I · II
TOUS.
MARTEL.
Sang et torture ! Tonnerre et foudre ! Quel est le polisson qui m’a versé… Qu’il se nomme, ou je démolis la maison de fond en comble !
SIFROY.
Seigneur… le polisson, c’est moi.
Il tombe à genoux.
MARTEL.
Toi ! mille noms d’une pioche !
Il lève son marteau.
SIFROY.
Arrêtez, prince !… c’était de l’eau filtrée…
MARTEL, calmé, montrant son parapluie.
Il est heureux que j’aie ouvert à temps les armes de mes aïeux !
SIFROY, étonné.
Ce sont les armes de vos ?…
MARTEL.
Les armes des Pépin… d’Héristal, sans doute… Ah ! si tu les avais souillées… Mon père Pépin d’Héristal me les a léguées sans tache… Je les rendrai sans tache à mon fils Pépin le Bref ! Mais il ne s’agit pas de ça. Je viens te chercher…
SIFROY.
Me chercher ? Ah bien ! vous arrivez dans un fichu moment ! Est-ce qu’en entrant ici vous n’avez rien remarqué ?
MARTEL, à la fenêtre, posant son marteau debout, la main au-dessus des yeux et se baissant comme un arpenteur qui tire un plan.
Si fait, j’ai remarqué en face une atroce baraque qui doit te masquer la vue. (Il va à la fenêtre.) En effet, ça l’obstrue entièrement… Ah ! si j’avais ça chez moi, ce serait un déjeuner pour mon marteau !
SIFROY.
Il ne s’agit pas de ça ! mais un conseil, prince. Si vous aviez en même temps une femme qui vous trompe et une indigestion, qu’est-ce que vous feriez ?
MARTEL.
Rien de plus simple… on pratique une saignée.
SIFROY.
Oh ! il y est.
MARTEL.
Et on dégage la place en enlevant le pâté.
SIFROY.
Eh ! voilà ! c’est bien le pâté qui m’incommode pour vous suivre maintenant.
MARTEL.
Le pâté ? je ne comprends pas un mot de tout ce que tu me dis-là… mais, il ne s’agit pas de ça, ne t’occupe que de tes armes.
SIFROY.
C’est que j’ai aussi une femme qui…
MARTEL.
Assez ! je commande ici, je suis le maître, dépêchons, il faut que nous prenions le train de huit heures cinq.
SIFROY.
Mais, prince, où m’emmenez-vous ?…
MARTEL.
Àla démolition des Sarrasins.
SIFROY, mettant son haubert et sa cuirasse.
Jamais je ne pourrai… Ah ! Narcisse, tire-moi de là ! une femme qui me trompe, une indigestion qui me retient, et le maître qui m’emmène ! que répondrais-tu à ma place ?
NARCISSE, déclamant.
SIFROY.
Ah ! qu’il m’ennuie !
MARTEL.
Vous pouvez vous flatter de posséder là un joli mirliton.
SIFROY.
C’est mon poëte.
MARTEL.
Et les autres… où sont les autres ? les chevaliers ?…
SIFROY.
Ils dorment.
MARTEL.
Est-ce que j’ai le temps d’attendre ! voulez-vous bien me réveiller tout ce monde-là !…
SIFROY.
Quel homme !… holà !… Golo !… mes gens ! mon armée réveillez-vous donc ! (Il se pend aux sonnettes et sonne du cor ; Martel frappe les murs de son marteau et Narcisse pince de la lyre à la fenêtre.)