

— Bargemont m’a demandé de tes nouvelles ce matin ; comme on ne te voit plus, on s’amuse à dire que tu te maries C’est peut-être vrai ?…

— Et cela t’intéresse ?

— Beaucoup.

— Merci !… Tu peux te rassurer… je n’en suis pas à cette extrémité.

— Tant mieux !… Alors tu n’as pas l’intention d’épouser Gatienne ?

Robert, serré à la gorge, leva les épaules sans répondre.

Alban s’épanouissait. Il sourit doucement, et, d’une voix basse, très émue, il ajouta :

— Eh bien, je vais l’épouser, moi !

Robert s’était dressé net, fulgurant, terrible. Il avança son visage vers son frère, le dévorant des yeux.

— Toi ! toi, Gatienne !… Avise-toi d’y toucher !…

Sa main eut un geste fou.

Alban se rejetait en arrière, épouvanté. Puis une révolte soudaine le secoua. Sa pâleur de fille disparut ; le sang battait ses joues.

— Ah ! mais en voilà assez, Robert, dit-il en se levant ; toutes les patiences s’épuisent. Un dernier mot : veux-tu, oui ou non, épouser Gatienne ?

Robert hurla :

— Non !… Ni toi ni moi, personne !…

Alban se dirigea silencieux vers la porte.

— Où vas-tu ?

— Demander sa main.

Robert s’élança sur son frère, saisit son bras et le ramena violemment en face de lui. Leurs regards se touchèrent comme deux épées. Puis, d’une voix rauque où la douleur éclatait :

— Écoute, Alban, tu sais si je t’aime ? Eh bien, je le jure sur la mémoire de notre mère, si tu demandes Gatienne, si l’on te la donne, je te tue.

— Malheureux ! s’écria Alban jetant ses bras autour du cou de son frère, comme tu l’aimes !… Mais alors, pourquoi ?…

— Ne me demande rien. Plus tard… Seulement oublie-la.

Un silence se fit. Alban songeait : « Robert souffre à devenir fou. Peut-être Gatienne l’a-t-elle repoussé ? Peut-être pense-t-elle à moi ? »

Une angoisse le déchira.

S’il s’éloignait cependant ? Robert parviendrait sans doute à se faire aimer : ils seraient heureux !…

La résignation lui venait, presque facile à sa nature un peu molle et absolument dévouée. Mais il gardait l’effroi de cette scène et la voyait revenir inévitable, si quelque chose d’immédiat ne brisait à jamais l’espoir qu’il gardait malgré lui.

— Soit, dit-il tout à coup ; il faut en finir. Tout cela tournerait mal.

Sa pâleur revenait, avec une émotion plus vive. Il ajouta, affermissant sa voix :

— Bargemont part demain pour le Havre ; il s’embarque sur un vaisseau qui va aux Indes ; je le suivrai.

— Toi ? cria Robert.

— Allons, adieu ! dit brusquement Alban.

Il saisit les mains de Robert, qui pendaient inertes, les secoua dans une étreinte passionnée et s’enfuit…

— Alban, Alban !… mon frère !… Mais c’est horrible !…

Robert se prit la tête à deux mains. Quoi ! son frère, cet enfant dont il ne s’était jamais séparé, il s’en allait seul, au bout du monde, chassé par ses menaces, désespéré par son amour !… Il l’abandonnait !…

Gatienne aussi était perdue pour lui. On le fuyait, on le repoussait. Un grand vide se creusait dans sa vie où tout disparaissait.

Un instant il pensa :

— Si je m’embarquais, moi aussi ?

Mais sa passion revint lui tenailler le cœur.

Alors il ressentit de la haine pour sa victime. Décidément, on ne se vengeait pas ainsi ! Mais elle céderait, Gatienne, ou malheur à elle !

Et pourquoi pas tout de suite ?

Qu’elle consente aujourd’hui à devenir sa femme, Alban ne part que demain, il ne partirait pas : on le retiendrait.

Tout s’arrangerait, on vivrait heureux… Quoi de plus simple ? Il faudrait qu’elle eût perdu l’esprit pour ne pas finir par comprendre.

Que veut-elle donc ? Il n’y a pourtant qu’une façon de rendre l’honneur aux filles !…

Il s’habilla à la hâte et courut chez Gatienne.

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