Scène V
LEMERCIER, PLUMARD.
Lemercier, apercevant Plumard.
Hein ! un homme ?
Plumard, saluant.
Monsieur, heureux et fier ; j’ai bien l’honneur…
Lemercier, machinalement tout en dévisageant Plumard.
Monsieur… croyez que la réciproque… (À part.) Ah çà ! quel est ce personnage ?
Plumard.
Prenez donc la peine de vous asseoir.
Lemercier, s’inclinant.
J’allais vous le dire !… (Ils s’asseyent.) Pardon de mon indiscrétion, mais je serais curieux… j’aimerais… Enfin, c’est vous qui servez de mère ici ?…
Plumard.
Plaît-il ?
Lemercier.
Oui, de mère d’actrice !… C’est connu… c’est vous qui êtes l’oncle ? quoi ?… quand il n’y a pas de mère, il y a toujours un oncle… un personnage respectable… avec des décorations !… vous n’avez pas de décorations, vous ?…
Plumard.
Non, monsieur, pas jusqu’à présent ! Mais ma femme connaît un Turc qui…
Lemercier.
Oui, parfaitement… Enfin… vous êtes quelque chose dans la maison !
Plumard.
Comment quelque chose ? Mais je suis M. Plumard.
Lemercier, se levant et faisant mine de sortir.
Monsieur Plumard ! Mais je ne suis donc pas chez la Lamballe ?
Plumard, redescendant.
Si, monsieur ! la Lamballe, c’est ma femme.
Lemercier.
Alors, vous êtes M. Lamballe ?
Plumard.
Non, je suis M. Plumard, comprenez-vous ?
Lemercier.
Moi ! si je… pas du tout. Parce que je vais vous dire : généralement la femme porte le nom du mari… Ainsi ma femme s’appelle madame Grognard, parce que je m’appelle monsieur… monsieur Lemercier… (À part, se levant.) J’ai dit une bêtise.
Plumard, se levant.
Tenez, monsieur, je crois qu’il conviendrait de mettre sous vos yeux une page de ma vie. Je serai bref. Prenez donc la peine de vous asseoir.
Lemercier.
J’allais vous le dire !
Il s’asseyent. — Passade.
Plumard.
J’étais herboriste, monsieur, et de mœurs honnêtes. Un jour, mademoiselle Lamballe m’envoya chercher parce qu’elle était souffrante. Elle avait des étourdissements ; grâce à mes soins, le lendemain, elle se portait à merveille. Je lui avais ordonné… de ne rien faire du tout. C’est très bon !
Lemercier.
Oui, mais seulement il ne faut pas en prendre beaucoup.
Plumard.
Le lendemain elle se portait à merveille et quinze jours après, je l’épousais… Cinq mois plus tard, monsieur, j’étais père de famille ! Ma femme me donnait un gros bébé parfaitement constitué.
Lemercier.
Allons donc !
Plumard.
Parole d’honneur ! C’est même un cas très rare ! vous savez. J’ai voulu dans l’intérêt de la science, adresser un rapport à l’Académie de médecine, mais ma femme s’y est opposée. C’est égal, j’aurais voulu voir comment les savants auraient expliqué cela ! Enfin qu’en pensez-vous, monsieur ?
Lemercier, se levant.
Mon Dieu, je dirais comme Suétone : « Illud omnem fidem excedit ! ».
Plumard, saluant.
Vous êtes bien honnête !… (À part.) Ce doit être un pharmacien !… (Haut.) Et voilà comment mademoiselle Lamballe est devenue madame Plumard, tout en conservant son nom de jeune fille pour le théâtre, parce que je ne tiens pas à ce que mon nom traîne sur les affiches.
Lemercier.
Vous avez raison… mais, dites-moi ? Madame… Plumard sait-elle que je suis là ?…
Plumard.
Oui, oui… elle va venir. (À part.) Il est très bien, ce pharmacien ; ce doit être un pharmacien de première classe.
Lemercier.
C’est curieux, je n’ai pas très chaud… Vous permettez ? (Il met son paletot.) Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais dès que je n’ai pas mon paletot, j’ai froid !
Plumard, apercevant le panier dont il soulève le couvercle.
Tiens ! un chien !
Lemercier.
Chut ! c’est la surprise ! pas un mot !