04 · LE PLAN DE GEORGES
Les prévisions de Georges ne tardèrent pas à se réaliser ; dès le début de 1804, nul ne pouvait douter de la rupture imminente du traité de paix entre la France et l’Angleterre. Le premier Consul ne supportait pas que celle-ci lui refusât, malgré ses instances, le renvoi des Princes de Bourbon et l’extradition de Georges et de ses « brigands » réfugiés à Romsey. Au début de mai les ambassadeurs des deux puissances demandaient leurs passeports et les hostilités recommençaient aussitôt. Georges pouvait maintenant soumettre au cabinet britannique le grand projet qu’il mûrissait depuis si longtemps : il s’offrit donc à passer en France avec une vingtaine de ses chouans dont la bravoure lui était connue ; il y serait rejoint par le général Pichegru, évadé de Cayenne, où le Directoire l’avait déporté, et retiré depuis près de quatre ans aux environs de Londres. Son nom était cher encore à l’armée française ; son dégoût de la Révolution, ses rancunes justifiées contre Bonaparte, assuraient son adhésion à la restauration de la monarchie légitime. On pouvait également compter sur le concours de Moreau, le vainqueur de Hohenlinden, dont le nom illustre restait populaire et qui, sans emploi à Paris, se jugeant lésé par l’élévation de Bonaparte à la première dignité de l’État, ne manquait pas une occasion de manifester son irritation jalouse. Fort de ces deux appuis, le Comte d’Artois, ou son fils, le duc de Berry, viendrait clandestinement en France ; un asile sûr et confortable serait aménagé pour le Prince aux abords de la capitale. Tout étant ainsi concerté, Georges, à la tête de ses hommes costumés en hussards ou dragons, attaquerait le Consul sur la route de Saint-Cloud ou sur celle de la Malmaison, résidences auxquelles Bonaparte se rendait fréquemment et, la plupart du temps, tard dans la nuit ; son escorte, composée de quelques guides et de quelques mameluks, surprise par un nombre égal d’assaillants, serait facilement dispersée : le Consul, bâillonné, lié de cordes, jeté dans une voiture qui, enlevée à fond de course par de rapides chevaux et au moyen de nombreux relais, atteindrait la mer en douze heures ; un bateau stationnant sur la côte recevrait le captif qui serait transporté à Jersey avant même que la police de Paris, — dont Fouché, par chance, n’était plus le ministre, — fût revenue de sa stupeur. Immédiatement, Pichegru et Moreau, tous les deux peut-être, s’empareraient du pouvoir, maintiendraient l’ordre, soutenus par les armées de Bernadotte, de Macdonald, de Brune, de tous ceux que l’ambition ou l’envie ralliaient d’avance au projet. Le Prince alors apparaîtrait, les généraux lui offriraient la couronne qu’il accepterait au nom de Louis XVIII, et la Révolution serait enfin terminée.
Un tel plan nous paraît aujourd’hui irréalisable, pour tout dire, puéril. Nous sommes éblouis par la merveilleuse histoire de celui qui, bientôt sacré par le Saint-Père de Rome, domptera l’Europe rechignante, lui imposera pour rois tous ses proches et acquerra tant de gloire qu’il restera vraisemblablement unique dans les annales de l’humanité. Mais les Français de 1803 ignorent cet avenir qui, pour nous, est un passé déjà légendaire ; las de tant d’expériences avortées, ils ne voient, en ce jeune homme extraordinaire qu’un phénomène d’audace et de chance, un éphémère et brillant météore dans le ciel orageux de la Révolution. Si le peuple cède à son prestige, les gens réfléchis sont plus inquiets que rassurés de son ascension vertigineuse. Une nuée de satellites gravitent autour de lui, attirés par son insolente fortune ; mais avec elle cesseront leur foi et leur dévouement. Beaucoup éprouvent seulement pour lui cette sympathie conditionnelle qui anime les foules au spectacle d’un acrobate exécutant des tours périlleux : Tombera-t-il ? — Ira-t-il jusqu’au bout ? Et l’on comprend que le projet de Georges, pour nous extravagant, n’ait point paru tel aux princes exilés et aux ministres du roi d’Angleterre. Prédisposés à la partialité, ils s’exagéraient les côtés faibles de leur ennemi. Ils prirent donc la peine d’examiner cette proposition romanesque, — et ils l’adoptèrent. Sans doute le chef morbihannais leur en exposa-t-il les avantages avec la foi chaleureuse dont sa nature ardente débordait : l’un de ses partisans l’entendit développer son programme du ton d’un homme sûr du succès, et grisé déjà à l’idée d’être en pleine action. « Quand nous serons tous à Paris, disait-il, nous attaquerons Bonaparte à Saint-Cloud… Un détachement, au même moment, s’emparera de Murat, gouverneur de Paris ; d’autres parcourront les rues… au cri de Vive le Roi ! et jetteront à droite et à gauche de l’argent avec profusion. Dans cet intervalle, le Sénat s’assemblera où plusieurs généraux se rendront ; et là nous proclamerons Louis XVIII en conservant simplement les choses dans l’état où elles sont. Dans la nuit, nous organiserons la garde nationale… » Comme son interlocuteur lui demandait : « Les princes français seront-ils avec vous ? — Je vous jure, protesta Georges, sur ma parole la plus sacrée, que vous y verrez S. A. R. Monsieur, S. A. R. le Duc d’Angoulême, S. A. R. le Duc de Berry, S. A. S. le Duc d’Enghien, les généraux Pichegru, Moreau et tous, comme vous et moi, le sabre à la main, ou je ne suis pas un honnête homme… »
Il croyait, lui, au succès, sûr de lui-même et de ses chouans ; son erreur était d’imaginer qu’il trouverait pareille abnégation et pareil zèle chez tous ceux auxquels il destinait un rôle et qu’il apaiserait leurs rivalités et leurs convoitises. Quoi qu’on pense du but poursuivi et des moyens employés, il faut reconnaître que sa part, en ce complot gigantesque, témoigne d’une prudence, d’un génie d’organisation et d’une sagacité très remarquables. Sans quitter Londres où il habitait, sous le nom de Legros, New Bond str. n 6, il prévit toutes les difficultés de l’entreprise et s’appliqua méthodiquement à les tourner. Lorsqu’il fut établi que Pichegru, pressenti, consentait à le suivre en France, que le Comte d’Artois promettait, cette fois, sa présence, Georges décida qu’il prendrait les devants avec quelques-uns de ses hommes, afin d’assurer la sécurité de ses complices. Pichegru viendrait plus tard, quand tout serait prêt ; un troisième convoi se composerait des gentilshommes attachés à la personne du Comte d’Artois et le prince lui-même quitterait l’Angleterre seulement lorsqu’il aurait reçu d’eux l’assurance que ni sa loyauté, ni sa dignité ne risquaient d’être compromises dans quelque attentat déshonorant. On allait donc agir entre Français : on ne demandait à l’Angleterre qu’une avance d’argent et un navire pour transporter les conjurés à la côte normande.
Il faut croire que, bien avant la mise à exécution du « coup essentiel », Georges travailla longuement à sa préparation, car l’aventure exigeait la mobilisation de toute une armée de complices. Déjà, avant de quitter la Bretagne, il avait, on l’a vu, expédié à Paris quelques-uns de ses chouans, afin « d’y prendre le vent » et de se rapprocher des royalistes de la capitale. Le chef de cette avant-garde fut Charles d’Hozier, celui-là même qui, posté à Rennes, sous le pseudonyme de Menainville, dépistait adroitement et signalait à Georges les assassins que lui dépêchait Fouché. Brûlé à Rennes, Charles d’Hozier vint se fixer à Paris, rue Vieille-du-Temple, et, en prévision des événements, s’y établit loueur de voitures. Grand et pâle, il avait vingt-huit ans, les cheveux et la barbe châtain clair, les yeux gris, le nez long et gros, la démarche élégante. Parfois on le voyait, dans la vaste cour de sa maison, parmi les cochers et les palefreniers, vêtu d’une lévite très large, à boutons blancs, et portant un chapeau rond démocratique. On eût bien étonné les gens qui venaient retenir chez lui un cabriolet en leur révélant que celui qui notait leur commande avait vécu à la Cour de Versailles, en qualité de page du feu roi et qu’il était héréditairement grand généalogiste de France, — emploi désuet. Vers 1796, il avait épousé à Chartres une demoiselle de Villerot, ancienne élève de la maison royale de Saint-Cyr. Mais les époux s’étaient séparés, après deux ans d’union, pour des motifs diversement appréciés. Tout porte à croire que, en raison de sa vie périlleuse, d’Hozier, enrôlé au service de la chouannerie, voulait soustraire sa femme aux dangers dont il était menacé, car, de l’aveu même de M d’Hozier, quoiqu’elle dit « pis que pendre » de son volage époux, ils n’étaient « ni séparés, ni divorcés, ni précisément brouillés » ; certains prétendaient même qu’il venait assez souvent la voir rue de la Michodière, où elle habitait, et qu’il passait parfois la nuit avec elle. Pour ces occasions, et d’autres encore, le loueur de voitures redevenait homme du monde et on le voyait en habit court, cravate blanche, pantalon de casimir et coiffé, à la dernière mode, d’un petit chapeau tricorne. Sa vieille mère habitait avec lui, rue Vieille-du-Temple ; un petit jockey et plusieurs domestiques composaient le service.
Ce qui étonne c’est que, malgré son passé mouvementé, ce conspirateur n’inspirât à personne aucun soupçon ; la police l’ignorait ; son noble nom, si connu pourtant, n’éveillait aucune inquiétude ; il est vrai qu’il l’avait quelque peu maquillé ; les gens du quartier l’appelaient M. d’Aunay. Et l’on comprend quels services pouvait rendre à Georges ce ci-devant qui, ataviquement, était en relations avec toute la noblesse de France et connaissait « les tenants et les aboutissants » des moindres hobereaux du royaume, dont ses pères avaient jugé les « preuves » et compulsé la généalogie. On ne peut expliquer autrement la merveilleuse réussite de Charles d’Hozier dans l’organisation matérielle du grand complot qui se tramait au delà du détroit. Il fallait créer, de Paris à la mer, des lignes de correspondance, découvrir les fermes isolées où les conjurés recevraient l’hospitalité ; fixer les chemins qu’ils devaient suivre, leur procurer des guides, assurer leur entrée à Paris dont les barrières étaient surveillées et trouver pour chacun d’eux, dans la ville même, des logeurs qui ne s’étonneraient pas de leurs allures anormales. Besogne immense et délicate : une maladresse, une fausse démarche pouvaient tout compromettre. L’énorme dossier de la conspiration, conservé aux Archives nationales, permettrait, à qui en aurait la patience et le loisir, de reconstituer jusqu’en ses menus détails cette effarante machination. Quelques traits suffiront à en déceler le mécanisme.
Quand d’Hozier connut qu’il aurait à retenir pour « le prince », dans les environs immédiats de Paris, un abri aussi sûr que confortable, il fit appel à un ex-officier de l’armée royale, Hyacinthe Bouvet de Lozier, qui, revenu d’émigration, habitait avec sa sœur, M veuve d’Anglade, au petit domaine des Clobilles, distant d’une demi-lieue de Pontoise. Hyacinthe était en relations intimes avec une dame Costard de Saint-Léger, laquelle occupait à Chaillot une jolie maison qu’elle consentit à quitter sous le prétexte de passer la belle saison à la campagne. On y installa comme gardiens un vieux ménage que connaissait Bouvet de Lozier. Une forte grille fermait la propriété sur le quai de Chaillot. Une avenue conduisait à la maison élevée sur une terrasse à l’entrée du jardin ; vaste salle à manger à quatre fenêtres, pavée de marbre, meublée d’une table en noyer pour huit couverts, d’une servante en acajou, et de dix-neuf chaises élégantes ; un grand salon également éclairé par quatre croisées, avec ottomane, bergères, fauteuils garnis en soie brochée, console, cheminée de marbre blanc, glaces, tables à jeu ; chambre à coucher comportant un lit à quatre colonnes et cabinet de toilette adjacent. Pour comble de sûreté, au fond du jardin s’ouvraient de longs souterrains qui se prolongeaient sous la colline de Chaillot jusqu’à Sainte-Perrine. En quittant cet agréable séjour, M de Saint-Léger avertit les gardiens, ainsi que la concierge de la grille que, en son absence, « des amis » viendraient habiter la maison et recommanda qu’on leur obéît comme à elle-même. Rien, dans cet arrangement, ne paraissait louche ; l’arrivée du Prince et de sa suite n’étonnerait personne.
D’Hozier devait encore pourvoir au logement de Georges et des vingt-cinq ou trente conspirateurs qu’il amènerait d’Angleterre : il fallait les disséminer dans Paris, afin que leur groupement n’éveillât pas l’attention, et c’était une vingtaine de locaux à trouver dans des conditions particulièrement difficiles. Pour Georges, d’Hozier fit choix de la rue Carême-Prenant, fort solitaire et tranquille, bordée de jardins et située dans le faubourg du Temple, le long des murs de l’hôpital Saint-Louis, presque la campagne. C’est aujourd’hui la rue Bichat. Là habitait un dessinateur, nommé Sauzade ; son entresol était vacant. Endoctrinée par d’Hozier, une dame Berry, qui se nommait, en réalité, M Dubuisson, femme d’un peintre éventailliste, loua cet entresol, moyennant 400 francs par an, « pour y loger, disait-elle, deux de ses amis, réduits à se cacher parce qu’ils s’étaient battus en duel ». Les Parisiens de ce temps-là gobaient les bourdes les plus grossières avec une facilité surprenante : Sauzade consentit la location sans autre référence ; il ne s’étonna pas davantage quand il vit débarquer chez lui un sieur Spin qu’il connaissait pour l’avoir vu siéger au banc des marguilliers de sa paroisse Saint-Laurent. Spin, entrepreneur de profession, se prétendit chargé de quelques réparations dans l’appartement destiné aux deux duellistes ; il se mit sur-le-champ au travail et, sous prétexte d’y pratiquer un cabinet d’aisances, dota l’entresol de Sauzade d’une cache mirifique : par le moyen d’une trappe ingénieusement dissimulée, les locataires pouvaient descendre au rez-de-chaussée et sortir de la maison en cas qu’un visiteur indésirable montât leur escalier. Spin était un professionnel de ce genre de constructions : menuiserie, maçonnerie, serrurerie, il se chargeait de tout, et d’Hozier, constatant son habileté, lui confia aussitôt l’établissement d’autres cachettes dans des locaux qu’il louait en différents quartiers ; on en pratiqua une chez l’éventailliste Dubuisson, rue Jean-Robert ; celle que Spin construisit dans la boutique d’un tailleur de la rue de Buci, nommé Michelot, était si ingénieusement dissimulée que, depuis l’an XII jusqu’à nos jours, tous les habitants de l’immeuble en ignoraient l’existence : on la découvrit seulement en 1892 quand on répara la maison (numéros 40 et 42 actuels).
Il ne semble pas que Spin ait réclamé l’ombre d’une explication touchant les étonnants travaux qu’on réclamait de lui ; néanmoins, cette affluence de commandes dut lui paraître pour le moins étrange, car, après avoir construit des caches pour les autres, il en pratiqua une pour lui-même dans son logement de la rue de Bondy. Au vrai, il était bel et bien enrôlé dans la conspiration, car il procura complaisamment à Charles d’Hozier, pour le seconder dans ses démarches, la fille de son toiseur, une ouvrière, nommée Michèle Hizay, qui, fanatique royaliste, devint l’agente active des conjurés. Encore une figure bien pittoresque : la fille Hizay avait vingt-sept ans ; petite, laide, malingre, boiteuse, douée d’un aplomb rare, elle quitta ses parents pour être toute à l’aventure, témoigna d’un infatigable zèle et paraît avoir connu tous les secrets ; elle portait à son cou, dans un médaillon protégé par un sachet de satin blanc, « une parcelle de la vraie croix et un fragment du roseau de Notre-Seigneur ». Bien d’autres femmes prêtèrent leur concours aux affiliés de Georges et, peut-être, si l’on savait tout, discernerait-on que le sexe faible figura en majorité dans l’organisation des étapes du long parcours depuis la côte jusqu’à Paris.
C’est là qu’un doigté délicat et une méticuleuse circonspection étaient indispensables ; car le paysan est méfiant, inquisiteur, intéressé et craint de se compromettre. Il faut trouver, non point dans des châteaux, mais dans des chaumières aussi isolées que possible, vingt refuges au moins où les proscrits pourront se reposer en toute quiétude ; prévenir ceux qui consentiront à les héberger, afin qu’ils ne s’étonnent pas des façons bizarres de leurs hôtes, voyageant de nuit et dormant le jour. On doit encore recommander la discrétion sans effaroucher les timidités ; payer la dépense, mais ne pas exagérer l’importance du service rendu, inventer partout des fables différentes qui justifient tant de précautions. Un seul mot indiscret sur ce parcours de plus de soixante lieues, et tout est perdu.
Bouvet de Lozier paraît avoir assumé cette tâche difficultueuse : dès le début de 1803, M d’Anglade notait : « Mon frère voyage beaucoup… je le soupçonne chargé de missions importantes, peut-être dangereuses… Je ne puis lui faire ni questions, ni observations ; son caractère discret et concentré les rendrait inutiles. » Bouvet était aidé par l’un de ses anciens camarades de la marine royale, d’Aché, qui habitait la région de Gournay et connaissait toute la Normandie ; ils avaient des sous-ordres entreprenants et décidés, tel que Raoul Gaillard, dit Houvel ; Deville, dit Duroc dit Tata, dit Lebrun, dit Tamerlan, qui eux-mêmes commandaient à des fourriers ; Massignon, cultivateur à Auteuil, près Beauvais ; Monnier, maître de pension à Aumale ; Troche, horloger à Eu, tous Normands avisés, sachant parler aux villageois et les circonvenir adroitement. Dès la mi-juillet 1803, des asiles étaient assurés sur toute la route et les préparatifs si avancés que Troche avait expédié à Monnier, l’instituteur d’Aumale qui devait loger les conjurés, cent vingt bouteilles de vin d’Espagne et l’invitait à diriger la moitié de cet approvisionnement sur Feuquières, l’étape suivante, en prévision, sans doute, du passage imminent du Prince attendu et de sa suite.