04 · MARCHES CLANDESTINES
De Londres, Georges Cadoudal, l’initiateur et l’âme de cette croisade, attendait impatiemment le moment d’entrer en scène, avec la crainte qu’un accroc imprévu ne refroidît la confiance de ses commettants. Enfin, dans les premiers jours d’août, il reçut du gouvernement anglais, en même temps qu’un million, en lettres de change, destiné aux frais de l’expédition, la recommandation d’éviter, par tous les moyens, de frapper mortellement Bonaparte ; on voulait l’avoir vivant. Georges, d’ailleurs, ni le Prince qu’il servait, ni les gentilshommes qui acceptaient de le suivre, n’eussent consenti à restaurer la monarchie légitime au prix du plus impolitique des crimes. Tous ont protesté avec indignation contre l’accusation d’assassinat que ne leur ménagea point la police consulaire ; même, dans ses Mémoires, Desmarest, l’un des grands chefs de cette police, a reconnu qu’elle était injustifiée.
L’un des affidés au complot raconta que, avant le départ de Londres, le Duc de Berry réunit les compagnons de Georges et leur distribua solennellement des poignards. Le fait paraît bien improbable, car cette manifestation théâtrale eût été aussi maladroite que déplacée ; tout se passa, au contraire, dans le mystère ; les sept conjurés du premier départ quittèrent Londres isolément, pour plus de secret et se rejoignirent à Hastings où les attendait le cutter El Vencejo, commandé par le capitaine Wright, de la marine britannique, officier « plus vendéen qu’anglais », disait-on. Avec Georges et son domestique Picot, le dévoué Morbihannais à mine sauvage, se retrouvèrent à bord La Haye Saint-Hilaire, dit Raoul, dit d’Oison, gentilhomme des environs de Fougères, qui, depuis l’âge de dix-sept ans, combattait pour la cause royale. Joyaut, dit d’Assas, dit Villeneuve, aide de camp de Georges, originaire de Fougeray, près Redon ; tous deux, soupçonnés d’avoir participé à l’affaire de la machine infernale, avaient échappé à la police. Avec eux s’embarquaient Isidore Breichs, dit Joseph Kirch, ancien marin de la République passé aux chouans, devenu l’ami de Georges et chef d’une de ses légions ; un autre chouan, Hermely, sorti de la marine, lui aussi, gaillard trapu, d’une force prodigieuse et d’une folle intrépidité ; et enfin Jean-Pierre Querelle, dit Courson, petit homme au visage grêlé, ancien chirurgien dans la marine royale, établi officier de santé à Sarzeau. Celui-là n’avait jamais fait partie des bandes royalistes ; réfugié en Angleterre pour échapper à ses créanciers, il s’était rapproché des chouans proscrits et ne cédait probablement, en se mêlant à leur téméraire entreprise, qu’au désir d’une récompense pécuniaire. Peut-être Georges ne l’admettait-il dans sa suite qu’au seul titre de médecin de l’expédition, car Querelle s’était acquis à Sarzeau la réputation d’habile praticien.
D’Hastings, où il était dès le 9 août, Georges adressa ses dernières instructions à Guillemot, resté à Romsey pour y organiser les départs subséquents. Il insista sur l’indispensable nécessité de former ses Bretons à l’équitation : « Éduquez-les de manière que, dans un mois, ils puissent lutter contre un homme à cheval » ; il recommandait en même temps, car il pensait à tout, d’envoyer en Bretagne quelques hommes pour y répandre le bruit qu’il avait reparu dans le Morbihan et donner ainsi le change aux espions. Le Vencejo appareilla le 19 août, au soir ; la nuit fut très brumeuse ; si bon marin que fût le capitaine Whright, il dériva vers le nord et risqua de s’échouer devant le Tréport. Il vira de bord et reprit le large ; à neuf milles environ, dans la direction sud-ouest, se trouvaient les falaises de Biville, hautes de plus de cent mètres ; là devaient atterrir les conjurés et commençait la ligne de correspondance qu’ils allaient suivre jusqu’à Paris. À la hauteur de Biville, le léger navire fut donc mis en panne et Whright voulut conduire lui-même dans sa chaloupe ses passagers jusqu’au rivage. C’était une étroite grève caillouteuse, murée par la masse escarpée des rochers ; on ne pouvait atteindre leur sommet qu’au moyen de l’estamperche ; les gens du pays désignaient ainsi un long câble, amarré de deux mètres en deux mètres à des poteaux vermoulus dans une entaille de la falaise crayeuse et qui rendait possible l’ascension, en dépit des chocs et des contusions inévitables. Le fils Troche enseigna aux débarqués l’usage de cette étrange échelle ; ils se hissèrent jusqu’à la crête des rochers et Georges, malgré sa corpulence, eut bientôt rejoint ses compagnons sur le plateau de Biville.
Le village était distant de six cents pas au plus ; on eût pu s’arrêter à une chaumière isolée où l’on était attendu ; il ne sembla pas qu’on y fît halte, par crainte des douaniers en rondes de nuit ; il fallait sortir au plus tôt du rayon de leur surveillance, et, sous la conduite du jeune Troche, fils de l’horloger de la ville d’Eu, on gagna Guilmécourt, qui est à une petite lieue de Biville. Puis, par un vallon désert, on atteignit l’Yères, qu’on passa à la Maladrerie pour se diriger, par Heudelimont et Saint-Rémy, vers la forêt d’Eu, où l’on trouverait, à la ferme de La Poterie, le premier refuge. Sept lieues de route.
Marche harassante et silencieuse dans la nuit. De toutes les émotions qu’éprouvaient, en ces temps troublés, les émigrés rentrant clandestinement en France, celles du débarquement étaient, au dire des plus braves, particulièrement redoutées et angoissantes. L’impression de se sentir étranger sur la terre natale ; l’affreuse obsession qu’on n’y pourra vivre qu’en intrus, pourchassé comme un malfaiteur ; la contrainte de surveiller ses paroles, ses gestes, ses regards, ses pas, ses allures ; l’incessante appréhension du péril de mort qui peut naître du moindre incident, composent à ces revenants une insupportable torture. Pour Georges qui, en cette nuit du 21 au 22 août 1803, arpente l’opulente campagne normande, la situation est plus tragique encore ; il vient braver chez lui l’homme qui, pour le tenir en son pouvoir, a mobilisé des armées de soldats, de fonctionnaires, d’espions et rompu avec l’Angleterre. En trimant sur les sentiers scabreux avec ses six Bretons qui ignorent où il les mène, Georges rumine son paradoxal dessein dont la réussite doit stupéfier le monde. On rêve volontiers de tels écrasements de loin, à l’abri de son ennemi ; mais s’y obstiner de sang-froid, quand l’heure de la réalisation est venue, suppose un ressentiment implacable et une fermeté d’âme quasi surhumaine. D’ailleurs, le début permet d’augurer le succès : cette ferme de La Poterie, où les conjurés vont dormir durant leur première journée, est entourée d’un herbage bien clos et touche à la forêt d’Eu dont les taillis offrent leurs caches en cas d’alerte. La maison appartenait aux Detrimont, parents du fils Troche qui s’offre à guider, la nuit suivante, les voyageurs jusqu’à la seconde étape, Preusseville, distant de six lieues, dont trois au moins à travers bois.
À Preusseville, le gîte est chez le fermier Louisel où l’on passa tout le jour : Georges y trouva un cheval pour continuer sa route, et les sept hommes, sous la conduite d’un ancien chouan, nommé Dauny, se remirent en chemin, à dix heures du soir, vers Aumale, — six lieues encore ; une bonne partie de l’itinéraire empruntait la basse forêt d’Eu. Ils furent à Aumale vers trois heures du matin ; ils y étaient attendus chez Monnier, qui tenait, pour sept ou huit élèves, un pensionnat dans l’ancien couvent des religieuses. En arrivant chez lui, les Bretons réclamèrent à manger et se couchèrent tous dans la même chambre ; il y avait un lit pour Le Gros ; les autres dormirent sur la paille ; quant au cheval, on le laissa toute la nuit dans l’allée de la maison, le licou noué à la clef de la porte. Georges et ses compagnons ne bougèrent de toute la journée. À la nuit noire, après avoir soupé, ils laissèrent trois louis à Monnier et partirent, guidés par Dauny, pour Feuquières où les hébergea Boniface Calliaux, dit Boni, lequel les repassa, dans la nuit du 24 au 25 août, au fermier Leclerc, habitant à Monceau, près de Saint-Omer-en-Chaussée. La nuit suivante, dirigés par le fils Leclerc, — un charretier de dix-neuf ans, qui fut frappé de la corpulence anormale du « chef de la bande, monté sur un cheval noir », — ils allèrent jusqu’à Auteuil, longue marche de près de sept lieues, car il fallait tourner Beauvais. Quentin Rigaud, cultivateur, reçut les sept voyageurs qui lui avaient été annoncés « comme des messieurs se rendant à Paris en secret ». Il les adressa, au cours de la nuit du 28, à son beau-frère J.-B. Massignon, fermier à Saint-Lubin dans la commune d’Arronville ; étape dangereuse, en pays découvert parsemé de nombreux villages, qu’un vieux chemin, appelé le chemin de la Reine Blanche, permet cependant d’éviter. Les sept marcheurs étaient fatigués ; M Massignon les entendit grommeler entre eux « qu’ils rentraient en France avec la ferme résolution de ne plus la quitter et d’y laisser leurs os ».
Le soir du 28 août, Massignon prêta à « ces messieurs » un cheval pour porter leurs bagages et les remit à son frère, Nicolas Massignon, cultivateur à Jouy-le-Comte, hameau des environs. Il était minuit lorsqu’on passa l’Oise au pont de l’Isle-Adam. Ayant donné son cheval à l’un de ses hommes souffrant d’une entorse, Georges allait à pied ; arrivé au petit bois de Vivray, il s’arrêta pour souffler et changer de chemise. Comme toute la petite troupe faisait halte pour l’attendre, parurent un cavalier et un jeune homme venant du côté de Mériel ; le cavalier était Raoul Gaillard, l’un des fourriers de Charles d’Hozier, l’autre le fils d’un vigneron de Saint-Leu, chez qui les voyageurs étaient annoncés pour cette nuit-là. Raoul Gaillard, chargé de la préparation du voyage depuis l’Isle-Adam jusqu’à Paris, vivait, pour ainsi dire, depuis deux mois dans la région : grâce à sa joyeuse humeur, à son entrain de bon vivant, il s’était fait l’ami de tous les paysans dont il pouvait avoir besoin, et on se trouva en pays de connaissance lorsqu’on parvint à Saint-Leu, chez le vigneron Vincent Lamotte, un homme à ménager, car son frère servait, en qualité de domestique, un officier de la garde du Premier Consul.
Le 29 août, à deux heures du matin, Georges Cadoudal et ses chouans parvenaient donc à Saint-Leu, dernière étape de leur voyage ; ils achevaient la nuit sur la paille, chez Lamotte, qui fut un peu ému, lorsqu’il entra dans leur chambre, en apercevant la quantité de pistolets dont ils s’étaient débarrassés pour dormir. Dans la matinée, deux messieurs arrivèrent de Paris en voiture ; l’un était Charles d’Hozier, l’autre, Bouvet de Lozier ; on dîna vers une heure et, à six ou sept heures du soir, tous les conjurés partirent pour Paris, « deux par deux », en promeneurs qui rentrent chez eux après une journée passée aux champs : le Gros, — Georges, — dans le cabriolet de d’Hozier, quatre autres dans deux charrettes louées à Saint-Leu même chez l’aubergiste de la Croix Blanche ; les deux derniers montèrent dans la voiture publique venant de Taverny. Il se trouvait ainsi démontré que, par un prodige d’ajustements précautionneux, une route était établie qui garantissait aux conspirateurs leurs communications avec la mer et présentait la même sécurité que ces mystérieuses lignes de correspondance dont naguère, en Bretagne, Georges faisait usage pour se tenir en rapport constant avec tous les points du pays. Ce résultat, qu’on a justement qualifié de « merveilleux », rendait possible le voyage du Prince qui devait apparaître au moment décisif et, pour plus d’assurance, cette route allait être, durant six mois, incessamment fréquentée par les affidés au complot. Georges lui-même la parcourra cinq fois d’un bout à l’autre sans que jamais un gendarme ou un garde-champêtre s’étonne de ces randonnées d’étrangers au pays. On se demande, sans doute, si les hôtes d’occasion, chargés de loger au passage ces inconnus nomades, ne cherchèrent pas à s’informer du but de leurs vagabondages : non, ils étaient dénués de méfiance, ou, bien payés, ils préféraient ne pas s’inquiéter.
Pourtant, le vigneron de Saint-Leu, premier anneau de la chaîne, ne put s’empêcher de dire à Raoul Gaillard, qu’il connaissait seulement sous le pseudonyme de Houvel : « Mais, mon Dieu ! est-ce que vous avez fait quelque chose à Paris que vous courez ainsi la nuit ? » Raoul répondit en riant « qu’il avait des affaires en différents endroits ». — « Monsieur Houvel, risqua une autre fois le vigneron, vous voulez notre confiance et vous ne nous dites rien… Il faudrait que nous sachions si c’est pour faire du mal. » Le faux Houvel répliqua, toujours joyeux : « Pourquoi faire là-dessus des brelans ? Nous ne voulons de mal à personne ; n’ayez pas de crainte : nous ne sommes ni des brigands, ni des Anglais… » Pour calmer ses scrupules, il l’invitait à dîner, soit à Pontoise, soit à Paris, à l’Hôtel de Bordeaux, où il logeait, lui payait de bons repas, des réjouissances variées ; il l’emmena même un jour, après le passage de Georges, à la fête de Saint-Cloud. Le paysan acceptait ces bombances, la conscience et les yeux fermés ; cependant l’ami Houvel l’ayant convié à déjeuner en compagnie de Massignon, le fermier de Saint-Lubin, et leur témoignant, après boire, son grand désir d’entrer en relations avec M. Macheret, que Massignon connaissait et qui n’était autre que le cocher du Premier Consul, les deux hommes furent pris de peur et l’un dit à l’autre : « Je voudrais être mort plutôt que m’être mis dans tout ça. » Mais ils ne s’empressaient pas moins d’ouvrir leur porte à toute heure de la nuit, quand la voix d’Houvel les appelait pour les inviter à guider « des amis » à travers bois et champs. Souvent le Gros était du voyage, toujours accompagné d’un homme « très noir et très laid, qu’on appelait Joseph » : c’était Picot, le fidèle domestique. Et, quelques jours plus tard, on ne manquait pas de le voir repasser, ramenant une bande de « nouveaux » qui, le soir, se groupaient autour du feu et parlaient, à voix sourde, de choses qui paraissaient les émouvoir vivement.
En arrivant à Paris, conduit par d’Hozier, Georges, après quelques heures à l’Hôtel de Bordeaux, s’était logé d’abord chez Denand, marchand de vin, à la Cloche d’or, rue du Bac, à l’angle de la rue de Varenne ; il y demeura quatre jours avec Picot, son domestique. De là, ils allèrent, emmenant Joyaut, dit d’Assas, occuper la maison de Chaillot qu’ils habitèrent quelques jours ; ils devaient y revenir à plusieurs reprises et y séjournèrent « 18 jours en trois fois », d’après la concierge. Georges et Joyaut, toujours accompagnés de Picot, après un passage rue Charlot, prirent possession de l’entresol de la rue Carême-Prenant où Spin avait machiné une cache. Une vieille boiteuse, qu’on appelait M Josèphe, leur faisait la cuisine. Ils restèrent là peu de temps, sept jours d’abord, plus tard cinq jours, et furent hébergés à deux reprises chez Verdet, employé aux finances, rue du Puits-de-l’Ermite. Raoul Gaillard avait décidé Verdet à louer des chambres meublées pour « des négociants ayant affaire dans le quartier » de la Halle aux Vins, et la plupart des conspirateurs passèrent chez lui, à ce titre : la chambre était de 36 francs par mois ; Verdet nourrissait ses pensionnaires à raison d’un louis par jour — 24 francs, — prix inconnu alors dans les meilleurs hôtels. Encore ses locataires payaient-ils de leur poche les paniers de vin de Bordeaux qu’ils faisaient chercher à la Halle voisine.
Tels furent à Paris les principaux gîtes de Georges, tantôt sous le nom de Larive, tantôt sous celui de Couturier ; mais il disposait d’autres retraites dont, si l’on excepte deux ou trois confidents intimes, tous ses hommes ignoraient le secret. Néanmoins, si prudent à Paris, il n’hésitait pas à entreprendre le voyage de Biville et il arrivait même à être fort connu sur la route : pour tous, c’était le Gros et il paraît difficile de croire que, vu ses formes athlétiques, il eût, ainsi qu’on le dit, la faculté de se grimer au point de se rendre méconnaissable. Le 7 décembre, il quittait Paris pour recevoir à la côte le troisième débarquement qui, entre autres, — six au total, — lui amenait un renfort de valeur : Coster de Saint-Victor, ex-militaire, ex-chouan, brave, chevaleresque, dévoué corps et âme à la cause royaliste, et Armand de Polignac, gentilhomme de l’entourage du Comte d’Artois : il avait trente et un ans, et vivait à Londres, auprès de son prince, tandis que sa jeune femme, une Hollandaise, habitait Paris. C’est sans doute pour faire honneur à cette recrue d’importance, dont la venue présageait celle du prince lui-même, que Georges s’était porté à Biville. Du reste, les nouveaux débarqués s’adaptèrent, sans récriminer, aux nécessités de la situation : ascension de l’estamperche, marches de nuit, soupe de paysans, couchers sur la paille. L’incident notable de ce voyage fut l’arrêt à Aumale, chez le maître de pension Monnier ; durant la journée que les conjurés passèrent là, ils firent chercher le meilleur tailleur du bourg, un certain Debeaussaux, auquel ils commandèrent quatre costumes militaires, dragons et chasseurs. Le tailleur prit mesures et promit de faire diligence. Quand, dix jours plus tard, il se présenta pour « essayer », il apprit avec stupeur que « les quatre particuliers étaient déjà à dix lieues d’Aumale » ; Monnier, d’ailleurs, régla la facture, 400 francs, et Georges dut prendre livraison des costumes à son voyage suivant.
Car il reparut sur la ligne, avec Raoul Gaillard, au mois de janvier 1804. Il allait à la côte recevoir le général Pichegru que le Vencejo débarqua dans la nuit du 16 avec Lajolais, l’un de ses anciens officiers, le major suisse Russilion, ami du général, Armand Gaillard, frère de Raoul, Jules de Polignac, le cadet d’Armand et le marquis de Rivière, aide de camp du Comte d’Artois. Georges les attendait à la ferme de La Poterie où tous les conjurés venant d’Angleterre passaient leur première journée sur le sol français. Du perron de la maison, Georges, impatient, apercevant dans l’ombre le groupe des arrivants fourbus, — ils étaient restés quatre jours en mer, — demanda : « Amenez-vous le Prince ? » un non unanime lui répondit. Il ne put retenir un cri de découragement et gémit : « Nous sommes perdus ! »
On se mit à table, bien qu’il fût trois heures du matin ; on convint de se reposer tout le jour et de partir au crépuscule : cette fois, on ferait la route à cheval : Pichegru n’était plus jeune, — 43 ans, — et on avait hâte de rallier Paris. On partit donc en cavalcade à travers la forêt dépouillée : à la seconde couchée, — Aumale probablement, car on doublait les étapes, — on rencontra Armand de Polignac, venu au-devant de son frère. Le 21 janvier, on retrouvait Massignon à Saint-Lubin et le vigneron de Saint-Leu au pont de l’Isle-Adam. On n’allait pas vite, car les chevaux étaient fatigués ; après un arrêt à une maison de campagne, louée à Eaubonne pour épargner au Prince le rustique séjour chez le vigneron, les cavaliers entraient isolément dans Paris que Pichegru n’avait pas revu depuis son départ pour Cayenne, et Jules de Polignac depuis le mois de juillet 1789.
Ils vont mener, comme les autres, la vie de caches et de refuites, changeant de gîtes au bout de quelques jours, passant de chez le marchand de vin Denant à la maison de Chaillot, de la rue Carême-Prenant à la coûteuse pension Verdet. Pichegru use de tous ces refuges, et de bien d’autres ; soit qu’il se sente déplacé parmi les chouans, soit qu’il préfère à leur société celle de ses camarades d’autrefois, il quitte Chaillot, se loge chez Roland, l’un de ses anciens officiers, puis chez Lajolais, au Marais ; bientôt, se sentant traqué, il sera réduit à payer 1.800 francs deux nuits chez une ouvrière en modes…
Jules de Polignac et le marquis de Rivière trouvent asile chez la sœur de ce dernier, M Dupré de Saint-Maur, où ils font lit commun ; il y a bien, rue de Saintonge, une chambre banale où viennent dormir ceux qui sont dans l’embarras ; mais, contrairement à ce que l’on imagine, tous ces parias, s’ils ont un trou où ils se terrent, se lassent des précautions et ne résistent pas à l’impérieuse attraction de la rue. Certains mènent la vie des gens qui n’ont rien à craindre. Raoul Gaillard a ses habitudes à l’Hôtel de Bordeaux, où il est connu ; il y amène Querelle, l’officier de santé de Sarzeau ; il y invite à dîner Picot, le rude domestique de Georges. Il commande ostensiblement à Gentil, tailleur au Palais-Royal, quatre uniformes de chasseurs. Un autre, Michel Roger, dit l’Oiseau, un Lorrain, ex-officier de Georges, se charge de fournir les armes et achète tout un lot de sabres chez Jean Paste, fourbisseur, rue Saint-Honoré, dont un sabre à fourreau d’argent massif qui est offert à Georges Cadoudal. Charles d’Hozier ne se dissimule pas davantage : il mange avec Raoul Gaillard dans la salle commune du restaurant Lacaille, rue Neuve-Saint-Eustache. Armand de Polignac donne à sa femme des rendez-vous en fiacre. Georges lui-même est aperçu un jour, avec « un camarade », dans un café de la rue des Petits-Champs. Mais le plus imprudent de tous est Querelle, le Morbihannais ; il va dîner à la Chaumière avec une culottière et il commet l’étourderie d’écrire, par la poste, à son beau-frère, Blouet, apothicaire à Vannes, lui racontant son séjour à Paris et l’assurant que tout va bien, qu’on se reverra bientôt. Le malheureux donnait son adresse à Paris ! Blouet reçut la lettre, la mit dans sa poche d’où sa maîtresse, une bouchère, la soutira adroitement ; elle n’y comprit rien, sinon qu’il se passait des choses graves et elle remit la lettre au préfet du Morbihan. Le 12 octobre 1803, Querelle avait été arrêté à Paris et Georges n’était pas sans inquiétude sur les suites de cette incarcération. Mais le grand Juge sembla oublier l’officier de santé dans sa prison et rien ne faisait présager que la police eût compris la valeur de cette capture. Fouché, depuis plus d’un an, avait quitté le ministère et n’était pas remplacé ; il se flattait que son absence entraînerait un relâchement du service, suivait sournoisement la marche des événements et guettait avec un apparent désintéressement l’occasion de prouver à Bonaparte que son concours était indispensable.