‹ Georges CadoudalChapitre 4 sur 9 · 04 · LES DERNIERS CHOUANS

04 · LES DERNIERS CHOUANS

LA chouannerie bretonne agonisait. Pour l’achever, la répression se fit implacable : état de siège, colonnes mobiles, battues incessantes, tribunaux ambulants, exécutions sommaires. Même au temps de la Terreur, le Morbihan n’avait jamais vu traques plus acharnées et décampements plus éperdus. Le maire de Brech, commune voisine d’Auray, écrivait au préfet : « Les cultivateurs fuient à l’aspect d’un gendarme comme à la vue d’une bête féroce. » Certains épisodes furent épiques. Guillemot, le roi de Bignan, l’un des plus actifs chefs de la région, est surpris dans sa cache, à la ferme du Cosquer, près de Plaudren, par un carabinier qui le couche en joue ; le chouan bondit, se jette sur le soldat, lui fend la tête d’un coup de sabre, s’échappe par une porte dérobée ; il s’y heurte à un autre bleu qui lui assène un formidable coup de crosse. Guillemot n’en est pas étourdi ; il empoigne l’homme à bout de bras, le lance dans la douve remplie d’eau qui entoure la ferme ; il s’enfuit vers les champs : un troisième ennemi l’y guette, le tire, l’atteint à l’épaule. Le chouan le renverse, l’assomme, puis court à la rivière, la Claye, qui coule à quelque distance, y plonge, la traverse à la nage et disparaît dans les bois. Il est sauvé, jusqu’à la prochaine alerte.

De Paris se succèdent, sans discontinuité, les instructions draconiennes : « Pas un brigand ne doit être reçu à soumission, tous doivent périr sur l’échafaud. » « Il ne reste plus qu’un petit nombre de ces scélérats : il faut les détruire. » Plus de quartier ; les derniers royalistes, « clairsemés, sont réduits à une vie de fauves, à une sorte de mentalité également sauvage ». L’un d’eux a dressé une liste, bien incomplète, des camarades dont il connaît le sort ; il en compte 33 dont 11 sont emprisonnés, 5 embarqués pour Saint-Domingue, 2 massacrés et 15 fusillés… Au grand dépit des policiers bleus, Georges n’est pas de ceux-là : on l’a cherché jusque dans l’île du Met, rocher perdu en mer, à quatre lieues de la côte, en face de l’embouchure de la Vilaine, et bien qu’on croie le voir partout, qu’on décrive même son costume, — habit gris galonné, cordon rouge, — quoiqu’on signale l’escorte de vingt-cinq hommes, habillés de rouge, dont il est suivi, on ne parvient pas à le prendre.

On le chercha bien longtemps, — en vain, car, dépistant les poursuites, glissant entre les mains des espions, il avait, à la fin de mai, gagné la côte, afin d’aller en Angleterre implorer le secours des princes pour ses malheureux compagnons, tombant de besoin et harassés de misère. Une barque le conduisit à Jersey où il dut attendre la décision du cabinet britannique qui, sur le point de traiter avec Bonaparte, hésitait à donner asile au plus compromis des adversaires de la République. Retenu donc à Jersey, pour ne pas gêner les négociations, Georges se rongeait d’impatience et s’inquiétait d’un procédé si peu encourageant ; il avait hâte de soumettre au Comte d’Artois un nouveau plan de campagne contre l’arrogant Consul qui régnait aux Tuileries.

Il ne désarme pas, en effet ; vaincu, proscrit, abandonné, renié presque par tous les chefs royalistes de l’Anjou et du Maine qui blâment son obstination ; n’ayant plus pour armée que quelques partisans, errant, sans pain, de bois en landes, il songe à reprendre la lutte. S’il la poursuit en Bretagne, ses chances de succès sont nulles ; la paix étant assurée, son rival lui opposera d’innombrables armées, aguerries par d’éclatantes campagnes, et le Morbihan sera dévasté comme le fut naguère la Vendée par les colonnes infernales de la Convention. Or il répugne à Georges d’associer à son sacrifice tout un peuple ; c’est donc seul qu’il combattra Bonaparte ; avec l’aide de quelques braves volontaires, il l’attaquera au milieu de sa garde, aux portes mêmes de son palais. Déjà, en prévision de cette téméraire entreprise, il a, quelques jours avant de quitter la Bretagne, expédié à Paris plusieurs de ses hommes, décidés à tout pour sortir de leur désastreuse situation. La police en fut vite informée ; dès le 30 avril, Fouché évaluait à quarante le nombre de ces stipendiés, « tous fameux par leur dévouement à tous les crimes », et il prêtait à Georges ce propos : « Il y a, à Paris, des bons bougres à moi, et quelque précaution que Bonaparte prenne, on me l’amènera lié et garrotté. »

Tel était, en effet, le plan que mûrissait le hardi Breton : ce n’était pas une nouveauté, car, quelques mois auparavant, une bande de chouans avait enlevé, dans son château des environs de Tours, le sénateur Clément de Ris et l’avait si bien recélé dans la cave d’une ferme isolée que, si ses ravisseurs eux-mêmes n’eussent consenti à révéler sa retraite, ledit sénateur aurait passé dans ce souterrain toute sa vie sans que les paysans auxquels il était confié fussent le moins du monde attendris par ses doléances. L’affaire avait ému et, — sauf Clément de Ris et sa famille, — amusé toute la France. Il n’y avait point de doute que le souvenir de cette aventure séduisît le fanatique royalisme de Georges et l’incitât à renouveler l’expérience sur le petit Corse qui résumait en sa personne toute la Révolution.

Aussi se rongeait-il à Jersey en attendant que l’accès de l’Angleterre lui fût permis ; il reçut enfin, dans les derniers jours de juin, l’autorisation de s’y installer ; mais il lui était recommandé « de se tenir au moins à dix milles de Londres ». C’est que les pourparlers de paix s’engageaient entre le Cabinet britannique et le Premier Consul, et celui-ci, avant tout préliminaire officiel, exigeait que l’Angleterre lui livrât Georges Cadoudal ou, du moins, le déportât au Canada ; indice frappant de l’importance conquise par ce paysan breton, devenu l’objet d’un conflit entre les deux plus puissantes nations du monde. Le ministère britannique ne pouvait, sans indignité, accéder aux impératives prétentions de Bonaparte ; mais, dans la crainte que la présence de l’impénitent rebelle sur le sol anglais ne s’ébruitât, on lui recommanda le silence. C’était, d’ailleurs, l’époque où les espions de Fouché, ignorant le départ de Georges, persistaient à le voir en Bretagne ; leur hâblerie lui constituait un alibi des plus sûrs.

Réduit à différer son grand projet, ou à n’en parler qu’à mots couverts — le « coup essentiel », disait-il, — il n’en implore pas moins la charité des princes français en faveur de ses camarades de lutte, restés au Morbihan et sans aucune solde depuis plusieurs mois. Mais le Comte d’Artois lui-même est obéré ; il ne peut rien pour les défenseurs de sa cause et Georges adresse au comte de la Chaussée, qui dirige à Londres la correspondance des frères de Louis XVI, une note sur les moyens à prendre pour sauver de la mort et du désespoir ses derniers lieutenants ; deux ou trois petits bâtiments suffiront pour les prendre en un lieu convenu de la côte française ; ils seraient internés à Guernesey et se contenteraient d’un secours minime, proportionné à leur grade : « une demi-guinée par jour pour les adjudants généraux : 6 shillings pour les chefs de légion ; 4 pour les chefs de bataillon ; 3 pour les capitaines de paroisse. » Et Georges, qui se trouvait sans ressource, sollicitait pour lui-même un secours de 40 livres sterlings (1.000 francs) par mois. « Depuis 1793 qu’il sert la cause commune, exposait-il, c’est la seule demande qu’il ait faite pour lui ; il espère n’être pas refusé. »

La chose n’alla pas sans peine, du moins en ce qui concerne les officiers bretons. Les préliminaires de la paix entre la France et l’Angleterre avaient été signés, le 1 octobre 1801, à Londres, et Bonaparte insistait pour que l’Angleterre expulsât le Comte d’Artois et son entourage, ainsi que Georges Cadoudal, et, — tant l’obsédait le fantôme de la monarchie des Bourbons, — il prétendait même obtenir qu’il fût interdit à quiconque de porter, dans toute l’étendue du territoire des Îles britanniques, « les anciennes décorations françaises, en particulier le cordon bleu du Saint-Esprit ». Le cabinet anglais, soucieux de « ménager le Cromwell français », jugeait donc le moment peu propice pour accueillir les débris des bandes royalistes ; mais comme il discernait aussi qu’il importait à la dignité de la nation anglaise de ne point les abandonner après s’être servie d’eux, il s’arrêta au moyen terme de les soustraire aux fureurs du Consul en les déportant au Canada. Ce dont les Bretons s’indignaient, préférant la mort dans leurs landes à l’exil en terre lointaine. Les hésitations, de part et d’autre, se prolongèrent jusqu’à la signature du traité de paix, en fin de mars 1802 ; alors seulement les vieux chouans de Georges furent avisés de se rendre à Jersey où l’on fixerait leur sort.

Si les documents ne faisaient défaut, le lamentable exode des derniers insurgés bretons vaudrait d’être conté en détail : ces vaincus, réduits à se procurer, avec leurs maigres ressources, un moyen de passage, se dirigèrent, de nuit, par petits groupes, vers la côte, dans l’espoir d’y trouver des pêcheurs qui consentissent à les embarquer. Guillemot, le roi de Bignan, le plus fameux de ces proscrits, partit avec les survivants de sa légion : la pensée de quitter leur Bretagne et sans doute pour toujours, leur déchirait l’âme ; outre leurs femmes et leurs enfants, ils laissaient leurs toits, leurs pauvres champs exposés aux représailles des Bleus, au pillage, à la confiscation peut-être. Et, après huit années de lutte, ils étaient chassés de cette terre qu’ils avaient défendue pied à pied contre la Révolution et que tant de sang avait arrosée. Les deux seuls récits qu’on possède de leur exode sont singulièrement touchants : avant de se mettre en route, Guillemot se confessa et entreprit une dernière tournée de famille ; il voulut embrasser, à la Ville Helo, sa vieille mère, quasi centenaire ; passer par Kerdaniel pour dire adieu à son parrain ; revoir la maison où sa femme était morte ; prier au cimetière sur la tombe des siens. À Bléluhern il rejoignit les officiers de sa légion qui allaient partir avec lui et, le surlendemain, à Kerdef, l’attendaient ceux de la région d’Auray. Tous trouvèrent, le 2 mai, dans la nuit, à s’embarquer sur un navire qui faisait voile vers le Havre et qui, huit jours après, les déposa à Guernesey. Deux mois plus tard, le gouverneur de l’île se débarrassait d’eux en les expédiant à Jersey, où s’étaient déjà réfugiés nombre de proscrits des Côtes-du-Nord.

La menace d’une déportation en masse au Canada les tracassait fort : Georges, avec lequel ils correspondaient, les rassurait : « Le gouvernement anglais, écrivait-il, ne nous a pas accordé un lieu de refuge pour nous tendre un piège. » Du reste, il ne croyait pas la paix durable : « Nous nous reverrons bientôt, de quelque manière que les affaires tournent », ajoutait-il ; et il intercédait pour eux auprès de l’ancien ministre Wyndham, réclamant qu’on leur allouât une paie fixe ; car, « dans l’attente de quelque changement, qu’il croyait prochain en France, il désirait que ses officiers eussent les mouvements libres ». Il songeait au « coup essentiel ».

Ces pauvres gens se tenaient fort tranquilles, en dépit des tracasseries et des provocations de la police consulaire qui leur avait dépêché des espions. Bonaparte ne cessait de réclamer l’expulsion de ces « bandits de droit commun, justiciables de ses tribunaux », et cette insistance, en irritant le gouvernement de Londres, résolu à ne point céder, profitait aux chouans de Jersey qui obtinrent une solde individuelle et quelques secours en linge et vêtements ; on leur délivra même un uniforme, « veste rouge à revers jaunes, gilets blancs, pantalons bruns » ; les boutons portaient la devise la Foi et le Roi, ce qui plaisait à ces révoltés, et aussi la couronne d’Angleterre, ce qui leur souriait moins. Enfin, en août, on les embarquait à destination de l’Angleterre ; à Southampton, où ils atterrirent, on leur distribua des passeports sans autre désignation que celle de gentlemen unkwoon (messieurs inconnus) et la petite ville de Romsey leur fut assignée comme résidence. Ils y entrèrent, un soir de l’été de 1802, au nombre de 60 environ, et eurent l’honneur d’y être reçus par un représentant du Roi, du roi Louis XVIII ; les habitants de Romsey considéraient comme un défilé de phénomènes cette phalange de Français intrépides qui déjà appartenaient à la légende, et, qui, tous, portaient l’empreinte dont sont marqués les hommes familiarisés avec tous les dangers, rompus à toutes les fatigues, résignés à toutes les misères, tels que celui qu’avait vu à Londres Chateaubriand et qu’il peint en quelques traits magnifiques, « gardant l’air indifférent du sauvage parmi les jeunes émigrants sémillants et bavards ; son regard était grisâtre et inflexible ; sa lèvre inférieure tremblait sur ses dents serrées ; ses poignets rugueux étaient tailladés de coups de sabre ; il ne parlait pas plus qu’un lion, il se grattait comme un lion, bâillait comme un lion… et rêvait apparemment de sang et de forêts ».

Georges savait ce que l’on pouvait attendre de ces lions muselés ; comptant faire bientôt appel à leur courage, et redoutant pour eux l’inaction, il leur conseillait de « s’entretenir » ; à Guillemot, qu’il leur avait assigné comme chef, il recommandait : « Faites monter constamment à cheval les hommes propres à notre entreprise, — le « coup essentiel » ; — qu’ils galopent vivement ; qu’ils sautent les fossés ; qu’ils se chargent… Je crois que le bois entre Romsey et Winchester est propre à vos cavalcades… » Il vint les inspecter et fêter avec eux le jour des Rois, au début de 1803 ; il était accompagné de son aide de camp, Joyaut, dit d’Assas ; il en invita quelques-uns à dîner et leur adressa une harangue que l’un d’eux a recueillie : il leur prédit que Bonaparte usurperait le trône : « Je crois, cependant, qu’avec une poignée de braves on pourrait encore rendre quelques services à nos malheureux Princes… Je vous jure, foi de Georges, que si tout ce que nous sommes seulement ici de royalistes était aussi bien à Paris, je n’hésiterais pas un instant à tenter l’entreprise… » Il but à la santé de Louis XVIII ; et comme l’un des convives lui observait que ce serait là risquer la guillotine « Eh bien ! reprit Georges, avec ce regard qui plonge sans peur dans l’avenir, si le destin le veut ainsi, je laisse à la Providence divine ses décrets et j’attendrai mon sort avec courage et sans murmure. »

Il habitait alors à deux lieues de Londres, « afin d’être moins observé », et il tenait chez lui « de nombreux conciliabules », au dire de l’un des espions de l’ambassadeur de France à Londres. Wyndham, qu’il voyait de temps à autre, a noté l’impression qu’il gardait de ces visites : « Georges a le maintien, la voix et l’aspect d’un rustre ; mais il possède cette aisance et cette assurance naturelles qui sont la marque d’un esprit supérieur ; de tous ceux que j’ai vus engagés dans les affaires royalistes, c’est lui qui me donne le plus la sensation qu’il est né pour devenir grand. »

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