‹ Georges CadoudalChapitre 7 sur 9 · 04 · L’EFFONDREMENT

04 · L’EFFONDREMENT

Georges séjournait depuis cinq mois à Paris ; il y avait amené Pichegru et les gentilshommes formant l’avant-garde du Prince, et pourtant les apprêts du « Coup essentiel » restaient en souffrance. Pichegru et Moreau, sans lesquels on ne pouvait rien entreprendre, ne s’entendaient pas : au premier contact, le vainqueur de Hohenlinden et le conquérant de la Hollande, se trouvant tous deux en disgrâce et animés d’une égale et farouche rancune, s’étaient montré bon visage ; mais, si l’indolent Pichegru, devenu timide, se contentait d’un rôle de comparse, Moreau, travaillé par son ambitieuse belle-mère, jugeait excellente l’idée d’abattre Bonaparte, mais à la condition qu’il lui succéderait et il se refusait à travailler pour les Bourbons. Aussi n’admettait-il point l’ingérence de Georges en une affaire « qui n’intéressait que les généraux ». L’entrevue fameuse de Pichegru, de Moreau et de Georges, le 28 janvier, sur le boulevard de la Madeleine, a été relatée et commentée bien des fois. Voici comment, quinze ans plus tard, Napoléon la racontait à ses compagnons de captivité durant les longues soirées de Sainte-Hélène. « Moreau venait par la rue Royale et Pichegru fut au-devant de lui par le boulevard ; il l’embrassa et lui annonça qu’il venait dans la capitale pour renverser le premier Consul. Georges restait à l’écart. Pichegru fut le chercher et le présenta à Moreau… celui-ci en était fort embarrassé. Georges lui demanda sur quoi il pouvait compter : « Renversons Bonaparte et alors tout le monde est pour moi. Je serai nommé premier Consul avec Pichegru et on vous réhabilitera. » Georges s’écria qu’il ne prétendait pas seulement à cela, qu’il voulait être nommé troisième Consul. À ces mots, Moreau lui déclara que si l’on savait seulement que lui, Moreau, était d’intelligence avec un chouan, toute l’armée se lèverait contre lui et le coup manquerait. Il fallait d’abord tuer le Premier Consul et alors tout le monde se déclarerait pour Moreau… Des reproches furent alors échangés : « Vous nous faites venir et vous ne pouvez rien ! » Georges ajouta même : « Bleu pour bleu, j’aime encore mieux Bonaparte que vous ! » Là-dessus ils se séparèrent. »

Ce raccourci d’un épisode très important, expose exactement la position prise par chacun des conspirateurs : si vraiment, ce qui étonne, Georges émit la prétention de partager le pouvoir avec les deux généraux, c’est parce qu’il les sentait prêts à l’évincer, le coup fait, lui et ses Princes. Pichegru, très chaud partisan, à Londres, du Comte d’Artois, se refroidissait maintenant, depuis qu’il avait retrouvé son frère d’armes : il s’éloignait manifestement de Georges, et celui-ci, royaliste intégral, s’apercevait qu’il avait été le jouet d’une illusion et que les hommes imprudemment associés à son projet ne partageaient point sa dévotion à la monarchie légitime. Avec leur concours, il était possible, facile peut-être, de renverser Bonaparte, mais pour livrer la France à un autre usurpateur qui ne le vaudrait pas. Et tout l’échafaudage, si laborieusement dressé par le Breton, s’effondrait.

Le malheureux dut vivre ce premier mois de l’année 1804 dans l’angoisse et le désespoir. Querelle, qui avait fait partie du premier débarquement, emprisonné, ainsi qu’on l’a vu, dès le début d’octobre, venait d’être jugé, le 26 janvier, par une commission militaire et condamné à mort. Fou de peur à l’aspect des préparatifs de son exécution, il révéla, pour obtenir sa grâce, tout ce qu’il savait : l’atterrissage à Biville, la présence de Georges et de ses chouans à Paris, les étapes de la route, les lieux d’asile que, sous la conduite des policiers et des gendarmes, il reconnut et désigna l’un après l’autre. En dix jours, sur ses indications, toute cette ligne de correspondance, établie au prix de tant de ruses et de peines, était occupée par la troupe, et Savary, commandant général des gendarmes d’élite, transporté en vingt heures, avec ses soldats, sur la côte, guettait un débarquement éventuel. Or on attendait, pour le 11 février, la descente en France du Comte d’Artois ou de son fils le Duc de Berry. Le Vencejo qui les portait devait être en mer et les Princes, capturés dès leurs premiers pas sur la terre de France, seraient en droit de croire que Georges, parjure et traître à leur cause, vendu à leurs ennemis, les avait attirés dans un piège… Quelle fin ignominieuse d’une vie toute d’abnégation et de ferveur passionnées !

Savary a raconté, non sans quelque complaisance, comment, en arrivant déguisé à Biville, il aperçut, dans la chaumière du pêcheur Honoré, une table chargée de cruches de cidre, de grandes tartines toutes coupées et d’un gros pain de beurre, destinés à restaurer les débarqués. Il amenait de Paris le fils Troche, qui ayant présidé aux premiers atterrissages, et déjà arrêté, allait gagner sa grâce en donnant au Vincejo le signal convenu pour l’aviser de l’absence de tout danger. Savary, couché avec ses hommes dans la neige, surveillait les mouvements du cutter anglais, louvoyant par grosse mer, en vue des falaises. Deux jours, trois jours s’écoulèrent sans qu’il pût approcher de la côte. Et un matin, on le vit tout à coup, virant de bord, s’éloigner vers la haute mer… Un homme, dressé au plus haut point de la falaise, venait de mimer, à grands bras, le signal d’alarme et le navire, obéissant, prenait aussitôt le large. C’était, par un dernier prodige, l’ardente initiative de Georges qui sauvait ainsi la vie aux passagers du Vincejo. Déjà traqué dans Paris, du fond de l’une de ses caches, bourrelé d’anxiété à la pensée du péril de ses princes, il avait trouvé le moyen d’avertir, — par quel mystérieux courrier ! — l’un de ses plus dévoués agents, le chevalier de Cacqueray, habitant ordinairement Gournay. Au reçu de cet avis, Cacqueray saute à cheval, se lance, bride abattue, à travers bois, vers Biville, sur cette route de conjurés, naguère si sûre, maintenant bouleversée et coupée en maints endroits par des postes de soldats ; essuyant la fusillade des patrouilles, traversant à fond de train les embuscades, il arrive à La Poterie, dépêche en hâte à la falaise un homme instruit des signaux, enfouit les armes et la poudre approvisionnées à la ferme et regagne Gournay sous les coups de feu, sans une blessure, sans même avoir été reconnu. Quarante ans plus tard, ses enfants conservaient encore le manteau qu’il portait en cette étonnante prouesse : le drap en était percé de plus de vingt balles.

Ce fut le suprême exploit des chouans de Georges. D’ailleurs, on apprit plus tard qu’aucun prince n’était à bord du Vincejo : le navire, à ce voyage-là, portait vingt-cinq Bretons aux noms obscurs que Guillemot expédiait à Georges comme renfort et dont la venue n’aurait grossi que le nombre des victimes. Car, à dater de ce jour, la conspiration étant dévoilée, les incidents dramatiques et les coups de théâtre se succédaient de façon ininterrompue. Le premier qu’on arrêta fut Louis Picot, dit Joseph, le domestique de Georges. On le prit à la Cloche d’or, rue du Bac. Conduit à la Préfecture de police, il comparut devant Bertrand, le terrible chef de division, homme énorme, borgne, boiteux, féroce et très malin. Quand on lui amena ce prisonnier, jeune encore, — Picot avait vingt-huit ans, — desservi par une grossièreté apparente, une mine farouche et patibulaire, Bertrand pensa en avoir facilement raison ; il lui promit la liberté immédiate, s’il révélait l’asile de son maître. Picot refusa. On compta sous ses yeux une somme d’argent considérable, prête à lui être remise, s’il consentait à parler. Même silence. Alors on garrotta le malheureux, on lui saisit les mains, on lui écrasa les doigts au moyen de chiens de fusils serrés à vis. L’atroce douleur eut raison du fanatisme du pauvre Breton ; il serait mort plutôt que de trahir son général ; mais on obtint, par ce procédé infâme, de longs détails, vrais et faux, sur la route des conjurés et sur ce que Picot croyait savoir de leurs projets : « les chefs ont tiré au sort à qui attaquerait Bonaparte ; ils l’enlèveront sur la route de Boulogne ou l’assassineront en lui présentant une pétition à la parade ou lorsqu’il ira au spectacle ; c’est afin de l’approcher qu’on a fait des uniformes de chasseurs ou de hussards. » On découvrit les uniformes à la Cloche d’or, on mit en arrestation le tailleur Genty et Picot fut écroué à la Tour du Temple, pantelant, les mains en sang, les doigts brisés.

Bertrand connaissait maintenant le moyen de délier la langue aux brigands ; tous les individus arrêtés, — et ils affluaient à la Préfecture, pêcheurs de la côte, paysans, filles d’auberge, cultivateurs, — subissaient les mêmes épreuves : menaces de la fusillade sans jugement, promesses de pardon et d’argent, et quand ces stratagèmes demeuraient sans effet, la torture pour ceux qui en valaient la peine. On regrette de constater que l’autorisation d’employer ces affreux supplices émanait du Premier Consul lui-même ; apprenant que le pauvre Horné, — le pêcheur de Biville chez qui se restauraient les débarqués après l’ascension de l’estamperche, — prétendait demeurer discret, Bonaparte mandait au général Soult, commandant le camp de Saint-Omer : « Faites parler le pêcheur qui a communiqué avec les Anglais ; si vous voyez de l’hésitation, vous pourrez vous-même lui faire serrer les pouces dans un chien de fusil… »

Le 9 février, lendemain de la capture de Picot, les officiers découvraient Bouvet de Lozier, gibier d’importance. Enfermé au Temple, il resta trois jours sombre et silencieux. Le 13, au matin, traduit au cabinet de Réal, conseiller d’État chargé d’instruire l’affaire, il reconnut en ce personnage un homme avec lequel il avait eu naguère d’agréables relations. Mis en confiance, il parla trop, imaginant naïvement qu’il s’entretenait avec un ami de vieille date. Réintégré dans son cachot, il réfléchit, déplora son imprudence, s’en exagéra les conséquences et, dans la solitude du « secret », le soir venu, profitant d’un moment où le geôlier qui le gardait s’absenta, il noua sa cravate à son mouchoir, arracha le fil de fer qui maintenait en équilibre le tuyau de son poêle, monta sur son lit pour attacher ce lacet improvisé à un saillant de son armoire, se le passa au cou et se lança. Il « gigotait » désespérément quand le geôlier rentra : « Au secours ! Un couteau, un couteau ! » cria cet homme ; on accourut, on coupa le lacet, le pendu s’abattit aux trois quarts mort, les yeux en sang, le visage tuméfié. À son évanouissement succéda une crise nerveuse qui le secouait dans son lit où deux hommes durent le tenir, puis une prostration profonde dont on profita pour le mettre en présence du grand juge, Régnier. Alors le malheureux dit tout : « Encore couvert des ombres de la mort », il demanda vengeance de Moreau qui avait perdu le parti royaliste en attirant ses principaux soutiens à Paris, sous le prétexte de restaurer la monarchie, pour se rétracter ensuite et leur proposer de travailler pour lui. Bouvet raconta l’entrevue du boulevard de la Madeleine, les pourparlers entre Pichegru et Moreau…, foudroyante révélation, car jusqu’alors la police, croyant n’avoir affaire qu’à Georges et à ses chouans, ignorait la présence de Pichegru à Paris et la complicité de Moreau. Quel émoi aux Tuileries quand y fut portée, dès sept heures du matin, la nouvelle de cette immense conjuration dont Georges, à la vérité, était l’âme, mais qui mettait en jeu toute l’armée en la personne de deux chefs possédant des légions d’amis et de partisans ! Fouché, depuis longtemps dans la coulisse, reparut ce jour-là chez le Consul : on avait besoin de ses conseils ; le lendemain, Moreau était arrêté, écroué au Temple, où le Grand Juge, en simarre, vint l’interroger et se heurta à un dédaigneux laconisme.

Pichegru est pris le 28 février, vendu 100.000 francs par l’homme qui lui avait offert asile ; Jules de Polignac et le marquis de Rivière sont arrêtés le 4 mars, à huit heures du matin, couchés dans le même lit, rue des Quatre-Fils ; le major suisse Russilion, qu’on découvre le surlendemain, raconte tout ce qu’on veut « avec une naïveté voisine de la niaiserie ». Mais Georges bien servi par ses chouans, échappe à la police. Il est certain qu’il sait la partie perdue et songe à quitter Paris, car, le 5 février, il a fermé, avec Joyaut, son aide de camp, la maison de Chaillot et en a remis les clefs à la concierge. La police est arrivée deux jours trop tard et n’a pu capturer que cette concierge et son mari, ainsi que le jardinier ; mais, grâce aux renseignements que fournissent ces innocents comparses, le cercle se resserre autour de l’insaisissable chouan. On craint qu’il ne parvienne à quitter Paris et à gagner le Morbihan ; aussi, le 28, les barrières sont fermées depuis 7 heures du soir jusqu’à six heures du matin : ordre de fouiller les tonneaux, les paniers de blanchisseuses, les voitures de deuil. Le signalement de Georges est publié par tous les journaux, distribué dans les rues, placardé sur les murs. Le « brigand » y est dépeint comme une sorte de bête monstrueuse et féroce, « extrêmement ventru, d’une corpulence énorme, la tête très remarquable par son extraordinaire grosseur, le nez écrasé et comme coupé dans le bout ; le cou très court ; le poignet fort et gros ; les jambes et les cuisses peu longues… Il marche en se balançant et les bras tendus… ». Des affiches blanches font savoir que ceux qui lui donneront asile, ou à l’un de ses complices, seront punis de mort. Il n’y a personne à Paris qui ne se passionne pour cette lutte entre le pouvoir et ce personnage fantastique, thème des légendes les plus absurdes ; on le disait loin, enfui « sous l’uniforme d’un aide de camp du Premier Consul, ou emporté dans un cercueil à quelque cimetière de banlieue où ses partisans l’attendaient » ; et la ville en fièvre suivait ce tragique feuilleton auquel, chaque matin, s’ajoutait une péripétie nouvelle.

Georges n’avait pas quitté Paris. En sortant le dimanche 5 février, de la maison de Chaillot, il retourna chez Verdet, rue du Puits-de-l’Ermite ; mais, le 9, M Verdet étant allée aux provisions, ne rentra pas et l’on apprit qu’elle était arrêtée. La torture pouvait la faire parler et Georges dut quitter la pension Verdet. Où aller ? Charles d’Hozier, qui vivait rue Saint-Martin, dans une chambre de domestique, fut consulté : il indiqua une retraite que la fille Hisay, la pauvre boiteuse qui se dépensait sans compter, avait retenue pour lui-même et qu’il céda généreusement. C’était, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, une pièce dépendant de la boutique d’une fruitière, M Lemoine. Georges y fut conduit dans la nuit du 17 par M Hisay, et, le lendemain, deux de ses officiers, Burban et Joyaut, vinrent l’y rejoindre. Tous trois couchaient dans la chambre d’où ils ne sortaient pas ; la fille Hisay et la petite Lemoine, âgée de quinze ans, se tenaient, de l’aube au soir, en surveillance dans la boutique. La nuit venue, elles montaient auprès des chouans et dormaient, séparées par un rideau du lit où ceux-ci reposaient. Ce régime se prolongea jusqu’au 9 mars. Joyaut, qui s’était risqué au dehors, avait découvert, rue du Four-Saint-Germain, la plus sûre cache de Paris, chez un parfumeur, nommé Caron ; on y séjournerait, au besoin, sans appréhension durant des années, car cette cache consistait en l’enseigne même du parfumeur, enseigne qui formait coffre incliné, surplombant la rue, de sorte que les policiers pouvaient fureter dans toute la maison sans dénicher le particulier installé à l’aise dans cette boîte. Caron louait son enseigne 8.000 francs.

La difficulté était de gagner ce refuge. Joyaut eut recours à Le Ridant, autre conjuré morbihannais qui se cachait au cul-de-sac de la Corderie, dans une dépendance de l’ancien couvent des Jacobins. Le Ridant promit de venir, à la tombée de la nuit, avec un cabriolet, prendre Georges rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, pour le conduire chez le parfumeur. Le Ridant était-il vendu à la police ? Napoléon l’a affirmé dans ses entretiens de Sainte-Hélène ; mais peut-être ses souvenirs le trompaient-ils sur ce point, car ils s’égaraient sur certaines circonstances de temps et de lieu. Quoi qu’il en soit, tandis que, vers sept heures, le soir du 9 mars, Le Ridant, conduisant son cabriolet, montait au pas ralenti de son cheval la rue Montagne-Sainte-Geneviève, un fort peloton de policiers occupait la place Maubert, et deux officiers de paix, Petit et Destavigny, ainsi que l’inspecteur de police Caniolle, suivaient la voiture.

Elle atteint la place Saint-Étienne-du-Mont. À l’angle de la rue des Sept-Voies, un individu sort de l’ombre : c’est Georges, déguisé en fort de la Halle. Sans que le cabriolet s’arrête, il monte sur le marchepied et se jette sur le siège : à ce moment, une voix crie : Au voleur ! La petite Lemoine, qui porte « le paquet » de Georges, le lui tend ; il la repousse vivement : « Sauve-toi, petite malheureuse, tu es perdue ! » Et tout de suite, à Le Ridant : « Fouettez ! Fouettez fort ! — Pour aller où ? — Je n’en sais rien, mais il faut aller ! » Cinglé de coups de fouet, le cheval prend le grand trot ; l’inspecteur Caniolle rejoint à grandes enjambées la voiture, parvient à se cramponner aux ressorts et se laisse emporter ; les deux officiers de paix suivent à toutes jambes, criant : « Arrête, arrête ! » Après le passage des Jacobins, un court détour dans la rue de la Harpe, le cabriolet s’engage dans la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince dont la pente, assez rapide, active l’allure du cheval ; mais les cris de Petit et de Destavigny, leur course folle, leurs appels, jettent l’émoi sur tout le parcours. Le quartier regorge de policiers, car un quatrième, l’inspecteur Buffet, qui rôde par là, se joint à ses collègues ; moins essoufflé qu’eux, il les distance et lorsqu’on arrive à la hauteur de la rue Voltaire (actuellement rue Casimir-Delavigne), il réussit à saisir le cheval par la bride, se fait traîner : à ce moment, un coup de feu. Georges s’est penché et a tiré à bout portant sur cet homme qui roule foudroyé ; mais le cheval s’est arrêté : Caniolle lâche les ressorts et se lance pour empoigner Georges ; celui-ci a mis pied à terre ; il écarte le policier d’un second coup de feu en plein corps et va s’engager dans la petite rue de l’Observance qui descend en escalier vers l’École de médecine (rue Antoine-Dubois, aujourd’hui). Caniolle, blessé seulement, le frappe à la tête d’un coup de son bâton : trébuchant sur le corps de l’inspecteur Buffet, étendu dans le ruisseau, Petit et Destavigny accourent, haletants : « Georges ! C’est Georges ! »

Au bruit des détonations, des cris, les fenêtres s’ouvrent, des gens étonnés se penchent ; d’autres sortent des boutiques ; un attroupement se forme, suivant le cabriolet qui, dans la nuit « très noire », sans conducteur, — Le Ridant avait disparu, — descendait au pas de son cheval, vers le carrefour des Quatre-Vents (actuellement carrefour de l’Odéon), où la scène se trouva transportée dans la confusion des policiers hors d’haleine, des badauds questionnant, se bousculant pour voir et comprendre, si bien que l’officier de paix Destavigny, reprenant son souffle, avise, à six pas de lui, Georges mêlé à la foule, « placé avec cette tranquillité de l’homme qui n’a plus rien à craindre », et entouré de badauds « qui ne paraissent pas plus penser à Georges qu’à rien ».

Il crie : « C’est lui ! C’est lui ! » écarte les curieux, prend le bras de Georges qui, sans aucune résistance, dit, du ton le plus calme : « Oui, c’est moi Georges. » Tout de suite il est entouré, immobilisé, palpé, fouillé à la lueur projetée par la lanterne du bureau de loterie ; l’un lui prend son poignard, l’autre son pistolet ; l’agent Caniolle, dont le sang coule et qui défaille, a une corde dans sa poche ; mais il ne peut l’en sortir : un ouvrier la tire ; Georges, solidement lié, encadré de vingt personnes qui se flattent de l’avoir capturé, est entraîné, suivi d’une foule, par la rue de l’Ancienne-Comédie et la rue Dauphine vers la Préfecture de police, tandis que plus haut, dans la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, non loin de la belle porte Louis XV qui est encore là, le médecin Burard, auquel un particulier a dit : « Il y a un mort sur le pavé, vous devriez bien l’aller voir », examine, à la lueur d’une lampe prêtée par une voisine complaisante, le cadavre de Buffet dont la tempe gauche est fracassée.

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